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Les Moires, tisseuses de destinée

La vie se construit en trois phases distinctes : la naissance, la vie et la mort. Ce concept se retrouve dans toutes les religions sous différentes formes et le plus souvent personnifié. On imagine donc que trois femmes peuvent déterminer la destinée de tous, même les dieux, et ce depuis la nuit des temps.


The web of fate / La toile du destin © Emma Lazauski

Les Moires sont une personnification du destin, ce mot signifiant tantôt « lien logique et ontologique de tout ce qui est » ou encore, d’après les plus spirituels d’entre nous « avenir, sort, fatalité ou évènements de la vie conditionnés par une puissance supérieure ». Cette dernière description a été adoptée par de nombreuses mythologies à travers les âges.



Qui sont-elles ?


D’après la mythologie grecque, elles sont trois : Clotho ou « la fileuse », la plus jeune qui file le quotidien et la vie, Lachésis ou « la répartitrice » qui déroule le fil en déterminant le sort de chacun et Atropos ou « l’inflexible », la plus vieille qui coupe le fil de la vie à sa fin. Ces femmes ne sont, à proprement parlé, pas des déesses et pourtant leurs prédictions soumettent tous les dieux à leur destinée. Elles sont respectivement filles de Zeus (dieu du ciel et de la foudre, considéré comme le roi des dieux) et de Thémis (déesse de la loi), deux divinités centrées sur la justice et le devoir. Un dérivé de ces sœurs, les Heures, définissent les différentes saisons et la division du temps dans son ensemble. Leur importance sur l’harmonie céleste est intimement liée à celle de la vie.


Dans la mythologie romaine, elles sont appelées les Parques (signifiant « épargner » en latin ou Tria Fata) et n'étaient qu’une seule au départ. Les trois sœurs s’appellent Nona, Decima et Morta et ont la même fonction que les Moires grecques. Dans la mythologie nordique existent les Nornes, mais là encore avec des noms différents tels que Urd, Verdandi et Skuld qui se trouvent au pied de l’arbre de vie Yggdrasil. Il en existe dans de nombreuses autres religions. Hésiode raconte qu’elles seraient les filles des dieux Nyx (la nuit) et Érèbe (les ténèbres) et qu’elles seraient aussi vieilles que l’existence du monde. Ananké serait la personnification du destin dans la mythologie grecque et pourrait tout aussi bien être leur mère. Quelle que soit leur origine, elles seraient, en définitive, des déesses extrêmement anciennes.


Fates, représentation des Moires en 1550 par l’artiste Salvati © Galleria Palatina

À quoi ressemblent-elles ?


De nombreuses œuvres (que je citerai ci-dessous) ont essayé de les représenter et elles sont bien variées. Cela dit, leur description reste singulière. Elles ont souvent le visage sévère ou grave, marqué par leur dur labeur et portent parfois une couronne de branche de chêne vert (arbre sacré, le chêne est synonyme de force, de solidité et représente l’incorruptible). Inséparables, elles ont toutefois chacune leur particularité.


Clotho, la fileuse : elle est la plus jeune, parfois représentée comme une jeune fille, et fabrique le fil du destin. Sa jeunesse met en avant les thèmes de la naissance, dont elle a le contrôle, et l’innocence face à la vie. Sa robe a une dominante bleue, couleur symbolisant l’avenir, la sagesse et la loyauté. Elle tient souvent une quenouille (tige en bois qui sert à maintenir les fibres non filées) dans les tableaux.


Lachésis, la répartitrice : la définition de son nom en général est de tirer au sort. Elle enroule le fil et le dépose sur le fuseau afin de le filer. Elle détermine les tournants durant la vie, bonne ou mauvaise fortune, d’où son nom signifiant « sort ». Sa robe a pour couleur dominante le rose, mélange du rouge de la passion, de l’extrême, et du blanc de la pureté (cocktail nécessaire pour donner à la vie ses hauts et ses bas).


Atropos, l’inflexible : son rôle est le plus dramatique car elle doit impitoyablement couper le fil des mortels. Elle est la plus vieille des trois et donc la plus à même de savoir qui est arrivé au terme de son parcours. Sa robe est bien souvent sombre, même noire, pour signifier le deuil et les ténèbres de la mort.


Statue représentant les trois Moires et leurs différences © Domaine publique

Que font-elles concrètement ?


Comme expliqué brièvement ci-dessus, elles ont pour mission inflexible de mener chaque être vivant à suivre sa destinée. Elles ont également pour tâche de guider les âmes vers la lumière et de sortir les héros entrés sans permission au Tartare (les enfer). Outre leur devoir premier, elles ont également eu des tâches bien particulières dans la mythologie grecque.


Alors que Tantale est condamné pour avoir donné son propre fils, Pélops, à manger aux dieux, Zeus demande à sa chère Clotho de le ramener à la vie (seul être divin capable de le faire) car celui-ci ne méritait pas son sort. Elles aident à nouveau Zeus lors de son terrible combat contre Typhon, un monstre ayant presque réussi à détruire le roi des dieux. Elles font également partie du combat lors de la gigantomachie (combat des dieux contre les Géants, frères des Titans).


Elles jouent le rôle de marraines, comme les fées dans La Belle au bois dormant, en annonçant trois prophéties au nouveau-né Méléagre. La première lui promet la gloire, la seconde lui promet le courage et la dernière, la plus sinistre, lui promet qu’il vivra tant que le tison du foyer ne s’éteindra pas. Sa mère Althée dissimule alors la bûche afin de garder son fils en vie. Autre moment où les Moires ont été utilisées, afin de contrer la fatalité du temps, est lorsque Alceste (figure de l’amour conjugal) prend du poison afin d’aller, à la place de son mari Admète, aux enfers. Apollon, l’ami de ce dernier, enivre les Moires afin que le mari trouve quelqu’un d’autre pour de prendre sa place mais en vain. Elle part donc aux enfers et, grâce à sa grandeur d’âme, se fait secourir par Perséphone. Personne ne peut jouer avec le destin...



Qu’est-ce que la destinée ?


En quoi consiste donc ce destin qu’elles ne cessent de tisser pour chacun de nous ? Si l’espèce humaine a toujours eu ce besoin de trouver une explication à tout, ces trois fileuses ont été créées pour imposer cette fatalité face à la mort. D’autant plus si les dieux eux-mêmes y sont soumis. Si leurs origines sont anciennes et inconnues, leur rôle reste incontournable : la naissance mène forcément à la mort et ce pour toute chose vivante sur Terre. Il y a ceux qui trouvent cette manière de voir les choses fatalistes et d’autres qui affirment que, lorsqu’on accepte son destin, c’est à ce moment-là qu’on commence véritablement à être heureux. D’autres encore pensent que c’est en essayant de changer sa destinée qu’on devient un héros.


Cette manière de voir la fatalité diffère quelque peu de celle des religions indiennes (hindouisme ou encore le bouddhisme) qui croient en la réincarnation. Leurs actes, le karma, vont déterminer la qualité de la prochaine vie, ce qui ne rend plus celle-ci aussi inchangeable. Cette façon de voir pousse les adeptes à accepter leur sort et à agir au mieux afin d’améliorer leur vie « suivante ». Une autre légende nippone, rappelant les fileuses, concerne un fil rouge. D’après une croyance ancienne, chaque personne serait liée à son âme sœur par un fil incassable et invisible. Celui-ci est accroché au petit doigt gauche de chacun et il est dicté par le destin. On voit souvent ce fil (ou ruban) rouge dans les mangas et animés lorsqu’il est mention de destins liés.



Où les a-t-on déjà vu ?


Si vous ne les connaissez pas vous les avez probablement déjà vu. La représentation la plus claire dans le cinéma reste celle du Disney Hercule où l’on peut voir les trois femmes prédire l’avenir à Hadès (elles seraient un mélange de Parques et de Grées, trois femmes et sœurs des gorgones, se passant un seul œil). On peut également lier cette représentation aux trois sorcières dans Macbeth qui rendent l’avenir de celui-ci tragique. Elles se trouvent facilement dans des jeux-vidéos tels que The Witcher III avec les sorcières ou encore dans Overwatch où le personnage de Moira, s’inspire des Moires en rendant de la vie à ses équipiers ou en aspirant celle de ses ennemis. God of War, jeu essentiellement inspiré de mythologie, mentionne ces sœurs. C’est également le cas dans la série paranormale Supernatural. Dans La Belle au bois dormant, la princesse voit son mauvais sort réalisé lorsqu’elle touche l’aiguille du fuseau (utilisé notamment par Lachésis) malgré les dons reçus par ses trois marraines fées ; Maléfique pourrait hypothétiquement être une Parque. Après analyse, il est donc question dans cette histoire d’une vie prédestinée (comme celle de la femme qui devra devenir mère ou de la princesse qui devra devenir reine) que les héros tentent de modifier mais qui reste inévitable.


Concept Art des Moires dans The Witcher III / © Domaine publique

Tantôt adulées et détestées, elles ont été créées afin de réguler le monde. Empêchant ainsi les excès des dieux, elles mettent les humains et les divinités sur le même bateau. Ces fileuses ont pour unique mission de faire tourner le cours des choses. Elles sont, en définitive, aussi mystérieuses que la vie elle-même.


- Patricia