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Les origines du crime : les théories qui ont construit la criminologie

Emile Durkheim définissait la criminologie ainsi : « Nous constatons l’existence d’un certain nombre d’actes qui présentent tous ce caractère extérieur, que, une fois accomplis, ils déterminent de la part de la société cette réaction particulière qu’on nomme la peine. Nous appelons crime tout acte puni et nous faisons de crime ainsi défini l’objet d’une science spéciale : la criminologie ».


Classification des criminels, Cesare Lombroso

Si Cesare Lombroso, médecin psychiatre et anthropologue criminel, a marqué l’histoire de la criminologie avec le concept de « criminel-né » (L’homme criminel, 1876), qui repose sur des considérations biologiques et physiologiques, il n’est pas le premier à avoir réfléchi aux liens entre les anomalies corporelles et la criminalité. En effet, dès l’époque médiévale, une mauvaise physionomie était le signe d’une hypothétique déviance, et autorisait notamment la torture sur les personnes que l’on suspectait alors. En 1810, c’est le neurologue allemand Franz Joseph Gall qui va théoriser la phrénologie, théorie selon laquelle l’on peut établir un lien entre l’apparence du crâne et les actions d’un individu. À ce titre, il serait donc possible d’expliquer certains types de crimes par le développement exagéré de l’instinct carnassier chez un individu.


Plus tard, c’est le docteur Lepelletier de la Sarthe qui décrit en 1857 plusieurs types de criminels, auxquels ils apposent des caractéristiques physiques. Par exemple, le querelleur a « l’œil dur, provocateur, bouche grimaçante, visage contusionné, meurtri, cheveux mal tenus », l’empoisonneur a un « visage efféminé, prévenant, un œil caressant et faux comme celui du serpent qui veut fasciner sa proie » et le meurtrier a un « regard sinistre, farouche, haineux, menaçant ; les lèvres minces, frémissantes, crispées ; les narines ouvertes et respirantes ; les mouvements brusques, saccadés, la démarche convulsive et bondissante ; leur ensemble offre quelque chose de hargneux, de féroce et d’antipathique ».


Quand Lombroso publie son principal ouvrage L’homme criminel, reprenant irrémédiablement les travaux déjà faits sur les liens qu’entretiennent la biologie et le crime, les critiques se multiplient. Lombroso affirme que l’on peut reconnaître un meurtrier au « caractère ancestral de [son] développement physique et moral » et au fait qu’il souffre d’atavisme. Il donne même une description des traits propres au criminel : « le développement énorme de la mâchoire, la rareté de la barbe, la dureté du regard, l’abondance de la chevelure, puis en seconde ligne les oreilles en anse, le front fuyant, le strabisme, le nez difforme ». Mais cette théorie du déterminisme est rapidement mise à mal par les travaux de plusieurs chercheurs, dont Durkheim et Goring qui montrent bien l’inexistence d’un lien entre les caractéristiques physiques d’un individu et sa propension à être un criminel.


Avec l’apparition de la généalogie comportementale (étude du rôle de la génétique dans les traits physiques, psychologiques et comportementaux d’un individu), les théories eugénistes ont pris de plus en plus de place, soutenues notamment par le psychologue Henry H. Goddard. Celui-ci va tenter de démontrer qu’il y a un caractère héréditaire à la criminalité par l’étude de la généalogie de la famille Kallikak, séparée en deux lignées distinctes, l’une étant faite de juges, médecins et membres du clergé, tandis que l’autre ne serait constituée que de délinquants et prostituées. Toutefois, il est difficile de considérer cette étude fiable, puisque la délinquance de la deuxième lignée pouvait tout simplement s’expliquer par l’environnement pauvre (malnutrition, alcoolisme, etc) dans lequel elle évoluait. Même si l’explication biologique a connu quelques rebonds, notamment avec les recherches sur les jumeaux (le postulat était le suivant : les jumeaux, étant élevés dans le même cadre et de la même manière, ils devraient avoir les mêmes comportements, mais si ce n’est pas le cas, c’est qu’il y a une part de biologique dans le caractère criminel d’un individu), elle est aujourd’hui vivement critiquée.


Généalogie des Rougon-Macquart, Emile Zola

Avec l’apparition de la psychanalyse, on s’intéresse aux théories psychologiques qui pourraient expliquer le comportement criminel d’un individu. Bien que Freud se soit très peu intéressé à la question de la délinquance, ce fut néanmoins un sujet de prédilection pour certains de ses disciples. Évidemment, l’approche freudienne de la délinquance s’appuie sur l’existence des instances mises en exergue par Freud : le Moi, le Surmoi et le Ca. Le Moi est la partie consciente de la psyché, le Surmoi impose sa loi morale fondée sur les interdits intériorisés depuis la petite enfance, et enfin le Ca est le lieu de déchaînement des désirs et pulsions. En ce sens, l’on pourrait expliquer le comportement délinquant par l’altération du Surmoi. Si le Surmoi est trop faible, l’individu ne peut ni comprendre l’immoralité ni ressentir la culpabilité. S’il est trop excessif, il pourrait encourager l’individu à commettre un acte criminel dans le seul but d’être puni ; il arrive également que des personnes commettent un jour l’irréparable, parce qu’elles ont accumulé une tension après avoir gardé pendant trop longtemps des impulsions agressives au fond d’elle. Enfin, un Surmoi déviant pourrait également expliquer le comportement délinquant : si les parents sont criminels, l’enfant sera élevé dans un environnement où la déviance est la normalité (par exemple, un enfant à qui l’on apprend qu’il est normal de frapper sera plus propice à répéter ce comportement plus tard puisqu’il ne l’a pas intégré comme un geste négatif).


Dans les années 70, le psychologue anglais John Bowlby développera la théorie de l’attachement, théorie selon laquelle un enfant a besoin d’une figure parentale rassurante avec laquelle il liera une relation intime et chaleureuse pour se développer normalement. Dans le cas inverse, il est très probable que l’enfant soit amené à devenir délinquant. Ces jeunes ont des difficultés à créer des liens sociaux et affectifs, parce qu’ils en ont été privés plus jeunes et auront donc dû mal à ressentir de l’empathie. Le sociologue Travis Hirschi va reprendre cette théorie et la modifier. Pour lui, il faut partir du postulat que l’homme est intrinsèquement antisocial, et qu’il doit donc devenir bon par le processus de socialisation, qui s’appuie notamment sur l’attachement. Le lien émotionnel entre les parents et l’enfant doit donc être solide, mais surtout rétroactif : pour se faire, l’enfant fera en sorte de conserver l’amour de ses parents. Cela lui permet de découvrir les conditions pour nouer un lien affectif avec une autre personne : il prend conscience du sens du sacrifice et de l’empathie. Pour Hirschi, il faut encore trois éléments pour assurer le contrôle social, qui empêche l’individu de devenir délinquant : l’engagement (volonté d’être conforme dans le milieu familial/scolaire), l’implication (la participation à des activités conventionnelles empêche l’individu de devenir un délinquant) et les valeurs (respect des normes sociales).


Il existe bien d’autres théories psychologiques et sociologiques qui veulent expliquer les causes du crime, et beaucoup de chercheurs continuent à s’intéresser à ces questions. S’il est intéressant de comprendre les raisons qui poussent un individu à commettre l’irréparable, la préoccupation actuelle semble être la réinsertion du criminel dans la société. Début septembre, c’était Marc Dutroux qui passait des examens psychiatriques, dans l’espoir d’obtenir une liberté conditionnelle. Demande rejetée : le détenu présente un risque de récidive trop élevé. Mais le monstre de Charleroi pourrait bien sortir un jour : Comment appréhender le retour d’un individu aussi dangereux dans la société ?


Salomé