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YOKAI, folklore traditionnel japonais de l'horreur

Ce concept japonais désigne « des phénomènes étranges » mais aussi « des créatures effrayantes ou séduisantes ». Dans un sens plus large, ce mot parle de tout ce qui semble présent sans appartenir à notre monde, comme les esprits, les fantômes, les monstres, les vieux objets dotés d'une âme, les animaux fantastiques, etc. Seules les divinités de grandes religions japonaises respectées telles que le shintoïsme et le bouddhisme ne font pas partie de cette appellation. Les yōkai sont les fondations même de tout le folklore surnaturel dans la culture nipponne. Ces légendes ont servi à de grandes œuvres mais quelles-en sont les origines ?


Attirance ancestrale pour l'étrange

Le pays des Geishas a depuis des temps immémoriaux une fascination pour les êtres aux apparences anormales ou effrayantes. Au XIIe siècle apparaissent les premières peintures de monstres alors que la noblesse cède sa place à la société féodale des guerriers. Reflet d'une angoisse culturelle pour l'inconnu, le peuple devient friand de peintures sur rouleaux racontant les aventures d'êtres surnaturels maléfiques.


Peur que les objets prennent vie

Nombre d'entre eux remontent au Moyen Âge, venant de contes populaires décrivant des maîtres de la métamorphose tels que les Bake Danuki (une sorte de raton-laveur, connu sous le nom de tanuki en Occident) aujourd'hui icônes du pays. Alors que certains d'entre eux peuvent faire penser aux gobelins ou autres fées anglo-saxonnes que nous connaissons en Occident, les objets familiers sont spécifiquement asiatiques et apparaissent au XVIe siècle sur les rouleaux peints. Tout objet (ustensile de cuisine, sandale, vieille lanterne ou encore instruments divers) peut, passé les cents ans, se transformer et devenir un objet vivant ou habité par un esprit (un Tsukumogami). Cela explique pourquoi certains yōkai peuvent sembler touchants et inoffensifs malgré leur légende.


Création d'un imaginaire

Un deuxième âge d'or s'établit pendant l'ère Edo, entre le XVIIe et XIXe siècle, lors du développement de la culture commerçante et proto-industrielle, alors que la paix règne dans le pays et que la population semble en manque de sensations fortes. L'estampe étant le meilleur moyen de communication de cette époque, celle-ci devient le média de prédilection de ces peintures de spectres. De là naissent l'esprit de l'eau vivant dans la rivière, le renard métamorphe, un personnage au cou étonnamment long, et tant d'autres prisés par le public.


Sauvés par les mangas

L'influence occidentale plutôt matérialiste lors de l'ère Meiji, fin du XIXe siècle, a failli venir à bout de ces contes. Les êtres terrifiants ne pouvaient plus prendre vie au milieu des lumières électriques, ne laissant plus l'imagination nous jouer des tours la nuit. Heureusement, le développement des mangas et animés, arrivés en masse après la Seconde Guerre mondiale et devenus les médias préférés de l'archipel, créeront un troisième âge d'or de ces mythes légendaires. Depuis les années 1970, les histoires se modernisent tout en utilisant les codes graphiques des emaki (rouleaux peints) et créent un regain d'intérêt pour une tradition japonaise qui avait une image un peu vieillotte.

À notre époque, les yōkai sont omniprésents dans des œuvres célèbres à travers le monde comme dans les fables écologistes du Studio Ghibli (ex : Le Voyage de Chihiro), les shōnen d'aventure (ex : Naruto) ou encore les shōjo sentimentaux (ex : Sakura, chasseuse de cartes). L'emblème de ce retour en force est Monsieur Shigeru Mizuki qui répertorie plus de cinq cent yōkai dans le « Dictionnaire des monstres japonais », livre indispensable pour tout fan du folklore nippon. Cet homme est l'un des principaux fondateurs des mangas d'horreur et une grande référence en matière de monstres. Il consacre une grande partie de sa vie à se renseigner sur les contes et mythes à travers des témoignages dans tout le Japon. Nourri de toutes ces matières, il créera aussi des créature inédites pour ses propres bandes dessinées.


Combien au total ?

Il en existe des milliers car, même si la majorité de ces êtres ont été inventés il y a des siècles, les mangakas et scénaristes actuels ne cessent d'en créer de nouveaux. Comme cité plus haut, il en existe plusieurs types :


- Les animaux gagneraient des pouvoirs magiques arrivés aux cent ans et pourraient se métamorphoser. Ils ont pour habitude de tromper les humains pour les séduire et ainsi pouvoir les dévorer, mais, bien souvent, ce sont de simples farceurs. Les emblèmes de cette catégorie sont les renards et les ratons-laveurs mais aussi les araignées, les serpents et les chats.

- Les monstres sont des mixes de plusieurs animaux en un, ou de mi-homme mianimal. Les tengu (homme avec un nez en forme de bec de rapace et des ailes), les kappa (diablotin d'eau à l'apparence d'une tortue humaine avec un bec) et les oni (humanoïde hideux à cornes) font partie de cette catégorie.

- Les fantômes sont les yōkai les plus malheureux car ils apparaissent suite à une mort tragique. Ces esprits ont été victimes de tortures, tués violemment ou injustement et cherchent à se venger. Beaucoup de films d'horreur s'inspirent de ceux-ci, comme dans The Grudge (même si ce fantôme s'est inspiré de ce type de yōkai, il n'est pas présent dans le dictionnaire en tant que tel).

- Finalement, les objets comme cités plus haut, qui ne sont pas malfaisants, et qu'on voit particulièrement dans le manga Yo-kai Watch.

Une légende raconte que vous pouvez invoquer un yōkai. Il vous suffit de vous réunir avec des amis, lors d'une nuit noire autour de cent bougies. Chacun devra raconter une histoire de yōkai puis souffler sur une bougie. Lorsque celles-ci seront toutes éteintes, il apparaîtra ! D'ailleurs, voici quelques références ci-dessous, que vous connaissez sûrement dans des œuvres mondialement connues.

©Patricia B.M. / Dictionnaire des yōkai de Shigeru Mizuki

Princesse Mononoké, Hayao Miyazaki, Studio Ghibli

Sorti en France en l'an 2000, ce film parle d'un jeune guerrier, Ashitaka, forcé à voyager vers l'ouest suite à un combat qui le maudit d'un mal mystérieux. Il rencontre alors San, une jeune fille vivant avec des loups et protégeant la forêt, qui lui fait découvrir l'origine de tous ces maux : les humains.


Les kodama (rebaptisés sylvains en français), ont l'apparence de petits bonshommes blancs, à l'air mélancolique, avec un visage en forme de masque, accompagné de grands yeux ronds et entièrement noirs. Ils reflètent l'état de santé de la forêt. Leur présence est un signe que la forêt va bien, mais si celle-ci finit par dépérir, ils la suivront dans son malheur. Dans le dictionnaire, cela signifie « âme de l'arbre »; il est dit que certains grands et vieux arbres ont une âme, et que s'ils sont abattus, une malédiction s'abattra sur le village. Les yōkai sont aussi appelés Mononoke, autre terme générique utilisé pour parler de monstres ou d'esprits. L'héroïne serait ainsi l'interprétation d'un esprit appartenant à la forêt.


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Le Voyage de Chihiro, Hayao Miyazaki, Studio Ghibli

Continuons avec les merveilles du Studio Ghibli et son film le plus populaire dans l'hexagone. Chihiro emménage avec ses parents. Ils croisent sur leur route un tunnel, parfait pour une visite des lieux. Ils arrivent alors dans une ville abandonnée où les parents se transformeront en cochons après avoir été un peu trop gourmands. Cette petite de dix ans se dématérialise peu à peu lorsqu'un énigmatique jeune homme, nommé Haku, lui vient en aide. Elle ne se doute pas qu'elle vient d'entrer dans un monde fantastique d'où elle va devoir se sortir coûte que coûte.


On trouve, de manière plus ou moins évidente, Ashiarai Yashiki, qui révélera le courage de la jeune fille. Ce monstre n'est en vérité qu'un énorme pied venu des montagnes et détruisant les maisons. Si une bonne âme décide de le laver, celui-ci partira sans objection et il n'y aura aucune mauvaise fortune dans le foyer. Okusare-sama, le nom de ce client gluant, serait donc un mixe de ce pied et d'un esprit de la rivière appelé kami à qui il ressemble fortement dans le long-métrage.


Haku est un dragon appelé Ryū (ou Ryūgū Sama), curiosité venue de Chine et plutôt considéré comme un « dieu de la mer et de l'eau ». Ce personnage plutôt bon et juste, semble être respecté et est craint par les habitants du domaine, tout comme ce serait le cas pour un dieu.

Yubaba, la grande méchante du conte, serait évidemment une sorcière, plus particulièrement des montagnes, appelée Yama-Uba. Elle aurait les cheveux en bataille, longs et blancs, son sourire ferait la largeur de son visage et elle aurait la capacité de se transformer. Les chasseurs en auraient aperçu en forêt, la nuit, tentant de les attraper à l'époque Edo.

Étonnamment, Sans-Visage est, d'après l'auteur, la seule créature non associée à un yōkai, kami ou dieu. Il l'aurait donc inventé (preuve que ces monstres peuvent encore être créés) et lui aurait donné un masque de nō qui symbolise dans cette forme de théâtre traditionnel la dissimulation de soi et la confusion des identités.

Le nombre impressionnant de références au folklore japonais dans les œuvres de Miyazaki sont la base de nombre de ses scénarios. Les évoquer toutes rendrait cet article bien long mais prenez le temps de regarder ses films pour redécouvrir toutes ces créatures étranges que l'artiste n'a certainement pas inclus par hasard.

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Naruto, shōnen manga de Masashi Kishimoto

Ce manga, aujourd'hui encensé dans le monde entier, met en avant grâce à son héros attachant un yōkai bien intriguant. Le célèbre renard à neuf queues viendrait en réalité de contes populaires chinois, où il est nommé jiu wei hu et peut avoir plusieurs queues. Ce beau métamorphe arriverait à troubler les empereurs et pousserait ceux-ci à prendre des décisions dangereuses. Leur influence est malveillante.


Les kitsune, renards polymorphes japonais, sont plutôt connus pour leur simple côté mystérieux. Le dictionnaire mentionne les kitsune no yomeiri, qui signifie « noces de renards », et raconte que lorsqu'il pleut malgré le beau temps, une noce de renard secrète a lieu. Des témoins auraient vu des défilés de lanternes en pleine nuit sans aucun blason seigneurial, ce qui semble improbable pour l'époque. Les kitsunetsuki seraient des personnes possédées par l'âme d'un renard et devenant bizarres ou folles. En somme, les renards sont généralement bienveillants mais restent surtout un vrai puits à idées pour les créateurs de bêtes curieuses. Tout comme pour les objets, leurs multiples queues n'apparaîtraient qu'après un siècle.


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Demon Slayer, manga dark-fantasy de Koyoharu Gotōge

Il n'est pas étonnant pour ce manga animé, sorti en 2019 en France, de s'inspirer de ces traditions horrifiques étant donné que le héros cherche justement à rendre sa sœur de nouveau humaine, alors que celle-ci s'est transformée en démon. Il y a un parfait exemple de yōkai dans le passage de la « famille araignées ». D'après le maître Mizuki, Tsushigumo, l'araignée de terre, aurait le pouvoir de faire tout ce qu'elle veut avec ses fils et elle pourrait se transformer en toutes sortes de choses. C'est la super star des yōkai ! Dans la réalité des faits, ce monstre semble bien inoffensif et représenterait donc les sbires de la grande méchante : une abomination bien pire représentée par une femme araignée redoutable : Jorōgumo. D'une grande beauté (ce qui est rare chez les yōkai) la journée, elle exhale une fumée bleue, qui transforme les humains en petites araignées, et leur suce le sang la nuit. Elle est connue pour séduire ses victimes masculines afin de les attirer dans ses filets. Ce manga aime à jouer avec nos phobies et utilise des références de yōkai plutôt violents.


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La Fille des Enfers, manga d'horreur de Takehiro Oumori

Cette fois, je vais parler d'un manga très peu connu et pourtant, ses petites histoires glauques pourraient fortement vous plaire. Sans spoiler, la fille des Enfers est entourée de compères et l'un d'eux devient un yōkai qu'aucun parent ne veut croiser. Wa Nyûdô serait une roue avec un visage horrible qui grimperait à toute vitesse le faubourg la nuit. Une femme curieuse, voulant le voir, laissa donc sa porte ouverte en attendant son arrivée. Arrivant avec un grognement sinistre, elle ouvrit la porte et vit cette roue, traînant des jambes qu'il avait écrasé. La tête odieuse lui dit : « Tu ferais mieux de regarder ton enfant, pas ma tête ! » Elle découvrit alors son enfant, les jambes sectionnées. De plus, il est recommandé de ne jamais voir ce monstre roulant, sous peine de perdre son âme…

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PAPRIKA, long-métrage animé de Satoshi Kon

Sorti en 2007, l'incroyable film Paprika, met en scène une jeune femme qui comme Baku dévore les rêves. Ce yōkai d'origine chinoise est un mixe de différents animaux dont l'ours pour sa carrure, l'éléphant pour son nez, la vache pour sa queue et le tigre pour ses pattes robustes. Baku signifie « tapir » en japonais, d'où le fait qu'on associe ce mythe à cet animal. Il a pour but d'aider à oublier ceux qui seraient victimes de cauchemar ou de gober la source du mal d'une maladie.

On découvre aussi, de manière plus impressionnante que dans Pompoko, une procession nocturne morbide appelée Hyakkiyagyō. Littéralement « parade nocturne des cent démons », cette croyance du folklore japonais se déroule, selon cette tradition, chaque année, et prend d'assaut les rues durant une nuit d'été. Un malheureux bonze aurait croisé un jour la route de ce rassemblement et, effrayé, il aurait prononcé une incantation bouddhiste pour se protéger. Les monstres l'auraient envoyé à plus de huit cents kilomètres de chez lui. Il a été chanceux car la légende raconte que personne ne découvre ce spectacle sans en mourir.


Aujourd’hui, grâce aux mangas, films et jeux-vidéos, ces légendes sont devenues emblématiques et font parties de nombreuses histoires aussi bien effrayantes que bienveillantes. Ils ont leur place dans la culture populaire et sont même devenus les symboles d'un pays plein d'imagination. Ces créatures ne cesseront d'évoluer ou de naître dans l'esprit de créateurs et ce pour le grand plaisir des amateurs de frissons.

Patricia