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Salem et ses sorcières

Mis à jour : 7 sept. 2020


©Firkin

C’est à la Fin du XVIIe siècle, qu’un événement tout à fait inattendu, vient bousculer toute la Nouvelle-Angleterre dans la peur et l’incompréhension. Que se passe-t-il dans la ville de Salem et plus particulièrement à Salem Village ? Des jeunes filles sont prises de convulsions, ont une démarche étrange et sont parfois surprises à parler dans des dialectes incompréhensibles. Le bruit court, qu’une ou plusieurs sorcières seraient présentent dans le village…


Salem


©Ouest-France

La ville de Salem fut fondée en 1626 par des pêcheurs et fut, pendant un temps et grâce à son commerce d’objets rares et d’épices, la ville la plus importante de la côte. Cependant, avec le développement du port de Boston et de New-York, cette dernière perdit de son importance. Salem Village fut fondé en 1632 aux environs de Salem Town - l’actuelle ville de Salem, aujourd’hui rebaptisé Danvers - à vingt cinq kilomètres de Boston, en Nouvelle-Angleterre (Massachusetts, E-U). Marquée par des combats avec les français et des attaques régulières des tribus Amérindiennes, la petite colonie britannique qui réside à cet endroit, ne dispose, à ce moment, d’aucun gouvernement. L’Angleterre qui est en proie à de nombreux conflits internes, ne fournit plus aucun soutien à cette zone. Pour assurer l’ordre, la population s’en remet donc à la religion et aux pasteurs protestants.


Tout commence en janvier 1692. Samuel Parris (1653-1720), qui s’était installé dans la capitale de la Barbade (Bridgetown) pour des affaires de cannes à sucre, possédait deux esclaves : John Indian et sa femme, Tituba. Il les ramena avec lui dans la petite ville de Salem Village, où il devint par la suite, Pasteur. Tituba, d’origine amérindienne ou noire caribéenne, était assez proche de la fille du révérend, Elisabeth Parris, surnommé Betty, et de sa nièce Abigail Williams, respectivement âgées de neuf et onze ans. Elle leur raconta des histoires sombres de son pays, notamment sur la pratique du vaudou. Elle avait une certaine connaissance en la magie et proposa de lire l’avenir aux deux fillettes à l’aide d’un blanc d’oeuf et d’un objet réfléchissant, tel qu’un miroir ou un verre. Cette « improvisation » servait de boule de cristal. Or, en ces temps, prédire l’avenir était un péché, une pratique liée aux forces du Diable et tout Salem connaissait la sanction

que la magie engendrait. Pourtant, Tituba exerçait quand même ce passe-temps auprès des jeunes femmes du village qui venaient la voir pour connaître leur avenir.

NB: Selon les dires, Betty et Abigail auraient confiés ce secret de voyance aux

jeunes filles du village ; d’où cette petite notoriété envers Tituba.


Que la magie opère !


Un jour, Abigail qui se faisait comme à son habitude prédire l’avenir avec Betty, crut apercevoir dans la « boule de cristal » une forme spectrale ressemblant étrangement à un cercueil. Les deux petites filles en furent terrifiées, pensant que

cette forme les informait de leur damnation. Quelques jours plus tard, certains

villageois aperçurent Betty et Abigail se comporter d’une façon étrange. Elles criaient,

pleuraient sans raison, jetaient des objets à travers les pièces, n’arrivaient plus à

prier et se tenaient dans des positions particulières. Le temps passa et leur comportement qui s’aggravait de jours en jours inquiétait le Pasteur, notamment lors

de leur phase de « transes ». Aucunes prières ne fonctionnaient. Le révérend Parris

décida d’amener plusieurs médecins qui ne purent soigner le mal qui touchaient les

deux fillettes. Et cette « chose » toucha bientôt plusieurs filles du village. C’est alors

qu’on cria à la sorcellerie !

Une voisine de la famille Parris, Mary Sibley, informa à John Indian, la préparation d’un gâteau pouvant détecter le mal en utilisant de la magie blanche traditionnelle anglaise. Tituba aida ainsi son mari à confectionner cette pâtisserie. Le witchcake ; un mélange de farine de seigle et d’urine de la victime « ensorcelée » sera alors donné à un chien, que l’on croyait à l’époque, associé au diable. Si l’animal présentait les mêmes symptômes, la présence de la sorcellerie était alors prouvée. Le chien était alors supposé pointer vers les sorcières qui avaient affligé la victime.

NB : Selon certaines croyances populaires anglaises, la sorcière aurait dû être blessée car les « particules invisibles » qu’elle avait envoyées pour maudire ses victimes, se retrouvaient dans leurs urines. Ainsi en mangeant le gâteau, la sorcière aurait dû crier de douleur ce qui aurait permis de l’identifier.

Le gâteau n’ayant pas fonctionné, le révérend Parris (furieux auprès de Mary d’avoir proposé cette technique de magie, qui était considérée en ces temps comme maléfique, au même titre que les autres types de magie) ainsi que d’autres villageois désireux de connaître la ou les responsables, n’hésitèrent pas à mettre sous pression ces deux jeunes filles, qui finirent par donner plusieurs noms. C’est ainsi que le 1er mars 1692, les trois premières femmes officiellement accusées de sorcellerie étaient Sarah GOOD, Sarah OSBORNE et Tituba. La particularité de ces trois femmes était leurs différences significatives avec le reste du village. L’une était mendiante sans domicile, l’autre manquait les réunions de l’église et les sermons et enfin, la dernière, appartenait à une ethnie différente. Par conséquent, les accuser par cette différence s’avérait plus facile.


©Oxford University Press’s

Tandis qu’elles étaient incarcérées à la prison de Boston le 7 mars 1692, d’autres accusations continuèrent au village. Pour s’innocenter, certains dénonçaient à leur tour de prétendues sorcières. D’autres se plaignent d’hallucinations et de visions. Ce fut le cas pour Mary Walcott, ou encore Ann Putnam Jr. En seulement quelques mois, plus de cent-cinquante personnes étaient ainsi suspectées de sorcellerie et environ quatre-vingt en étaient accusées. Plusieurs partirent pour New-York craignant l’accusation. La psychose avait gagné tous les villageois. Nous aurions pu croire que Mary Sibley faisait partie de ces accusés, mais en avouant auprès de l’Eglise de s’être trompée en proposant ce gâteau et que ses intentions étaient purement innocentes, elle avait réussit à convaincre la congrégation de sa non-culpabilité. Lors de leurs interrogatoires faces aux juges John Hathorne et Jonathan Corwin, les deux Sarah avaient clamé leur innocence et rejetées toutes accusations portées sur elles. En revanche, Tituba aurait confessé que « le diable est venu à moi et m’a demandé de le servir » avant d’accuser d‘autres personnes. Son récit était si complet, dans l’étrangeté et dans l’horreur, que les villageois de Salem Village crurent en son histoire.

De nombreuses sources, y compris Tituba elle-même, indiquent qu'elle a été contrainte à avouer, après avoir été battue par son maître, le révérend Parris. En tant qu’esclave, sans statut social, sans argent ni biens personnels dans la communauté, Tituba n’avait rien à perdre en confessant ce crime et savait probablement que cela pourrait lui sauver la vie. Et c’est grâce à ce « stratagème » qu’elle réussit à éviter la pendaison. Le 9 mai 1692, un grand jury d'Ipswich a refusé de l’accuser. La mention « ignoramus » figurant sur ses papiers, indiquaient qu'elle avait été déclarée non coupable, faute de preuves.

NB : A cette époque, la preuve spectrale est la preuve la plus fréquemment utilisée contre les accusées de sorcellerie. Une preuve spectrale est le témoignage de l’accusée, prétendant avoir été visité par une apparition ou une forme spectrale d’une personne soupçonnée de sorcellerie. Il y avait un conflit théologique sur l’utilisation de cette preuve. Pour certains, l’accusé devait donner la permission au diable afin de permettre à ce dernier d’utiliser son apparence. Pour d’autres, le diable était en mesure d’utiliser la forme qu’il souhaitait sans avoir besoin de demander quoi que ce soit à quiconque. La cour conclura que le diable ne peut utiliser l’apparence d’une personne sans avoir son autorisation au préalable et que par conséquent, lorsque quelqu’un prétendait avoir été visité par une apparition, cette affirmation devait être acceptée comme preuve. De ce fait, lorsqu’un témoin disait avoir reçu la visite spectrale d’une personne, on jugeait cette personne complice du démon, sans l’ombre d’un doute.


©JNDG

« Trouvez-moi ces maudites sorcières !! »

En dépit des emprisonnements hâtifs et des condamnations basées sur des témoignages de spectres, les prisons qui se remplissaient progressivement, n’avaient encore aucun gouvernement légitime en cette période. Par conséquent, les accusés ne pouvaient être ni jugés ni relâchés. Beaucoup d’arrêtés se retrouvaient dans diverses prisons de la région, notamment à Ipswich, Boston et Charlestown. Il faudra attendre fin mai 1692 avant que le premier procès commence. En raison des conditions de vies en prison (insalubrité, humidité, nourritures avariées etc) certains détenus tels que Sarah OSBORNE moururent avant même l’ouverture du procès. Sarah GOOD qui était enceinte, accoucha d’une petite fille (Mercy) qui ne put survivre également. Le gouverneur William Phips, qui permit l’ouverture de l’audience, ordonna la création d’un tribunal spécial Court of Oyer and Terminer (écouter et décider). Mais n’ayant aucune preuve, les magistrats jugeaient sur le physique de l’accusé. Pour dépister « la marque du diable », une cicatrice ou une tache de naissance suffisait. Ils étaient alors tous déshabillés.

NB : Le traité de théologie Malleus Maleficarum, Le Marteau des Sorcières, publié en 1486 par les dominicains allemands Heinrich Kramer et Jacob Sprenger, est utilisé dans les chasses aux sorcières. D’après le texte, si on plante une aiguille dans « la marque du Diable » sans saignement ni douleur, la personne était alors considérée comme sorcière.


Le grand procès s’ouvrit à Salem Town, le 2 juin 1692, présidé par les juges John Hathorne, William Stroughton, premier magistrat, qui remplaça temporairement William Phips et Stephen Sewall, greffier. Le procès contre les sorcières fit écho dans de nombreuses régions. La majorité des procès se terminant par une condamnation à mort, voici quelques techniques d’exécutions pour toute personne accusée de sorcellerie :

• Ecraser le corps avec de lourdes pierres

• Exécuter par pendaison

• Être brûlé vif

Ainsi, la première personne à être exécutée fut Bridget Bishop, par pendaison, le 10 juin 1692. Comme Tituba, Sarah Good et Osborne, elle fut une « victime » facile en raison de son style vestimentaire « plus artistique », plus classe que les autres femmes du village et tenait notamment deux tavernes prospères de la ville. De plus, ses deux précédents maris sont tous deux décédés. Jalousée et par conséquent détestée des autres dames, elle fut la première femme à être exécutée. Le 19 juillet, vint le tour de Sarah Good. Troisième exécution par pendaison. S’ensuivit d’autres mises à morts dont celles de Rebecca Nurse, une femme respectée de tout le village, basées principalement sur une preuve spectrale. Environ dix-neuf personnes furent pendues, dont six hommes. Une seule des mises à morts ne s’accomplit pas par pendaison. Le cas de Giles Corey (mari de Martha Corey qui fut également accusée et exécutée par pendaison). Ce fermier de quatre-vingt ans refusait de se défendre en justice. Dans ce type de circonstance, la loi prévoit d’appliquer une torture plus redoutable : empiler une à une de larges pierres sur la poitrine du prévenu jusqu’à l’écrasement. Trois jours plus tard, Giles décéda de ses souffrances en persistant à ne pas vouloir se défendre. A cette époque, la confiscation des biens par l’Etat était redoutée. Nous aurions pu croire que Giles Corey refusait de se défendre par peur de cette confiscation mais en réalité, elles n’étaient pas systématiques et intervenaient généralement avant le procès et la condamnation. Alors, pourquoi Giles refusa de se défendre ? Peut-être en raison de son caractère buté : qu’importait les circonstances, il se savait d’avance condamné. Dans une lettre envoyée à la Cour (the return of several ministers consulted) le président de l’université d’Harvard, Increase Mather (1639-1728) ainsi que de nombreux autres ministres du culte, implorèrent les magistrats à ne condamner personne, basé uniquement sur des preuves spectrales. La cour, ignorant cette lettre, continua les exécutions jusqu’en septembre. En Octobre 1692, en poste à Boston, Increase publia l’ouvrage qui le rendit

célèbre « Cas de conscience au sujet des esprits maléfiques » (Cases of Consience Concerning Evil Spirits). Cet ouvrage défend le droit d’être déclaré innocent d’une accusation de sorcellerie, notamment suite à un « témoignage de spectre ». Ce genre de témoignage permettait à une personne d’en accuser une autre en affirmant avoir été attaquée par un fantôme ayant la forme de cette dernière. Increase écrit : « il apparaît préférable que dix sorcières suspectées puissent s’échapper, plutôt qu’une seule personne innocente soit condamnée. » Lui, ainsi que son fils Cotton Mather, furent des symboles emblématiques de la foi puritaine. Grâce à cet ouvrage, le gouverneur William Phips (de retour à Boston) décida que tout témoignages ou preuves spectrales ne suffiraient plus pour ordonner une condamnation. Il interdit toutes arrestations de sorcières, relâcha les prisonniers restant et dissolu la cour. Cotton Mather (1663-1728) écrivit en 1693 « Merveilles du monde invisible », ouvrage dans lequel il explique que le diable et les sorcières sont à l’oeuvre contre l’implantation du christianisme en Amérique. Ce dernier sera très critiqué par ses positions contradictoires.

Le sort de Tituba reste encore inconnu. On dit qu’elle resta en prison à Boston car le révérend Parris refusa de payer ses frais de prison. Mais on ne connaît toujours pas ses motivations. Plusieurs disent qu’il aurait voulu se débarrasser d’elle car elle lui rappelait le procès des sorcières. D’autres pensent qu’il était en colère contre elle pour avoir renoncé à ses aveux. En avril 1693, elle aurait été vendue à une famille et aurait quitté Salem. On suppose que son mari, John, a été vendu avec elle. Après cette date, nous perdons toutes traces de cette femme. N’ayant que très peu d’informations sur sa vie, nous savons que Tituba est née dans le village Arawak, en Amérique du Sud (Venezuela ?) et fut capturée étant enfant et vendue comme esclave en Barbade. Nul ne sait où furent enterrées les victimes de Salem. Il fut interdit d’enterrer les corps dans la terre et seul le mémorial de Salem atteste le nom des victimes. Nous savons cependant que les exécutions eurent lieu à Gallows Hill, une colline située à l’extérieur de la ville de Salem.


©Jen

Il ne reste dans le Salem d’aujourd’hui pratiquement plus rien de cette époque, hormis la maison du juge, Jonathan Corwin, rebaptisée « The WitchHouse », la maison de la sorcière. Transformée en musée, cette maison permet de mieux comprendre le quotidien des habitants de cette époque dont l’histoire fait toujours le succès touristique de la ville. Trois siècles écoulés et l’histoire de Salem et ses sorcières n’a toujours pu être élucidée. Les deux jeunes filles étaient-elles réellement possédées ? Une hallucination collective pourrait-elle en être la cause ? Une ou plusieurs sorcière(s) étaient-elles réellement présentes dans le village et voulurent se venger ? Traversant les époques, sa légende persiste et intrigue toujours autant le Monde.


En Bref : Qui était le Gouverneur William Phips ?

Chercheur d’épaves maritimes et officier dans la marine, il fit la connaissance d’Increase Mather, président de l’université d’Harvard ainsi que de son fils Cotton, et devinrent amis. Il est choisi pour commander des expéditions militaires et notamment pour repousser l’ennemi des territoires anglais. Mais avec cet échec, lncrease ainsi que Phips repartirent à Londres afin de réclamer au roi (Guillaume III) une charte qui mit fin à une loi interdisant toute autonomie administrative aux colonies dans le Massachusetts. Avec cette approbation en 1691, Phips devint également premier gouverneur royale de la colonie du Massachusetts. Et c’est ainsi qu’il s’occupa du procès de Salem à partir de mai 1692. Ne s’intéressant guère à

cette affaire, il quitta Boston à la mi-août pour fortifier les défenses dans la Marine. A son retour en Octobre, la situation s’était aggravée. L’augmentation des condamnations, l’activité

du pays qui avait ralenti et des témoignages qui ne cessaient de grandir, allant même jusqu’à accuser sa propre femme, Phips prit la décision que tout témoignage ou preuves s'appuyant sur les faits et dires de spectres ne suffiraient plus à condamner. Par la suite, il interdit rapidement toutes les arrestations de sorcières, fit élargir la quasi-totalité des personnes emprisonnées et ordonna la dissolution de la cour. Il mourut à Londres en 1695.


Roxanne