• Nox

Les meurtres de l’Autoroute des Larmes.

L’autoroute des larmes est un surnom donné à un tronçon long de sept cent vingt-cinq kilomètres de l’autoroute 16 en Colombie Britannique, au Canada. Depuis 1960, de nombreux cas de disparitions et d’homicides de femmes ont été recensés. La proportion de victimes amérindiennes y est prépondérante, en faisant aujourd’hui un sujet de société national au sein du pays. Le racisme systémique subi par la population amérindienne depuis la colonisation du continent américain est l’un des facteurs majeurs dans l’absence d’arrestation, de recherche ou même de recensement des victimes. Leur nombre officiel varie d’ailleurs entre dix-huit et plus de soixante. Loin d’être semblable à nos autoroutes européennes, l’autoroute 16 traverse un paysage désolé, au sein d’un territoire habité par près de vingt-trois tribus amérindiennes. Sur les murs des bâtiments le long de cette route, des messages d’avertissement sont affichés à propos des disparitions dans les environs, pourtant des femmes continuent à disparaître en nombre. De par le racisme systémique et une ségrégation ayant toujours lieu dans le pays, cette région du Canada connaît un grand taux de pauvreté, de consommation de drogues et d’incarcérations. La possession d’un véhicule y reste un luxe, car dans cette région où les habitants n’ont parfois pas toujours accès à l’eau potable, les transports publics restent encore extrêmement rares. Le seul moyen d’aller à l’école, au travail ou à des rendez-vous importants en ville est encore de faire du stop, en comptant sur la bienveillance de locaux connaissant les difficultés rencontrées pour se déplacer.


Si des groupes se sont formés pour enquêter sur ces nombreuses disparitions, ce n’est qu’en 2015 que l’affaire commencera à faire grand bruit. L’assistant ministériel Georges Gretes est accusé d’avoir supprimé tous les mails reçus concernant l’autoroute des larmes. À la suite de ce scandale, le Premier ministre Justin Trudeau annonce l’ouverture d’une enquête publique de grande ampleur sur les disparues de l’autoroute, ainsi que sur les disparitions de femmes autochtones. Carolyn Bennet, ministre des Relations Couronne-Autochtones a donné le nombre de plus de mille deux cents disparues sur le territoire national, même si les populations autochtones revendiquent un nombre dépassant les quatre mille victimes. Les statistiques officielles sont sans appel : si 4% des femmes au Canada sont amérindiennes, elles représentent 16% des victimes de féminicides. Elles sont également sept fois plus susceptibles d’être victimes de serial killers.


Trois tueurs en série différents ont été officiellement condamnés en rapport avec des meurtres s’étant déroulés sur l’autoroute des larmes : Brian Peter Arp, Edward Dennis Isaac and Cody Legebokoff. Le cas de ce dernier illustre parfaitement les risques encourus par les jeunes femmes résidant dans les environs de l’autoroute.


Le 27 novembre 2010, un officier de police qui patrouille aperçoit un pick-up noir foncer sur l’autoroute entre Fort Saint Hook et Saint James. Il décide de suivre le véhicule, suspectant son conducteur d’être en train de faire du braconnage (de la chasse d’animaux en danger ou hors saison de chasse). Il l’arrête et y trouve un homme de vingt ans, Cody Legebokoff, recouvert de sang de la tête aux pieds. Le jeune homme portait un short alors qu’il gelait dehors, ce que l’officier de police relève comme étant très étrange. Après lui avoir demandé d’où provenait le sang, le jeune homme répond qu’il était en effet en train de braconner, toutefois pas à l’aide d’un fusil de chasse. Il affirme qu’à la place, il a battu un cerf à mort avec une clef Stillson. L’officier note l’absence de carcasse de cerf à l’arrière du pick-up, mais décide de tout de même de placer Legebokoff en garde-à-vue pour braconnage puis appelle le garde-chasse local. En attendant ce dernier, il trouve une clef Stillson, un couteau et un sac à dos sur le siège passager. Quand il l'ouvre, il y trouve un portefeuille avec une carte d’hôpital pour enfants appartenant à Loren Leslie, quinze ans. Il contacte immédiatement la famille de la jeune fille et apprend que l’adolescente n’est pas chez elle. En suivant les traces du pick-up sur les routes avoisinantes, le garde-chasse trouve le corps encore chaud d’une jeune fille à moitié enterré dans une gravière.



Les victimes de Cody Legebokoff ©CBC

Loren était une adolescente typique, souriante, et populaire. Elle avait un groupe d’amis dans sa ville natale, mais aussi un second groupe dans la ville voisine. Elle cherchait à s'y rendre via l’autoroute des larmes en faisant du stop, tout comme une majorité de locaux résidant aux alentours. Legebokoff et Loren s’étaient rencontrés sur une application de rencontre locale et avaient convenu de se voir en vrai. Legebokoff était un jeune homme bien, sous tous rapports, il avait un travail, une petite amie et une bonne situation, mettant donc rapidement en confiance Loren. Cette dernière ignorait pourtant qu’il était addict au crack et qu’il avait un dossier criminel, toutefois peu étoffé. Venant d’une bonne famille aisée, il ne présentait aucun signe avant-coureur d’un tueur en série typique : aucun traumatisme dans l’enfance, de très bonnes relations familiales et sociales, une bonne intégration à la société...


Le moment de leur rencontre marque la dernière fois où Loren a été aperçue avant sa mort. Des témoins rapportent qu’elle discutait avec un jeune homme portant un short, tout comme Legebokoff lors de son arrestation. Dans leurs échanges de SMS, les enquêteurs purent noter que Loren lui avait demandé « on traîne bien ensemble hein ? rien de sexuel ? ». Compte tenu de l’état dans lequel le corps de l’adolescente fut retrouvé, Legebokoff était loin d’envisager leur rencontre de la même manière. Il fut en effet découvert déshabillé à partir de la taille. Elle avait subi un viol, un traumatisme crânien sévère et avait été poignardée plusieurs fois au niveau du cou.


En comparant les éléments de cette enquête avec les meurtres d’autres jeunes femmes sur l’autoroute des larmes, les enquêteursapprennent que Cody Legebokoff est un consommateur régulier de cocaïne et de crack, et qu’il achète généralement sa drogue à des prostituées sur l’autoroute. Il y aurait rencontré Jill Stuchenko en 2009. Le corps de cette dernière est découvert dans les mêmes circonstances que celui de Loren, quatre jours après sa disparition, le 12 octobre 2009. L’ADN de Legebokoff est retrouvé sur le corps de Stuchenko.


Cody Legebokoff © HO / THE CANADIAN PRESS

Son ADN est également présent dans deux autres cas relatifs aux meurtres de l’autoroute des larmes : ceux de Cynthia Maas et Natasha Montgomery, toutes deux disparues fin août ou début septembre 2010. L’ADN de Montgomery a été retrouvé sur du sang présent sur une hache cachée dans le placard de Legebokoff, ainsi que sur le short qu’il portait lors de son arrestation pour le meurtre de Loren. Son corps n’a pour autant jamais été retrouvé. La police a également découvert l’ADN de Cynthia Mass sur un sweatshirt et une chaussette retrouvés dans son pick-up, ainsi qu’une pioche et une paire de chaussures dans son appartement. Son corps fut découvert un mois plus tard dans un parc, lui aussi dévêtu à partir de la taille.


Pendant le procès, Cody Legebokoff plaide non coupable. Puis, au cours du procès, il change de version et déclare avoir été présent lors des mises à morts des quatre jeunes femmes, sans pour autant en être coupable. Il déclare que Loren a sauté de son véhicule en marche sur l’autoroute, couru dans les bois avant de se frapper avec un tuyau et de se poignarder elle-même. Ces déclarations sont contrées par les experts médicaux légaux appelés à comparaître. Il déclare ensuite qu’il l’a frappée deux fois pour « abréger ses souffrances », la jeune femme souffrant déjà terriblement des blessures qu’elle s’était infligée. Pour les trois autres décès, il invente une sombre histoire de deal de drogue ayant mal tourné et conduit à la mort des victimes. Il dit y avoir assisté, sans pour autant y avoir pris part. Le jury ignora cette version, le déclara coupable et le condamna à perpétuité, sans possibilité de libération conditionnelle, le 11 septembre 2004.

Il reste important de ne pas considérer cette condamnation comme le point d’arrêt des enquêtes sur les disparues de l’autoroute 16, mais plutôt comme le début médiatique de l’affaire. En effet, quatre meurtres résolus sur des milliers de disparues à travers le pays ne fait qu'initier le début d'une réelle prise en compte des disparitions des amérindiennes au Canada. Une telle épidémie de disparitions et de meurtres implique donc l’existence d’une multitude d’autres tueurs, et pose des questions sur les raisons pour lesquelles ces crimes ont pu être ignorés jusqu’à présent.


Lucile