• Nox

Scio me nihil scire

Mis à jour : 10 juil. 2020

Le récit que je m’apprête à vous livrer diffère de ce que j’ai l’habitude d’écrire. Depuis longtemps je cherche à mettre des mots sur quelque chose que j’ai vécu, sans succès. Il n’est pas facile de mettre un souvenir par écrit, aussi précis soit-il. Pendant des années j’ai procrastiné, me disant qu’un jour je trouverai bien un moyen de décrire mon expérience. Alors aujourd’hui j’ai décidé de me lancer. Ma feuille et mon stylo sont prêts ; j’espère que mes pensées le sont aussi.


©Kat Jayne/Pexels

Cela doit remonter à une dizaine d’années environ, peut-être moins. Ma sœur et moi avions deux amies, sœurs elles aussi, qui avaient chacune nos âges respectifs. Nous les avions invitées à passer un week-end dans la maison de campagne de nos parents, en Eure-et-Loir. Cette maison possède un grand jardin, au bout duquel se trouve un grand champ en friche, lui-même côtoyant un second petit champ où réside un petit âne gris : Nénès de son prénom. À cette époque avec ma sœur, nous allions souvent rendre visite à Nénès en passant par le champ derrière le jardin. C’était une bête adorable, très câline, à qui nous faisions des caresses et donnions des carottes. Nénès était un peu l’attraction immanquable pour toutes nos amies qui venaient de Paris : ce genre de bestiole ne court pas les rues de la capitale. Céline et Audrey, nos amies, étaient parisiennes justement. Je me souviens que ce jour-là quelques carottes fripées traînaient au fond du réfrigérateur : une occasion rêvée pour nous de présenter Nénès à nos invitées. Munies d’un sac plastique, trouvé au fond d’un tiroir, nous étions toutes les quatre parties en direction du champ, toutes heureuses de donner à Nénès ces quelques carottes.


Ma sœur et Audrey s’étaient postées devant le champ de Nénès, du côté du grand champ en friche, tandis que Céline et moi avions décidé de faire le tour pour se retrouver de l’autre côté du champ, et donc en face de nos sœurs. Nous ne faisions d’ailleurs pas très attention à elles : nous discutions toutes les deux, observant parfois Nénès qui faisait des aller-retours entre nous et nos sœurs. C’était une belle journée. J’étais fière de faire découvrir ma maison d’enfance à mon amie, et j’étais heureuse qu’elle ait fait le déplacement pour me voir. Je me souviens encore de cette lumière, ce soir-là ; la lumière orange vif d’un soleil qui éclaire les nuages noirs d’un orage proche. Tout avait cet aspect surnaturel qu’a parfois la nature, illuminée par cette lumière si vive et si sombre à la fois. Tout était calme. En apparence...


Au bout d’un temps, Nénès avait commencé à s’agiter. Juste un peu d’abord, et puis beaucoup plus violemment ensuite. Il se cabrait, ruait, gesticulait dans tous les sens, comme si une douleur et une terreur intenses l’avaient soudainement assailli. Il semblait être en transe : jamais cette bête, habituellement si calme, n’avait agi de la sorte. Cette crise de folie avait duré plusieurs minutes, parfois se calmant, parfois s’empirant. Je me souviens encore du regard de l’animal : les yeux grands ouverts par la terreur, comme ceux que peuvent avoir les animaux des abattoirs lorsqu’ils comprennent qu’ils vont souffrir - et mourir. Nénès était devenu fou, sans raison, à tel point qu’à deux ou trois reprises il avait tenté de foncer sur nous et nos sœurs, ne faisant demi-tour qu’au moment où il allait heurter le grillage nous séparant de lui. Lorsqu’il s’était calmé, nous étions allées rejoindre nos sœurs de l’autre côté de l’enclot, très perturbées par le comportement de l’animal et bien décidées à rentrer à la maison. Mais c’est là que les choses étaient devenues inexplicables.


En rejoignant ma sœur et Audrey, nous avions senti que quelque chose n’allait pas. Elles semblaient mal à l’aise, distantes, apeurées même. Nous nous disions que c’était à cause de la crise de folie de Nénès ; mais il s’avéra que non. Loin de là.


Je vais tenter de retranscrire de la manière la plus fidèle qu’il soit le discours qu’avait tenu ma sœur à ce moment-là :

D’après elle, avant que Nénès ne commence à s’énerver, elle et Audrey discutaient devant le grillage, tout comme Céline et moi le faisions. Au bout d’un moment, Audrey lui avait dit qu’elle voulait aller aux toilettes ; elle se dirigea vers notre jardin avant de se raviser, de faire demi-tour et de dire à ma sœur que finalement, elle irait plus tard. Après cet échange, elles continuèrent de parler ; mais Audrey avait totalement changé de comportement. Elle ne parlait pas, fixait un point au loin, le regard dans le vide. Quand ma sœur lui parlait elle ne répondait qu’une fois sur deux, et seulement en marmonnant d’inaudibles « oui », « hm », « ouais », quand il ne s’agissait pas de simples hochements de tête silencieux. Ma sœur abandonna alors l’idée de discuter et continua simplement à caresser Nénès et à profiter de l’air frais de la campagne. Mais après quelques minutes passées ainsi, ma sœur commença une phrase à l’intention d’Audrey avant de tourner son regard vers cette dernière afin d’obtenir sa réponse. C’est à ce moment-là qu’elle se rendit compte qu’Audrey n’était pas à côté d’elle. Elle se retourna et la vit près du grillage de notre jardin, avançant vers elle. Lorsqu’elle arriva au niveau de ma sœur, cette dernière lui demanda :

« Tu étais où ? »

Et alors, comme s’il s’agissait de la réponse la plus évidente du monde, Audrey répondit :

« Bah, j’étais aux toilettes. »

Juste après, Nénès avait fait sa crise.


Nous avons envisagé toutes les possibilités rationnelles. Céline et moi étions témoins qu’Audrey était avec ma sœur durant tout ce laps de temps parce que nous pouvions les voir de l’autre côté du grillage ; pourtant, après l’avoir questionnée en rentrant à la maison, ma mère était quant à elle témoin qu’Audrey était bien allée aux toilettes. Deux Audrey, à deux endroits différents, au même moment. Au moins 500 mètres séparaient nos sœurs de l’entrée de notre jardin, qui lui-même est long de 300 mètres. Audrey n’aurait pas pu aller aux toilettes et revenir aux côtés de ma sœur en quelques secondes : il lui aurait fallu au moins 10 bonnes minutes.


Je suis très cartésienne, je cherche toujours des explications scientifiques aux événements que je n’explique pas. Je n’ai pas de religion, je ne suis pas quelqu’un de très spirituel. Je ne « crois » rien : pour prendre quelque chose pour acquis, il faut que l’on me fournisse des preuves. Je n’accepte pas de croire : je veux savoir. Cependant, la grande force de la science est d’accepter que l’on ne comprend pas tout, qu’on ne sait pas tout. Je ne prétends pas connaître sans savoir, je recherche constamment des réponses en acceptant qu’en effet, on ne peut pas tout comprendre, ni tout savoir. Je suis profondément convaincue que ce qui est arrivé ce jour-là est réel : nous sommes cinq à pouvoir en témoigner. D’un autre côté, je sais aussi que le cerveau est capable de faire bien des choses avec nos souvenirs. En prenant tout cela en compte, j’en viens à la conclusion que cette expérience reste et restera toujours inexplicable. Surnaturelle ou pas, réelle ou pas, j’en garde encore aujourd’hui un souvenir particulièrement net, et il m’arrive encore d’y repenser, de chercher des réponses ou des témoignages qui ressembleraient au mien. N’ayant rien trouvé de concluant pour l’instant, je considère cette expérience comme étant un mystère encore inexpliqué, comme un continent dont on connaîtrait l’existence mais qui resterait inexploré – et même, inexplorable. Peutêtre arrivera-t-il un jour où j’aurai la preuve que ce n’est jamais arrivé, que c’était explicable ou au contraire, surnaturel ; mais en attendant, je ne fais pas de conclusion hâtive. Comme tout bon esprit critique se doit de faire (et Socrate m’aurait approuvée) : « Je sais que je ne sais rien. »


Laure