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Suzanne la garçonne

Mis à jour : 26 mai 2019

L'homme qui voulait être une femme


1911, Paris, 13e arrondissement. Ce n’est pas un cours de Mandoline ordinaire pour Paul grappe et Louise Landy, deux jeunes gens âgés d'à peine 20 ans. C’est la première fois qu’ils se voient sans savoir qu’ils tomberont amoureux.

L'histoire est belle, spontanée et très vite, ils se marient.

Malheureusement, aussi belle qu’elle le fut, la romance prend vite un tournant amer : Paul trompe Louise avec une jeune fille qui ignore l'existence de Louise. Lorsqu'il apprend que sa femme est allée rencontrer son amante, il se met dans une colère noire et hurle sur Louise : c’est le début d’une descente aux enfers pour la pauvre femme.












Août 1914 : la guerre éclate. Comme tous les jeunes de son âge, Paul est envoyé au front en tant que caporal. Il se blesse une première fois à la cuisse et une deuxième fois au doigt. Très vite, ses supérieurs le suspectent de s’être infligé ces blessures afin d’éviter les tranchées, ce qui le conduit au conseil de guerre, duquel il réchappe grâce aux témoignages de ses compagnons.

S’en suit une courte convalescence à l'hôpital, mais le combat n’est pourtant pas terminé pour Paul ; ses supérieurs veulent de nouveau l'envoyer au front en 1915, ce qui ne l'enchante guère. Pour échapper à son destin, il déserte et élabore un curieux stratagème...


Tous les garçons de son âge sont censés être au front, et Paul sait qu’il doit passer inaperçu dans la capitale s’il ne veut pas être rattrapé par la justice : un déserteur, en plein milieu de la guerre, est certain d’être exécuté si on le retrouve.

Après avoir convaincu sa femme de déménager dans un quartier où personne ne les connaît, Paul décide de vivre travesti en femme. En fait, il devient une femme. Par amour, Louise l’accepte, et elle va l’aider dans sa métamorphose. Ainsi, Paul Grappe, déserteur de guerre recherché devient Suzanne Landgard, jeune femme lambda. La période est favorable pour les deux jeunes femmes : Avec tous les hommes partis se battre au front, deux femmes habitant sous le même toit ne paraît alors pas si suspect.

Pour être sûres que personne ne se doute de quoi que ce soit, les amantes déménagent régulièrement, allant de maisons en appartements, de quartiers en quartiers. Et alors que Louise travaille pour subvenir aux besoins du foyer, Suzanne profite de ses absences pour sortir et commence à vivre une vie de débauche, les orgies deviennent son quotidien. Très vite, Suzanne se laisse aller aux plaisirs charnels de l’adultère, aussi bien avec des femmes qu’avec des hommes.

Son déguisement, autrefois nécessaire, devient sa véritable identité. Paul devient Suzanne, travestie et bisexuelle.


À la fin de la guerre, beaucoup de déserteurs sont amnistiés ; mais pas Paul. À son grand bonheur, il peut continuer à être Suzanne. En 1922, Suzanne et Louise se présentent comme un couple homosexuel alors qu’elles déménagent aux Batignolles, près de Montmartre. Ce quartier plaît tout particulièrement à Suzanne : le Moulin Rouge, les bars... tout est parfait pour assouvir ses désirs frivoles.

Louise racontera plus tard qu’à cette époque, la seule chose qui comptait pour Suzanne, était le sexe.


C’est également à cette période que Suzanne devient de plus en plus violente, régissant la vie de Louise sans que cette dernière ne parvienne à lui refuser quoi que ce soit. Pire : Suzanne boit et de plus en plus.

Le 3 janvier 1925, une loi d’amnistie est votée et Paul le déserteur est amnistié. Après 10 ans en tant que Suzanne, il refait surface, s’affichant au monde en tant qu’homme, puisque son passé de déserteur est désormais oublié aux yeux de la loi.

Les journaux entendent parler de l’histoire de Paul, et les choses se compliquent : le propriétaire de son appartement refuse de continuer à le lui louer, disant qu’il « a loué à une femme, pas à un homme ! ». De nouveau, les journaux accaparent la nouvelle, et dès le lendemain titrent : « Va-t-on expulser la garçonne ? »


Son histoire rendue publique affecte tout particulièrement Paul qui commence à sombrer encore plus dans l’alcool et dans la dépression. Il boit à longueur de journée, bat sa femme et tente de la tuer, malgré le fait qu’elle soit enceinte. Louise doit subir sa violence à longueur de temps. Un jour, elle fuit avec Paco, un homme que Suzanne, quelques années plus tôt, lui avait demandé de draguer, disant que ce serait bénéfique pour elles deux. Louise et Paco partent à Lyon ; pendant ce temps, Paul hurle à tout le monde qu’il va se suicider si Louise ne revient pas.

Et puis, il lui écrit. Il lui fait des promesses, lui dit qu’il ne la battra plus, qu’il sera gentil et doux, qu’il trouvera du travail... Aveuglée par l’amour que Louise éprouve encore pour son mari, elle rentre à ses côtés. Quelques temps plus tard, leur enfant naît, et ses parents lui donnent le même nom que son père. Malheureusement, Paul n’en a pas fini avec l’alcool...


Louise doit se priver de repas pour aller lui acheter du vin afin d’éviter, autant qu’elle peut, les violences de son mari. En 1928, le petit Paul attrape la rougeole et ses parents doivent dépenser de l’argent pour lui acheter ses médicaments. Nécessité qui ne plaît pas du tout à son père : l’argent dépensé en médicaments, c’est de l’argent en moins pour acheter de l’alcool. Cette fois, Louise ne cède pas, et achète quand même les médicaments.


Quelques mois plus tard, l’enfant retombe malade : ce soir-là, selon Louise, Paul est couché sur le lit conjugal, complètement soûl. Lorsqu'elle vient se coucher à ses côtés, ce dernier se réveille et se met dans une colère noire, menaçant leur enfant, frappant Louise. Terrorisée et épuisée par les crises de son mari, la jeune femme attrape un revolver posé sur la cheminée et tire sur son mari. Paul meurt de deux balles dans la tête pendant son transport à l’hôpital, le 21 juillet 1928.


Louise est emprisonnée pour meurtre en attendant son procès à la prison pour femmes de Saint-Lazare. Pendant ce temps, le petit Paul est envoyé à l’hôpital et meurt peu après. Le 19 janvier 1929, Louise est finalement libérée à l’issu de son procès, où elle raconte la totalité de son histoire. Sa libération fait les gros titres : « Le Jury acquitte Mme Grappe qui tua « "Mme Suzanne", son mari » (Le Petit Journal, 20 janvier 1929), « Le jury de la Seine acquitte Louise Grappe qui tua son mari l’homme habillé en femme » (Le Matin, dimanche 20 janvier 1929).

Finalement, l'histoire de Louise et de Paul raconte comment la violence d'un homme, incapable de faire la part entre ses deux genres, l'a mené à sa perte. C'est une histoire qui soulève beaucoup de questions contemporaines, aussi bien juridiques que sociétales et philosophiques : l'acceptation des questions de genres dans nos sociétés, la manière de traiter ce genre de cas qui ne nous sont pas inconnus. En effet, un mari violent qui bat sa femme, elle-même trop apeurée pour le dénoncer et trop amoureuse pour le quitter, cela n'a jamais rien eu d'inédit, et beaucoup trop de femmes ont a subir ce genre de situations encore aujourd'hui... Louise, à la manière d'une Jacqueline Sauvage, a tué son mari violent pour se défendre? L'acquittement de Louise est à considérer comme une victoire : il a été avéré que Louise la meurtrière, était d'abord la victime.


Laure