• Nox

Violences conjugales : du côté du bourreau

Qui sont ces hommes qui violentent leurs compagnes ? Existe-t-il un profil psychologique type pour ces individus dont les accès de colère les amènent parfois jusqu’au crime ? En 2019 ce sont cent quarante-neuf femmes qui sont mortes sous les coups de leur mari et près de deuxcent-vingt-mille qui subissent chaque année des violences physiques, sexuelles ou psychologiques.


« Elles se sont tellement fait marcher dessus que maintenant elles veulent nous marcher dessus »


Début 2019, le journaliste Mathieu Palain entreprend de partir à la rencontre d’hommes condamnés pour des violences conjugales. Il nous fait suivre un groupe de parole un peu spécial où douze hommes violents échangent sur leur vie et s’interrogent sur les rapports hommes-femmes, tenant parfois des propos aberrants et dangereux « Elles se sont tellement fait marcher dessus que maintenant elles veulent nous marcher dessus » dit l’un d’eux. Et les autres d’acquiescer. Ils n’ont rien à faire ici parce qu’ils n’ont rien fait, ils n’ont jamais frappé leur femme, ils ont été victimes d’un complot. Ce sont douze hommes hermétiques à la culpabilité et à la remise en question que Mathieu Palain nous fait découvrir. Ils ne sont pas coupables, non. Ils sont victimes. Victimes de femmes trop jalouses, trop envahissantes, qui ne leur laissait aucune liberté.


Se poser en victime est, pour l’homme violent, une défense récurrente. Son accès de colère n’est que le résultat du comportement de sa femme. Souvent, il justifie son geste par la tromperie de sa conjointe ou par une « provocation » quelconque. Pire, il ira parfois jusqu’à atténuer les faits et accuser sa conjointe de se victimiser. Dans la grande enquête menée par Le Monde, Féminicides, mécaniques d’un crime annoncé, la psychologue Linda Tromeleue explique : « ils banalisent, mentent, manipulent, cachent les menaces de mort et les faits les plus graves. Ils nous parlent d’une “giflette”, et quand on ouvre le dossier, on constate que l’homme a explosé le tympan de sa femme. D’où la nécessité de travailler avec les pièces judiciaires, car il est impossible de se fier uniquement à ce qu’ils disent. »


Le podcast Des hommes violents de Mathieu Palain est révélateur du rapport biaisé qu’entretiennent les hommes avec leur conjointe. Ils ont une vision arriérée et sexiste de la condition féminine qui les amènent à contrôler voire interdire à leur femme de vivre comme elles l’entendent. Hors de question qu’elles gagnent plus qu’eux. Hors de question qu’elles aillent en boîte de nuit. Hors de question qu’elles portent une jupe ou se maquillent. Laetitia Schmitt sera victime de ce comportement abusif de la part de son mari, Julien Griffon jusqu’à ce que celui-ci l’assassine le 25 Juin 2018. « Il s’est mis à sélectionner dans son placard ce qu’il jugeait indécent. Les jupes trop courtes, poubelle. Les chemisiers décolletés, poubelle. Les sous-vêtements en dentelle n’étaient autorisés que le week-end, quand Laetitia ne sortait pas de chez eux. Pour les jours où elle allait travailler, Julien lui a imposé de porter des dessous en coton, couleur chair, qu’il s’est chargé d’acheter. Elle s’est moins maquillée aussi, pour ne pas être accusée de chercher à plaire. » explique le journaliste du Monde Zineb Dryef, dans son article consacré à l’homicide de la jeune femme.


« La masculinité hégémonique »


Cette vision erronée du rapport homme-femme est dangereuse. Elle n’est pas l’unique raison du passage à l’acte, loin de là, mais elle nourrit un imaginaire trompeur où l’homme doit être fort et la femme sensible. « J’aimerais pas que ma femme porte la culotte » confie Azzedine aux autres hommes qui constituent le groupe de parole. Cette phrase résonne. Elle est devenue monnaie courante dans les conversations. A première vue inoffensive et futile, elle révèle néanmoins le poids que portent les hommes sur leurs épaules : celui de la virilité à tout prix.


Les stéréotypes de genre s’ancrent dès le plus jeune âge dans l’esprit des garçons : ne pas pleurer, savoir se battre, être le plus fort… Autant de conditions qui définiraient le « vrai homme » et que l’on désigne aujourd’hui sous le terme de « masculinité toxique ». Kirby Fenwick, autrice et essayiste australienne, explique dans un article paru dans The Gardian « Cette adhésion à un idéal masculin et à des rôles figés n’est pas étrangère à la hausse des suicides et des dépressions chez les hommes et aux violences faites aux femmes, qu’il s’agisse d’agressions sexuelles ou de violence familiale. Voilà ce qu’est la masculinité toxique. C’est une forme de masculinité qui dit aux hommes que la seule façon d’être un homme c’est d’être dominateur, agressif et dépourvu d’émotions. »


C’est la sociologue australienne R.W Connell qui va, en 1995, théoriser le concept de masculinité hégémonique, d’où découle celui de « masculinité toxique ». Elle désigne : « la façon actuellement la plus reconnue d’être un homme implique que les autres hommes se positionnent par rapport à elle, et permet de légitimer d’un point de vue idéologique la subordination des femmes à l’égard des hommes. » Ce concept induit un rapport d’opposition entre la masculinité et la féminité : en ce sens, la féminité se définit par le contraire de la masculinité hégémonique d’où l’idée d’un « sexe faible ». Pour asseoir sa domination sur la femme, l’homme a recours à différents comportements qui peuvent parfois se manifester à travers des violences physiques, psychologiques, sexuelles à l’encontre de sa conjointe. Il est donc important de voir que ces hommes violents ont intégré la notion de patriarcat comme une situation normale et légitime qu’il faut perpétrer.


Un profil psychologique ?


L’homme violent refuse la rupture. Et souvent, c’est celle-ci qui le fera passer à l’acte. Dans le cas de nombreux féminicides, la victime avait quitté le compagnon violent mais celui-ci, ne supportant pas d’être séparé d’elle, décide de la tuer. En réalité, l’homme violent ne voit pas sa femme comme un individu autonome, mais comme un « bouclier narcissique » selon les termes de la psychiatre Alexia Delbreil, recueillis dans le cadre de l’enquête Féminicides mécanique d’un crime annoncé du Monde. En ce sens, il n’hésitera pas à mener une véritable traque pour retrouver sa compagne qui l’a quitté, car l’abandon lui est insupportable.


Le psychologue britannique Dutton va montrer en 1996 que « les hommes qui commettent de la violence conjugale éprouvent des difficultés avec les affects liés à la séparation, la perte réelle ou imaginée, qui s’apparente à la perte d’une partie de soi. Ces hommes agissent pour reprendre le contrôle de l’autre et, ainsi, calmer leur angoisse d’abandon sous-jacente. » Il va d’ailleurs préciser trois profils de l’homme violent : les individus « cycliques » atteint d’un trouble de la personnalité limite, les individus « psychopathes » et les individus « surcontrôlés » qui présentent des troubles de la personnalité évitante, dépendante ou passive-agressive. La plupart des cas d’hommes violents rencontrés en clinique correspondent au type « cyclique » : l’homme est profondément jaloux, a des accès de violences psychologiques et physiques, mais craint surtout d’être abandonné.


Mathieu Palain nous fait rencontrer Franck, un homme souvent violent avec sa compagne, qui parle difficilement de la violence de son père « je croyais qu’une femme ça se tapait tout le temps. J’étais habitué, mon père tapait ma mère tous les soirs, tous les midis, tous les quatre heure ». Dans le cadre de violences conjugales familiales, le petit garçon qui a vu son père frapper sa mère sera plus enclin à lui-même développer des comportements violents. L’enfance de l’individu est déterminante dans son rapport à autrui. Et quand l’enfant ne peut intérioriser correctement une figure parentale rassurante, il développe une grande dépendance à l’autre. « L’adulte, aux prises avec les vestiges de ce passé de dépendance, se bat avec le désir de fusion, la terreur de l’anéantissement et, aussi, avec l’angoisse de perte de l’objet. Ainsi, la perte ou la rupture amoureuse peut devenir un déclencheur de gestes de violence, correspondant à une défense contre cette angoisse. » expliquent les psychanalystes Fonagy et Target.


Dans l’article L'autodestruction chez des hommes qui commettent de la violence conjugale, plusieurs psychologues ont mis en exergue les penchants dépressifs des hommes qui commettent des violences conjugales. Selon leurs analyses, plus de 70% des hommes violents ont des idées suicidaires et 35% ont déjà menacé de se suicider. C’est aussi la violence du meurtre qui interroge sur le profil psychologique de l’homme violent. C’est souvent le premier et seul crime qui sera perpétré par l’individu. Et pourtant la violence avec laquelle il tue la victime est déraisonnable. Les psychocriminologues Casoni et Brunet expliquent qu’au moment de passer à l’acte, « le Moi de l’individu est « submergé » et se met au service de la pulsion, en cédant à l’acte agressif ». La violence exercée par l’agresseur est proportionnelle à la tension interne qui précède le passage à l’acte. Pour beaucoup de psychologues, ce passage à l’acte permet à l’agresseur « d’éviter de vivre les affects dépressifs en les agissant sur un objet externe ».


Dans 30% des féminicides, le meurtrier va se suicider soit juste après le passage à l’acte, soit quelques temps après sa condamnation. Comme l’explique le psychiatre Daniel Zegury dans la grande enquête du Monde, Les féminicides, mécaniques d’un crime annoncé, le suicide permet la « non-séparation ». En ce sens le meurtrier maintient son emprise sur la victime au-delà de la mort. C’est lui qui choisit de la tuer, mais il choisit également de maintenir le lien qui les unit en se tuant à son tour. « Mon amour, je ne te tue pas, je t’emporte avec moi » : écrites ou dîtes par le bourreau avant de passer à l’acte, ce genre de phrase a valu au féminicide d’être longtemps considéré comme un « crime passionnel ». Mais il ne s’agit en aucun cas de cela : ce sont des hommes qui ne supportent pas d’être dépossédés de leur femme parce que le narcissisme et la peur de l’abandon les rongent de l’intérieur. Persuadés que les femmes leur appartiennent, ils pensent avoir droit de vie ou de mort sur elles.


Salomé