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Perdre un enfant : quand le deuil est impossible

«La perte d’un enfant transforme un parent à tout jamais», explique le psychiatre Christophe Fauré. Parce que la mort d’un enfant est contraire à l’ordre naturel des choses,elle constitue l’un des pires traumatismes qu’un parent puisse vivre. L’incapacité à faire son deuil est d’autant plus marquée que le parent culpabilise de la mort de son enfant, et rentre dans un cercle de souffrance qu’il pense être légitime. Il faut souffrir ; il ne faut pas oublier ; il faut ne penser qu’à ça. Jusqu’à ce que le processus de deuil soit terminé, et qu’il soit possible pour le parent de réinvestir sa vie.


©Pixabay

Il faut déjà faire la différence entre le décès de son enfant et la possible disparition,enlèvement, ou fugue de celui-ci. Les mécanismes psychologiques ne seront pas les mêmes dans la mesure où le processus de deuil ne peut s’enclencher dans les cas d'une disparition inexpliquée. Il faut aussi savoir que lorsque des parents perdent leur enfant, il n’y a pas de «bonne manière» de réagir. Il y en a plusieurs, et toutes sont aussi légitimes les unes que les autres. Rappelons les sept étapes du deuil, théorisées par Elisabeth Kübler Ross : le choc, le déni, la colère, la dépression, l’acceptation de la réalité, le pardon, la quête d’un nouveau sens à la vie et enfin le retour à la sérénité.


Dans le cas d’une mort attendue (l’enfant souffre d’une maladie incurable par exemple), le processus de deuil est anticipé. Autrement dit, plusieurs étapes du deuil sont franchies avant la mort de l’enfant. Au contraire, dans le cas d’une mort brutale, la phase de sidération(première étape du deuil), est beaucoup plus violente et longue que dans le cas d’un décès anticipé, puisque les parents n’ont pas pu se préparer à l’éventualité de perdre un enfant.Néanmoins, ce serait se fourvoyer que de penser que le deuil anticipé est moins douloureux que le deuil inattendu. En effet, le psychiatre Daniel Oppenheim, qui a longtemps travaillé dans un service d’oncologie pédiatrique, explique que le sentiment d’impuissance chez les parents qui voient littéralement leur enfant mourir est si violent qu’il a parfois amené certains d’entre eux à avoir des hallucinations. Ils ont souvent par la suite des flashs qui reviennent perpétuellement : les derniers instants de l’enfant, ou tous les moments difficiles qu’il a fallu surmonter, mais rarement des souvenirs du «avant». Évidemment, la culpabilité les ronge longtemps jusqu’à susciter chez beaucoup de parents des pensées suicidaires.


Mais surtout, c’est après la mort de l’enfant qu’il est difficile de se reconstruire normalement,notamment dans le cas où la famille est composée d’une fratrie. Les frères et sœurs se sentent souvent dévalorisés et oubliés au profit du disparu qui occupe toute l’attention des parents : ils sombrent dans la solitude ou se révoltent. Dans certains cas, les frères et sœurs culpabilisent de vivre et vont essayer tant bien que mal de remplacer l’enfant décédé. Ces enfants ont le sentiment de ne plus avoir leur place, ce qui est très difficile à vivre, surtout quand les parents ne s’en rendent pas compte, aveuglés par leur propre chagrin. Et lorsque la mère attend à nouveau un enfant, elle a peur de ne pouvoir lui donner une autre place que celle de l’enfant disparu.


Le parent qui a perdu l’enfant n’a pas de statut lui non plus : « Personne ne peut imaginer,personne ne peut comprendre ce qui nous arrive, on ne peut pas se mettre à notre place, les enfants qui perdent un parent sont orphelins mais il n’y a pas de mot pour nommer notre état, pour nommer ce que nous vivons, ce que nous ressentons. » Certains parents vont même reprocher à d’autres leur incapacité à les comprendre, rentrant dans un cercle vicieux de colère et de ressentiment. Les parents sont susceptibles d’avoir des ruminations mentales, qui se caractérisent le plus souvent par une autoflagellation «je n’ai pas le droit de ne pas souffrir, si je ne souffre pas c’est que je ne l’aime pas» ou « le seul endroit où il reste vivant, c’est dans ma tête, je n’ai pas le droit de penser à autre chose ».


Il est très difficile pour ces parents de s’émanciper de cette douleur, qu’ils perpétuent eux-mêmes par des comportements autodestructeurs. C’est seulement le temps qui leur permettra de connaître une évolution dans leur rapport à la mort grâce à des thérapies ou des groupes de parole. Si le couple est assez solide, cette période de résilience sera d’autant plus rapide et bénéfique. Néanmoins, il est assez fréquent de voir un couple se déchirer à la mort d’un enfant.


En 2019 ce sont près de mille enfants qui ont disparus de manière inquiétante en France, laissant leur famille dans le désarroi le plus douloureux qu’un parent puisse connaître. Dans le cas des disparitions inexpliquées, les parents ne peuvent pas entamer le processus de deuil puisqu’ils sont dans l’attente de réponses, de la découverte du corps... Et souvent,comme le souligne la psychologue Gwenaëlle Buser, ils imaginent le pire. Le traumatisme causé par la disparition de l’enfant peut faire naître chez les parents deux réactions distinctes : soit les parents, accablés, sombrent dans la dépression et la culpabilité, soit ils décuplent leurs forces pour retrouver leur enfant en s’investissant dans les recherches.


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Pour Nathalie Barré, la mère du petit Mathis, disparu en 2011, son fils ne peut pas avoir été tué. Pourtant, cette piste demeure une possibilité puisque son père purge actuellement une peine pour l’enlèvement de Mathis, mais refuse de dire où l’enfant se trouve. Aujourd’hui,cette mère de trois enfants n’attend plus de réponse de la part de son ex-mari : sa motivation n’a pas changée depuis le 2 septembre 2011, date de la disparition de Mathis.Pour elle, son fils est «quelque part dans le monde» et elle compte bien le retrouver. Même si des dizaines d’années se sont écoulées depuis le jour de la disparition de leur enfant, les parents gardent souvent l’espoir de les retrouver en vie. En ce sens, ils feront en sorte d’être là à leur retour : les parents de Lucas Tronche ont pris l’initiative de laisser un mot dans un endroit connu de leur fils, où ils indiquent qu’ils l’attendront tous les soirs à vingt-trois heures, le suppliant de revenir.


Cet espoir de voir son enfant revenir n’est pas vain. On a beaucoup entendu parler d’Elisabeth Smart, Jaycee Lee Dugard ou encore Natascha Kampush : des enfants qui reviennent après des dizaines d’années retenues séquestrées par leurs bourreaux. Ces histoires sont des moteurs pour les parents qui ont perdu leur enfant dans des circonstances étranges. C’est même un besoin pour eux de discuter avec d’autres parents qui vivent ou ont vécu la même chose.


Parce qu’il est important que l’on soit solidaires avec ces parents qui vivent dans l’attente et la souffrance, voilà le lien des disparitions (fugues, enlèvements et disparitions inquiétantes)en cours en ce moment en France : https://www.116000enfantsdisparus.fr/avis-de-recherche/disparitions-en-cours.htmlSi vous avez une quelconque information, n’hésitez pas à contacter le 01.40.97.80.16.


Salomé