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Les sœurs Eriksson : la psychose à deux

Le quotidien paisible des médias anglais est bouleversé le jour où deux femmes se retrouvent à pied sur l’autoroute.

Sont-elles perdues ou poursuivies ?


Quelques secondes avant l’impact © Extrait du reportage “Madness in the fast lane”, BBC

L’inoubliable chaos sur l’autoroute


Samedi 17 mai 2008, l’agence de patrouille autoroutière de Birmingham en Angleterre remarque, grâce à ses caméras de surveillances, deux personnes marchant sur le terre-plein au milieu de l’autoroute M6. Alors qu’un véhicule de patrouille se lance sur leur trace, elles se mettent soudain à courir sur la route. Des policiers ainsi que des secouristes sont alors appelés pour gérer la situation. S’attendant à un bain de sang, à leur arrivée une équipe s’occupait déjà des deux femmes en parfait état. L’une d’elle fume tranquillement une cigarette alors que la caméra la filme. Une équipe de télévision, pour l’émission Highway Cops, suit les agents de police ce jour-là et possèdent un enregistrement de l’intervention sur cassette. Le journaliste se concentre sur les officiers lors d’une interview, le trafic reprenant bon train, mais l’une des sœurs se remet à courir sur la route. Celle-ci se jette sous un camion, sa jumelle la suit de peu et se fait percuter par une voiture. Choquées, toutes les personnes sur place se mettent à crier et à gesticuler afin de stopper au plus vite la circulation. Personne ne comprend ce qu’il vient de se passer. Toute la scène d’horreur vient d’être filmée.


Alors que les policiers informent le poste de deux victimes graves, les secouristes vérifient les signes vitaux des deux femmes et, étonnamment, constatent qu’elles sont en vie. L’une d’elles est inconsciente mais l’autre reprend ses esprits et se met à crier de colère. Elle est gravement blessée aux jambes mais essaye de frapper violemment ses sauveteurs. La seconde se réveille brutalement et essaye de se lever, le regard vide. Debout, elle donne un coup de poing à la policière avant de s’enfuir de l’autre côté de la route où le trafic n’a pas été interrompu. Les voitures s’arrêtent à temps mais elle continue à s’enfuir. Six personnes, dont des civils, arrivent enfin à la maîtriser alors qu’elle crie “à l’aide”. À ce moment-là, tout le monde se demande si elles ont consommé de la drogue, de l’alcool ou si un coup à la tête a pu leur faire perdre les pédales. Alors qu’ils l’attachent (car elle frappait toute personne l’approchant), elle ne cesse de crier qu’il faut appeler la police. Troublés, les policiers lui affirment qu’ils sont bien là pour l’aider. Les professionnels sur place comprennent que ces sœurs ont un problème mental sérieux, ce qui met tout le monde en danger. Un sédatif viendra enfin à bout de son agressivité.


“ Je ne vous reconnais pas ! Je sais que vous n’êtes pas réel !

Bâtards ! Allez-vous faire f**tre ! “

Ursula, blessée au milieu de l’autoroute


Les policiers sur place, plusieurs années plus tard, n’en reviennent toujours pas. La première hypothèse est qu’elles souhaitaient se suicider ensemble. En écoutant attentivement les enregistrements de la scène, on peut les entendre parler brièvement de “se faire voler leurs organes”. Étaient-elles donc poursuivies ? Personne ne se doute encore, dans les Midlands, que ces suédoises causeront d’autres catastrophes.


Autoroute très fréquentée © Arkana-Fox

Sabina et Ursula Eriksson


Avant de continuer, un portrait de ces deux femmes semble nécessaire. Les jumelles Eriksson sont nées le 3 novembre 1967 en Suède dans une famille malaisée mais sans problèmes. Ursula émigre à Washington, aux États-Unis, et Sabina fonde une famille à Cork en Irlande ; elle se marie et a deux enfants. Elles n’ont pas de casier judiciaire et aucun antécédent psychiatrique.


Le 16 mai 2008, Ursula se rend au pays du Saint Patrick pour rendre visite à sa sœur. Le lendemain de son arrivée, les jumelles décident de partir en Angleterre, en ferry, sans en informer personne. Sabina se serait disputée avec son mari la veille, ce qui aurait pu pousser les deux femmes à prendre des vacances improvisées. Arrivées à Liverpool, elles portent plainte au premier poste de police trouvé. D’après la déposition, elles craignaient pour la vie des enfants de Sabina en Irlande (enfants abandonnés quelques heures plus tôt par leur mère). Suite à cela, elles prennent un car, direction Londres, qu’elles finissent par abandonner à une station essence vers midi. Le chauffeur du car déclarera plus tard qu’elles protégeaient excessivement leur sac et qu’il les trouvait étranges, inquiètes et agressives. De par leur comportement, ce dernier décide de les déposer sur une aire d’autoroute où elles font peur aux managers de la station, craignant que des armes se trouvent dans leur sac. La police est appelée mais elles refusent catégoriquement de se faire fouiller. N’ayant commis aucun acte suspect, la police décide de repartir. C’est ainsi qu’elles repartent à pied sur l’autoroute, juste avant le drame.



Le calme avant la tempête


Mais que s'est-il passé entre elles pour qu'elles veuillent se jeter sous des voitures alors qu’elles souhaitaient simplement visiter Londres sur un coup de tête ? Le mystère reste entier pour les enquêteurs interrogeant Sabina. Ursula, se trouvant en soins intensifs, détient la vérité sur cette histoire. Cinq heures seulement après son accident et un bref passage à l’hôpital, Sabina est emmenée en garde à vue. C’est la BBC One motorway cops qui filme son passage au poste de police afin de garder toute l’affaire en vidéo. Lors de sa sortie, les policiers sont interpellés par son comportement. Elle ne semble ni violente, ni inquiète, ni même soucieuse de l’état dans lequel se trouve sa sœur. Les patrouilleurs autoroutiers l'avaient décrite comme une hystérique violente et, pourtant, elle paraît sympathique. De plus,elle ne porte pas de menottes lors de son arrestation à l’hôpital. Elle flirte même avec certains agents et ne se soucie, au final, que de son apparence.


Sabina au poste de police © Extrait du reportage “Madness in the fast lane”, BBC

Mais une phrase va marquer les officiers à son arrivée au poste : “En Suède, on dit toujours qu’un accident n’arrive pas seul. D’habitude, au moins un autre le suit, peut-être deux”. L’agent Richard Elliott est perplexe : elle semble avoir totalement oublié ce qu’il s’est passé et même sa propre jumelle. Elle est complètement à l’aise et se fiche d’être arrêtée. Suite à des tests sanguins, un interrogatoire et une fouille, hormis le fait qu’elle soit étrange, aucune charge n’est retenue contre elle. Ils informeront toutefois leur famille afin de la rassurer. Elle est donc relâchée le lendemain.



Le drame, partie 2


Le public est choqué de constater que, malgré les troubles mentaux dont elle devait souffrir, la police a relâché Sabina sans aucune surveillance. Et pour cause, elle se retrouve seule dans un pays qu’elle ne connaît pas avec d’éventuels problèmes psychiques.


Elle rencontre alors un homme, un ambulancier qualifié de cinquante-quatre ans nommé Glen Hollinshead. Il était tranquillement assis à une table de pique-nique avec son chien et son ami Peter Molloy lorsque Sabina apparaît. Alors qu’ils étaient prêts à rentrer, ils trouvent cette femme seule particulièrement troublée et vont lui demander si tout va bien. Alors qu’elle caresse le chien, elle leur explique qu’elle recherche l’hôpital où se trouve sa sœur mais que dans l’immédiat, elle aimerait trouver une auberge où passer la nuit. Le cœur sur la main et voyant celle-ci inquiète, Glen propose à Sabina de l’héberger pour la nuit afin d’entamer les recherches de sa jumelle le lendemain. Détail troublant, elle porte un sac avec deux cellulaires, un ordinateur portable, des cigarettes venant d’un duty-free et son cardigan rouge de la veille à l’intérieur. Elle a donc la doudoune verte d’Ursula sur elle. Peter trouve étrange qu’elle ait sur elle ce type d’affaires, le tout dans un sac en plastique.


Et pour la seconde fois, elle deviendra littéralement psychotique durant la soirée, tournant en rond dans la maison et regardant sans cesse par la fenêtre. Les deux hommes sont d’autant plus troublés lorsqu’elle leur offre des cigarettes et les reprend de leur bouche l’instant d’après, avant même qu’ils n’aient le temps de les allumer. Elle les met alors en garde : “elles sont peut-être empoisonnées !”.


Portrait de Sabina Eriksson © Domaine public

Le lendemain midi, Glen appelle l’hôpital le plus proche où son frère travaille. Après quelques minutes de discussion avec son voisin à l’extérieur, il retrouve Sabina dans la cuisine. Le voisin le voit sortir une minute plus tard, du sang plein les mains, se tenant le ventre : il vient de se faire poignarder. Une caméra de surveillance filme Sabina courir dans la rue, un marteau à la main. Un homme dans sa voiture la voit, tout se passe très vite, mais il sait que quelque chose ne va pas avec elle. Il arrête sa voiture et se jette sur elle pour lui enlever l’outil des mains. Alors qu’elle lui assène un coup sur la tête, des ambulanciers arrivent pour l’attraper. Arrivée au pont au-dessus de l’autoroute A50, elle saute.


“ Son état mental aurait dû être correctement évalué par la police après ce qu'elle a fait sur l'autoroute et [...] avant qu'elle ne soit relâchée dans la communauté. ”

Gary Hollinshead, frère du défunt


Elle survit après de multiples blessures et écope de cinq ans de prison pour meurtre avant d’être libérée sur parole en 2011. Des psychiatres diront qu’elle était malade lors des faits et qu'elle s’est remise depuis. Ursula est hospitalisée dans un établissement psychiatrique pendant trois mois après les faits et est relâchée.

Aujourd’hui, elles ont repris le cours de leur vie sans que la justice européenne n’en sache plus.



Lien entre jumeaux


On le sait depuis longtemps, le lien entre les jumeaux est particulier et surtout unique. Tout dépend de l’évolution de leur lien, il peut être tantôt fraternel, tantôt fusionnel. Leur éducation peut également influencer leur rapport ; tout dépend si les parents ont tenu à les différencier et à développer leur individualité ou si, au contraire, ils ont été indissociables (les habiller pareil, les faire pratiquer le même sport, etc). En plus d’être complices, les jumeaux ont tendance, dans l’enfance, à pratiquer des jeux d’imitation afin de renforcer cette fusion identitaire. C’est une façon pour l’enfant de se sentir protégé et rassuré par son double. Lors de grande détresse, contrairement aux autres enfants, le soutien de leur jumeau est primordial. Leurs émotions sont souvent partagées, ils sont compris par l’autre en toute circonstance et se sentent même incomplets sans l’autre.


Dans le cas d’Ursula et Sabina, ont-elles donc un problème commun ou l’une d’elle a-t-elle entraîné l’autre dans sa folie ? Pourquoi Ursula est-elle venue voir sa sœur en Irlande pour ensuite partir à l’improviste en voyage à deux, sans prévenir personne ?


Les trois cas les plus célèbres © Domaine public

Une souffrance invisible


Cet incident rappelle aux professionnels de la santé un phénomène encore peu connu qui s’appelle la “psychose à deux” ou “psychose partagée”.


Une psychose, d’après le site merck manuals, n’est autre qu’un ensemble de symptômes tels que des comportements étranges, des idées folles ou encore des hallucinations, qui représentent finalement une perte de contact avec la réalité. Les spécialistes considèrent la folie à deux comme un sous-genre de troubles délirants. Ces derniers se distinguent de la schizophrénie et de la bipolarité par la présence d’idées délirantes sans autres symptômes de psychose (hallucinations auditives, discours ou comportement désorganisé, symptômes négatifs). Le nombre de cas de “psychose à deux” est rare et la prévalence (rapport de nombre de cas) est inconnue.


Dans les cas observés, on a généralement une personne, un groupe ou une famille lié à un sujet souffrant d’un trouble. Le patient souffrant de ce trouble dit “primaire”, est généralement le membre socialement dominant de la relation et pousse les autres patients (avec un trouble dit “secondaire”) à croire en des délires inhabituels. Il est donc conseillé de trouver qui dans la relation est atteint de la psychose primaire afin d’aider la ou les victimes à revenir à la normale. Dans le cas de figure des sœurs Eriksson, Sabina continue à délirer après sa sortie donc il est possible qu’elle soit atteinte du trouble primaire. Une simple thérapie peut venir à bout de cette psychose. Le sujet atteint de symptômes psychotiques aura toutefois besoin d’un traitement médicamenteux.



Cas peu connus mais réels


Il existe plusieurs types de psychoses et, malheureusement, chacun d’eux a son exemple dans la vraie vie. Le cas des sœurs jumelles est un genre de folie imposée (c’est potentiellement Sabina qui a induit cette psychose à sa sœur) et simultanée (dès qu’Ursula est arrivée en Irlande, la psychose a pris forme). Les sœurs Papins (début XXe siècle) tout comme les sœurs Gibbons (l’histoire des jumelles silencieuses traitée par Liv sur YouTube) ont été victimes de ce genre de psychose. Bien évidemment, tous les cas de psychose ne mènent pas à un meurtre. La prochaine histoire n’est effectivement pas allée aussi loin, mais reste toutefois troublante.


Lundi 29 août 2016, les membres d’une famille de fermiers australiens, habitant à Melbourne, montent dans leur voiture sans téléphone portable et sans portefeuille ni papiers. Les parents, Mark et Jacoba, ainsi que leurs trois enfants, Riana, Mitchell et Ella, se lancent dans un road trip sans destination précise. Mitchell a pris son téléphone avec lui mais le reste de la famille décide de le jeter par la fenêtre de la voiture. Le lendemain, les enfants vont réaliser que ce périple est bizarre. Mitchell va se débrouiller pour rentrer chez eux en train. Le reste de la famille arrive à Jenolan Caves, lieu touristique, à plus de huit-cents kilomètres de chez eux. Ella et Riana décident de rentrer en volant un camion puis de déclarer la disparition de leurs parents à la police. Mais c’est alors que Riana se sépare de sa sœur, qui rentrera à la ferme le soir même. On la retrouvera dans le coffre d’une voiture, quelques heures plus tard, sans qu’elle ne se souvienne de son nom ou de son lieu de domicile. Le mercredi, Mitchell arrive chez lui et découvre la police avec sa jeune sœur Ella. Les deux déclarent que la décision de leurs parents venait d’un épisode de paranoïa ; ils pensaient que quelqu’un en avait après eux, d’où leur départ précipité. Les parents seront retrouvés cinq jours plus tard, séparés et seuls, à différents endroits du pays. Jacoba et Riana seront envoyées en hôpital psychiatrique mais tout reviendra à la normale peu de temps après. La famille affirme que c’est le stress ainsi que les liens très forts dans leur famille qui les ont amenés à cette psychose collective. D’autres encore pensent qu’ils auraient pu manipuler des produits chimiques dangereux à la ferme, ce qui aurait pu entraîner une pharmacopsychose. Aujourd’hui ils vont parfaitement bien. La famille Jamison a connu le même épisode mais n’a malheureusement pas été retrouvée vivante.


La psychose partagée peut naître de traumatismes comme de stress intense du quotidien. Elle peut se transmettre et même mener à des tragédies. N’importe qui peut en être victime et, heureusement, tout le monde peut en guérir.


- Patricia