• Nox

Les fantômes du tsunami

Le Japon est connu pour être régulièrement frappé par des tremblements de terre, mais lorsqu’une catastrophe naturelle puissante s’abat sur la région de Tōhoku, ils n’imaginent pas que celle-ci sera la pire de toutes. Cette tragédie laisse, encore aujourd’hui, une trace indélébile sur la mémoire du peuple. Comment se reconstruire lorsque les esprits des défunts rodent encore aux alentours ?


Ce qu’il restait des villes côtières © ToruYamanaka / AFP / Getty Image

Nature impitoyable


Ishinomaki est une petite ville portuaire tranquille entre rivière, montagne et mer comme plusieurs autres à la préfecture de Miyagi. Même si les habitants sont habitués aux forts séismes, celui du 11 mars 2011 est un cas bien plus sérieux : ce tremblement de terre de magnitude 9.1 va provoquer un tsunami monstrueux, c’est inévitable. Ce séisme est le quatrième plus fort de l’histoire et rapprochera géographiquement le Japon des États-Unis de quatre mètres, tant la plaque tectonique a bougé. La population est prévenue dès la fin des premières secousses (il y en aura plusieurs qui dureront quelques minutes), leur système d’alerte étant l’un des plus efficaces de la planète.


L’alarme retentit au milieu de cette région paisible alors qu’un raz-de-marée meurtrier arrive à 14h46. Les lumières se coupent après des grésillements, le sol tremble à nouveau, des cris se font entendre et, quelques minutes plus tard, des maisons entières se font emporter. Le séisme ne tuera que très peu de gens car le génie parasismique est exemplaire dans le pays. A contrario, c’est le tsunami qui fera quatre-vingt-dix pourcents des victimes lors de cette catastrophe. Des vagues de dix mètres ont été recensées pour les plus hautes, les Japonais ayant des barrages de cinq mètres de haut dans certains ports. Sans parler de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, l’une des plus grandes au monde, et ses trois réacteurs entrés en fusion le même jour, créant ainsi une zone hautement toxique dans la région. De nombreuses villes au nord de l’archipel seront privées d’électricité, d’eau courante et de carburant pendant plusieurs jours, ce qui plonge la population dans une sorte d’apocalypse. Alors que les vagues tonitruantes continuent leur chemin, il se met à neiger silencieusement. Cet épisode traumatisant, le plus grave au Japon depuis la guerre, causera la mort d’environ vingt mille personnes dont deux-mille-cinq-cent disparus.


Cérémonie d’hommage à Namie © ATHIT PERAWONGMETHA / Reuters

Des âmes perdues


La pénurie d’électricité et de carburant empêchent les survivants d’incinérer les cadavres, comme la tradition nipponne l’exige, et les oblige ainsi à les enterrer temporairement. Dans un pays où le folklore est empreint d’histoires horrifiques, il n’est donc pas étonnant que les gens voient dans cet événement une nouvelle cause d’apparitions de l’au-delà. Beaucoup de familles souhaitent avoir un message, un signe, de leur défunt parent. Les Japonais ne souhaitent pas oublier leurs morts malgré la tourmente et la douleur. Certains sont hantés par des esprits perdus qui n’ont injustement pas pu dire un dernier au revoir. Leur rapport à la mort est bien différent du nôtre qui veut que nous fassions le deuil afin de continuer nos vies. Dans leur perception, un défunt ne disparaît pas, il est simplement ailleurs le temps que ses proches le rejoignent à nouveau. Nombreuses sont, encore aujourd’hui, les manifestations d’esprits errants ou de fantômes apeurés. Voici les témoignages poignants que je vais vous partager à propos de ces âmes en peine.


« Je ne crois pas aux fantômes. Cependant, au quotidien, il y a certaines choses qu’on ne peut ranger dans une case. [...] même si on ne peut les interpréter, on peut les laisser ainsi, non définies. Je crois que ces rencontres avec des fantômes sont des phénomènes ambigus de nos vies. » Kiyoshi Kanebishi, professeur en sociologie / éditeur de Spirtualism and the Study of Disaster.


Si réel...


Nakamori Hiromichi, professeur d’ethnologie à Nihon University, a réuni plus de troiscent témoignages. Ce qu’il note de ces recensements est que ceux qui voient des fantômes ne s’en rendent absolument pas compte sur le moment tant ils semblent normaux. Comme par exemple, des amis qui sont au restaurant et croisent une personne qu’ils connaissent mais qui, en le réalisant plus tard, était décédée lors du tsunami. Même si les Japonais ne sont plus autant attirés par les traditions, ils n’ont pas le même rapport que nous à la mort et ne sont pas nécessairement effrayés lorsqu’ils apprennent avoir croisé un esprit.


La photographie


Un homme appelé Endo, le jour de la tragédie, cherchait sa mère dans les refuges. Il aperçoit une vieille dame au loin, habillée comme elle. En la rejoignant, c’est bien elle qu’il retrouve. Soulagé, il souhaite prendre une photo afin de rassurer sa famille mais lorsque le flash s’enclenche, c’est une inconnue qui apparaît. Ce n’était pas sa mère qui était assise juste en face de lui. Il apprendra plus tard que le minibus où elle se trouvait avait été emporté lors du trajet par la vague alors qu’il était en train de la chercher.


La première vague passant par-dessus les murs anti-tsunami © Hitoshi Katanoda / Polaris

Le petit train


Une jeune femme d’Ishinomaki, la ville touchée de plein fouet, a tristement perdu son fils de trois ans ce jour-là. En prise à des crises d’angoisse, elle disait ne plus avoir de raison de vivre, tant sa peine était immense. Un soir, lors d’un repas comme les autres, elle décide de parler à l’un de ses jouets, un petit train électrique, comme s’il était encore en train de jouer avec, et lui demande de les rejoindre pour le repas. N’espérant aucune réponse, le train s’allume. Le train ne peut s’allumer que manuellement et il n’avait pas été utilisé depuis la disparition de l’enfant. Dès lors, elle sut que son petit était là à veiller sur elle et qu’il l’attendrait de l’autre côté en temps voulu.


Trempés ou perdus


Des gens racontent avoir reçu une visite étrange le soir. Lors de nuits claires, un visiteur vînt toquer à leur porte, complètement trempé, et demanda des vêtements secs. Les affaires prêtées, il disparut dans la nuit. Nul ne sait d’où il venait, ni comment il s’est retrouvé dans cet état et encore moins où il comptait aller ensuite. Il se dit que la ville a tellement changé que les esprits n’arrivent plus à retrouver leur maison ; raison pour laquelle ils demandent de l’aide au hasard. D’autres relatent des frissons sur la nuque dans certaines pièces de leur maison, une présence qui les suit dans la rue au quotidien ou même des pieds qui leur passent dessus dans la nuit.


L’auto-stop


Kansho Aizawa, exorciste shinto, raconte dans la série « Les enquêtes extraordinaires » qu’un soir, au volant de sa voiture, elle aperçoit une bande de jeunes hommes faisant du stop. Ils se précipitent vers sa vitre et demandent de l’aide pour rentrer chez eux. Elle voit les fantômes depuis son enfance et elle sait en s’arrêtant qu’ils sont décédés. Voulant les libérer, elle leur annonce de but en blanc : « Vous êtes morts ». Elle raconte également que les victimes en général ont été tuées de manières si différentes qu’elle voit des esprits sans jambes, sans bras et parfois même coupés en deux. Les taxis refusent encore de s’arrêter dans certains quartiers, de peur d’embarquer un fantôme dans leur véhicule.


Taxi vide


Quelques mois après les faits, plusieurs taxis ont commencé à vivre des expériences étranges. Ils auraient accueilli, de temps en temps, un passager habillé trop chaudement pour la saison, il donnait sa destination et discutait même avec eux pendant le trajet. Arrivés à l’adresse, le chauffeur ne verrait plus le passager lorsqu’il se retourne. Les taxis devant payer ces courses de leur poche, beaucoup refusent de travailler dans cette région maintenant. Au contraire, certains souhaitent payer ces trajets aux fantômes afin de les aider, eux-mêmes ayant perdu un proche dans l’incident.


Possession


Taio Kaneta, moine, relate l’histoire la plus troublante parmi celles qu’il a vécu depuis le tsunami. Une femme qu’il avait préalablement aidée vient encore une fois, paniquée, le voir en début de soirée. Elle était déjà venue à cause d’esprits en elle, pleurant et s’accrochant à ses jambes. Appelée « Ami » dans le témoignage, elle affirme ne pas avoir perdu de proches ou de famille lors de la catastrophe mais qu’elle ressent des esprits en elle et surtout leur douleur depuis. Cette fois-ci, il est question d’une petite fille qui pleure sans cesse, demandant sa maman. Après plusieurs oraisons, le bouddhiste tend sa main vers la petite représentée par la femme devant lui et lui demande de le suivre. Elle refuse catégoriquement. Ami lui explique alors l’histoire de la petite : elle a couru avec son petit frère pour échapper à l’eau mais il était trop fatigué pour la suivre. À bout de souffle, il aurait lâché sa main, la vague les emportant à jamais dans les fins fonds de l'océan. La petite voulait à tout prix s’excuser envers sa mère pour ne pas avoir sauvé et tenu fermement la main de son frère. Elle répétait « Désolé maman ! ». Accablée par la tristesse et voulant aider cette enfant, Yuko, la femme de Kaneta, décide de la prendre dans ses bras et de prétendre être sa mère. Main dans la main, Yuko la rassure. Elle lui dit qu’elle ne lâchera jamais sa main, que tout va bien et qu’il faut suivre la lumière. « Daijoubu, daijoubu » lui répète-t-elle. Après de longues minutes de pleures. Ami relâche sa main, respire enfin calmement et la petite fille n’était plus là. Soixante-quinze enfants ont péri ce jour-là et cherchent certainement encore leur maman.


« Les scientifiques se plaignent de nos histoires de fantômes. Ils s’intéressent aux preuves et à la logique. Certains psychologues diraient que c’est à cause du traumatisme. Mais c’est leur interprétation. [...] Cette interprétation ne signifie rien pour nous ni pour les survivants. Pourquoi ne pas les accepter comme ils sont et les aider à trouver leurs propres réponses ? » Moine Taio Kaneta, « Les enquêtes extraordinaires » sur Netflix


Syndrome de stress post-traumatique ?


L'Ère Heisei (1989 à 2018) aura été la plus éprouvée par les catastrophes tant naturelles que terroristes. Le Japon a été traumatisé par ce tsunami et, jusqu’à l’épidémie mondiale, faisait son possible pour reconstruire au plus vite la zone sinistrée avant les Jeux olympiques prévus en 2020. Les psychologues s’accordent à dire que les survivants souffrent du syndrome de stress post-traumatique (SSPT) qui est clairement expliqué dans un article de notre site : L’impact psychologique du viol sur les victimes. Dans les grosses lignes, suite à un événement traumatisant comme une guerre, une catastrophe naturelle, un accident grave, un enlèvement ou un viol, les victimes ont tendance à éprouver un trouble mental (ex : crises d’angoisse, isolation, tremblements, vomissements, etc.) Malgré ce que les psychologues prennent pour une évidence, les habitants persistent à dire que ce n’est pas un syndrome post-traumatique. D’ailleurs, lorsqu’on lit la définition, rien ne parle d’apparitions, d’hallucinations ou même de possession. Il semble que l’envie de rationaliser un tel drame l’emporte sur la douleur des survivants.


On peut noter chez les parents des victimes, un besoin de connaître le coupable et même de le voir condamné. Mais lorsque le coupable est la nature elle-même, la sensation de ne pas avoir de « closure » (terme utilisé en anglais pour parler de point final, de chapitre clos) empêche de mener à bien son deuil. La disparition est trop brutale et le cerveau a besoin de logique pour passer à autre chose. Toutefois, même si les survivants sont victimes de ce syndrome, rien ne peut expliquer scientifiquement pourquoi des gens, ayant vécu le drame ou non, voient ou sentent des esprits dans cette zone.


Le moine Taio Kaneta avec son camion spécial « Café de Monk » © Naomi Gingold

Le moine Kaneta présenté plus haut a instauré un rituel dans son village appelé « Café de Monk » où les survivants viennent parler. Ils peuvent y manger, boire et s’amuser avec Taio, sa femme Yuko et tant d’autres qui ont besoin de parler de leurs souvenirs. Beaucoup de gens gardent pour eux ce qu’ils ressentent sans possibilité d’en parler aux proches, ne voulant pas les déranger. Ce café est un lieu de paix, d’écoute et sans jugement où les deux propriétaires souhaitent soutenir le plus possible leurs invités.


Richard Lloyd Parry, auteur du livre Les Fantômes du tsunami et journaliste vivant à Tokyo lors des faits, a écrit un livre complet sur la situation avec sa vision occidentale des choses. Il a pris le temps d’écrire avec des mots justes ce qu’il s’est passé lors de cette catastrophe et ose parler des failles humaines dans cet ouvrage que je conseille. Si certains sont décédés c’est notamment car ils n’ont pas pris conscience de la gravité de l’alerte. L’exemple qu’il donne dans sa conférence au Japan Society (vidéo disponible sur YouTube), sept ans après le 3 mars 2011, est celui de l'école d’Okawa, principal sujet de son travail, où les professeurs et les élèves sont morts car partis trop tard se réfugier à l’abri. Alors qu’ils avaient un protocole à suivre, celui-ci était obsolète. Il était mentionné que les professeurs devaient évacuer les élèves vers un « parc », mais en pleine campagne, de quel parc parlait-il ? Pourtant, une colline haute de deuxcent mètres avoisinait l’école et les enfants, même les plus petits, y allaient pour cultiver des champignons. Les enfants et même certains parents criaient qu’il fallait monter au plus vite mais le temps de prendre une décision il était trop tard. Qui blâmer dans ces cas-là ? Le directeur qui n’a pas mis à jour son manuel, les professeurs qui ont simplement suivi un protocole au lieu de prendre des initiatives logiques ou la bonne tenue japonaise qui veut qu’il faille aveuglément suivre l’autorité supérieure ? En cas de catastrophe naturelle, nul besoin de se torturer car au fond personne n’est coupable. Les êtres-humains seront toujours victimes et, même si l’homme a besoin d’une raison, il faut faire son deuil malgré la difficulté à accepter l’inacceptable.


Ne croyez pas que les histoires de fantômes datent d’un autre temps car, encore aujourd’hui, ils peuvent errer parmi nous en quête de réponses. À notre époque de logique scientifique, il serait sage de penser que les fantômes, malgré ce que les films d’épouvante nous montrent, peuvent avoir besoin de votre aide pour trouver la paix, suite à un événement traumatisant. Montrez-leur la voie...


Patricia