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Les légendes des monts de Blond.

Entre loups-garous, esprits, fées, et dame blanche, on peut dire que le patrimoine paranormal de la Haute-Vienne est très riche. Ma petite ville de Rochechouart a longtemps été définie comme un centre névralgique de la sorcellerie en Limousin. Pour preuve, Françoise de Rochechouart, de Mortemart qui n'était autre que la marquise de Montespan , la favorite de Louis XIV, était connue pour ses faits de messes noires. Aujourd'hui encore, il est courant d'entendre les grands-parents parler de la croix aux loups-garous, de remèdes contre les mauvais esprits et de rochers renfermant mille trésors. Mais qu'en est-il vraiment ?


La Haute-Vienne est un des départements les moins peuplés de France (soixante-huit habitants au kilomètre carré contre mille quatorze pour l’Île de France). Pourtant situé au milieu du pays, il est la jonction entre la naissance du Massif Central et les plaines de Charente. Les monts de Blond font partie des massifs rocheux les plus à l'ouest composant le Massif Central. Le point culminant se situe à cinq cent quatorze mètres d'altitude. Ces monts marquent la frontière entre la langue d'Oc (appelée le patois occitan en Haute-Vienne, qui est encore très présent en Limousin aujourd'hui) et la langue d'Oïl. C'est un lieu que certains qualifient de similaire à la forêt de Brocéliande, puisqu'il est composé de nombreux menhirs et lieux de cultes remontant au néolithique. Il s'agit du centre préhistorique du Limousin. De nombreux faits étranges ont été rapportés en ces lieux au cours des siècles. J'ai pu moi-même en faire l'expérience à la Chapelle de Vaulry. C'est en me renseignant par la suite que j'ai appris tous les phénomènes qui s'y sont déroulés.


La chapelle de Notre-Dame de Vaulry, se situe au-dessus du village de Vaulry (à l'est des monts de Blond). Pour y accéder, il faut traverser le village et monter une côte abrupte à pied. La chapelle surplombe alors toute la vallée. C'est un endroit très prisé pour la randonnée (à pied, à cheval, en VTT). Mais il est très facile de s'y perdre sans carte. J'ai l'habitude d'y randonner et il m'arrive souvent de me tromper de chemin. Jusque dans les années 90, les monts de Blond étaient surnommés « le triangle des Bermudes », car de nombreux avions s'y sont écrasés. Surpris par la hauteur soudaine des monts, une grosse antenne de repérage a été installée pour pallier à ce phénomène.


Revenons à cette chapelle, elle marque le point d'entrée et de sortie de plusieurs chemins de grandes randonnées. Nous y allons avec un ami, en plein hiver, il faut partir tôt car le soleil se couche vers 18h30. Il pleuviote, la luminosité est grise, nous garons la voiture en bas de la chapelle, et nous ne croiserons personne de la journée. Cette chapelle met facilement mal à l'aise, à cause de la vierge qui surplombe la porte d'entrée, les randonneurs ont l'habitude de dire qu'elle suit les passants du regard. Nous pénétrons dans la forêt, et nous nous faisons surprendre par la nuit. Randonner en pleine nuit dans une forêt de montagne est une expérience que je ne conseille à personne, c'était la pleine lune et nous n'avions qu'une petite lampe frontale. La seule musique de fond était celle de la chouette qui hululait à plein poumons. Ici, la chouette est considérée comme un oiseau de mauvais augure, un serviteur de Satan. Nous nous sentions oppressés, comme poursuivis, à mesure que nous accélérions le pas, nous nous rapprochions de la chapelle. C'était une vision surréelle, fantomatique de cette chapelle posée là, entourée de la brume, nous n'osions pas regarder la vierge et avons fini notre randonnée en courant jusqu'à notre voiture, pour nous y enfermer et enfin sentir que nous n'étions plus poursuivis. Quelque chose nous poussait à ne pas regarder ce qui se trouvait derrière nous, c'est quelque chose que j'avais déjà ressenti en randonnant dans ces montagnes.


Si j'avais su toutes les histoires sur cet endroit, je n'y serais jamais restée jusqu'à cette heure là. Cette chapelle est un endroit connu pour ses messes noires. De nombreux adeptes s'y rendent pour invoquer de mauvais esprits. Elle a été plusieurs fois vandalisée et taguée. De plus, de nombreux témoignages semblables au mien existent. Deux hommes s'y sont rendus en pleine nuit avec un chien de garde pour voir s'il s'y passait vraiment des choses étranges. Rien à signaler, mais en revenant à leur voiture, impossible de démarrer, ils entendaient grogner et hurler. Leur chien s’impatientait et essayait de se cacher sous la banquette de la voiture. Ce n'est que le lendemain matin qu'un agriculteur du village les a retrouvés. Toujours impossible de démarrer. En soulevant le capot ils se sont rendu compte, que le moteur était lacéré comme l’entièreté de la voiture.


La façade principale de Notre-Dame de Vaulry (photo du jour de notre randonnée). ©: Eloïse Allemandou

Il existe bien sûr de faux témoignages comme celui du loup-garou de Vaulry, qui avait fait la une des journaux nationaux et même japonais. Mais les messes noires restent courantes, il paraîtrait qu'à défaut de pouvoir se réunir dans l'église (désormais fermée la plupart de l'année), ils se réuniraient dans la forêt.


La façade arrière. © : Eloïse Allemandou

En Haute-Vienne, il existe plusieurs mots pour désigner le diable. « Sifer » (voire « Sifar » à Rochechouart). C'est le terme le plus courant, il s'agit d'un démon un peu coquin, d'un enfant terrible. Il existe ensuite « l'Aversier », soit le génie du Mal, c'est le pire de tous, il fait souffrir pour son plaisir. Et enfin, il existe le diable des contes et légendes, doté de pouvoirs illimités, qui n'hésite pas à « aider » mais en oubliant jamais de prendre quelque chose en retour.


Ce panel de mots pour désigner le diable reflète l'importance de ce personnage dans la région. Par exemple, le Limousin est la région avec la plus forte concentration de lanternes des morts en France. Apparues aux XIIe et XIVe siècles, il semblerait qu'elles soient associées au christianisme, mais tireraient sans doute leur origine du celtisme où d'Orient. La lumière qu'elles émettent représente la lumière de Dieu et veille ainsi sur les âmes des défunts dans les cimetières en chassant les démons et en empêchant les morts de revenir à la vie. Au XIIe siècle, les récits d'expériences paranormales dans les cimetières affluent. En installant ces lanternes, les villageois se protègent d'esprits démoniaques, de morts-vivants.


Lanterne des morts du village de Rancon. Crédit: Francis Bard

Ces lanternes servaient probablement à se protéger des chasses volantes. Beaucoup d'anciens affirment y avoir assisté. Les « chasses fantastiques » comme disait George Sand, se déroulaient les nuits où il pleuvait à ne plus rien entendre, et où le vent cinglait. Les âmes conduites par les démons passaient alors dans tous les sens au-dessus des maisons, elles ne rentreront jamais au paradis. Les familles enfermées dans les maisons font le signe de croix et murmurent des prières. Ce phénomène tirerait son origine de croyances païennes. On retrouve d'ailleurs sur les bords de la Baltique des récits similaires. Voici un récit détaillé s'étant déroulé à Cieux, près des monts de Blond. « Un soir de foire à Nantiat, un métayer du nom de Francillou décida de rentrer chez lui à pied. Quand il vit, perçant l'horizon, des nuages sombres avec des formes sinistres. Il entendit un affolement provenant de toute la forêt, fracas de bois, d'eau, des cris, des aboiements de chiens. Tous les chiens semblaient participer à une grande chasse et leur frénésie couvrait une voix humaine, qui semblait les diriger. Il vit alors toutes sortes d'animaux dans le ciel, les yeux étincelants. Francillou se cacha dans un grand châtaigner creux, et s'écria : « Hé, là-haut ! Gardezmoi ma part ! ». Ce à quoi, on lui répondit par une pluie de rosée rouge suivie d'un bras et d'une main. Francillou couru jusqu'à Cieux où le curé lui fit dire une messe. » (Récit résumé de J. De Sazilly).


Que ce soit dans les récits anciens et plus récents, le malin est toujours présent. Il y occupe une place importante afin d'expliquer l'inexplicable, bien que ces témoignages ne pourront jamais être totalement démontrés ou approuvés. Hélas, que ces histoires soient vraies où fausses, peu importe puisqu'il s'agit d'une part importante de la culture des anciens, mais qui est de plus en plus délaissée au profit de la raison. Cependant, il apparaît toujours de nouveaux témoignages, puisque le malin est toujours à l’œuvre.


Eloïse