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Les ensorcelés du Berry

Dans les années 50, le docteur vétérinaire Henry Lavaronnière s’installe dans une exploitation agricole dans le Berry. Mais des phénomènes liés à la sorcellerie vont d’abord toucher sa ferme, sa famille puis lui-même. S’agit-il de phénomènes inexpliqués ou cherche-t-on bien à lui nuire ?


Dès le Moyen Âge, la région du Berry a été empreinte d’onirisme (l'onirisme est ce qui a trait au domaine du rêve ; il est caractérisé dans la psychologie par un état entre éveil et sommeil, où le rêve se mélange avec la réalité). Dans la ville de Bourges (chef-lieu du Berry) s’est déroulé le procès historique, par l’Église, d’une centaine d’hommes et de femmes accusés de sorcellerie. Ils furent tous condamnés au bûcher. À cela s’ajoute, selon de vieux récits, que le Berry aurait été choisi pour représenter le centre sacré du Royaume de Gaule, son sous-sol serait donc enclin à la rencontre avec des astres, des planètes, et éventuellement des forces obscures.


Ce passé obscur sera oublié jusqu’au XIXe siècle. Les histoires d’antan refont surface à cause de la révolution industrielle et de l’exode rural massif, les villages du Berry manquent d’enseignants, de médecins. Pour pallier le manque de soin, les villageois se tournent vers des personnes qui possèderaient des dons divins et seraient capables de soigner toutes sortes de maladies ainsi que les animaux. C’est ce que l’on appelle la « médecine du pauvre ». Certains prétendent pouvoir soigner la terre quand elle n’est pas assez fertile. C’est dans ce climat de pauvreté que la pratique de la magie se popularise jusqu’à devenir courante dans les campagnes du Berry. Ici sans doute plus qu’ailleurs, à cause de la misère qui subsiste.


En mars 1957, la famille Lavaronnière s’installe dans un grand domaine, « La Greugne », dont Henry (le père de famille) a hérité. Tout juste revenu de Normandie, il est un enfant du pays et connaît les histoires qui se racontent quand les enfants sont couchés. Mais la famille ne pensait certainement pas en être victime. Leur nouvelle ferme a été mal entretenue et montre des signes du temps qui passe. Ce n’est pas un problème pour Henry, vétérinaire fortuné et réputé, il revient s’installer dans sa région d’enfance avec sa femme, Clémence, et leur fille, Thérèse. Il retapera la vieille ferme familiale pour en faire le plus grand domaine d’élevage de la région. Henry a déjà acheté deux cents moutons et embauché deux commis pour l’aider.


Le passé « maudit » de la ferme est connu des gens du coin, on y a découvert deux hommes décédés dans des circonstances jamais élucidées. De plus, les terres infertiles ont causé la ruine du cousin d’Henry. Cependant, les seuls voisins à des kilomètres les accueillent chaleureusement et Henry n’hésite pas à se vanter des projets qu’il a pour l’avenir de sa ferme. Cette famille, c’est celle des Meauxvoisin, composée d’une dizaine de personnes, dont Solange, la matriarche, et Jules, son mari. Ils logent tous dans une maison louée aux Lavaronnière depuis plusieurs décennies. Les relations sont très bonnes avec Solange, qui s’occupait déjà de Henry lorsqu’il était petit, mais le paysage va s’assombrir peu à peu.


Au début de l’été, Justin Maugrand vient rendre visite à son ami d’enfance, Henry. Ce dernier lui explique que ses moutons sont malades, qu’ils n’arrivent plus à mettre bas, les vétérinaires n’y peuvent rien. Son exploitation est, selon lui, la cible d’un mauvais sort. Henry le raccompagne sans se douter que lui aussi va être victime de ces phénomènes et qu’il s’agissait peut-être d’un avertissement de la part de son vieil ami.


Lors de l’automne 1957, la ferme des Lavaronnière commence à être le théâtre de choses inhabituelles. D’abord un son strident résonne toutes les nuits dans la maison, puis tous les matins, plusieurs moutons sont retrouvés morts ou titubants par les commis. Henry en tant que vétérinaire, envoie des échantillons au laboratoire central de recherches vétérinaires de Maisons-Alfort, ainsi que les corps des moutons malades, mais rien d’anormal n’est trouvé. Trois moutons malades vivants sont alors envoyés pour des prélèvements sanguins, et ils retrouvent miraculeusement la santé une fois arrivés à Maisons-Alfort. En parallèle, les membres de la famille sont aussi victimes de maux étranges : Clémence et Thérèse souffrent de migraines et de crises d’angoisses, quant à Henry qui se sent déjà oppressé, il est victime de vertiges et n’a même plus la force de tenir son journal. C’est après une visite chez les Meauxvoisins et une délicieuse part de tarte, qu’Henry retrouve sa santé. Cependant trois jours plus tard les symptômes réapparaissent soudainement. Henry ne se doute pas que la femme qui l’a en partie élevé est peut-être moins angélique qu’il n’y paraît.


En avril 1958, Henry décide de faire appel à une vieille connaissance habitant Lisieux en Normandie : Jeanne Enguernie. Elle arrive deux jours plus tard dans la ferme et Jeanne leur dit qu’ils ont bien fait de la contacter car autour d’eux « ronronnait la mort d’un être agonisant ».


Extraits du journal d’Henry Lavaronnière : « Elle (Jeanne Enguernie) s’est mise ensuite à marcher en direction du champ, elle fouillait avec ses mains dans l’obscurité, changeait brusquement de direction, marmonnant d’étranges paroles, puis elle s’est retournée et m’a ordonné d’éteindre ma lampe de poche ». Autour d’eux, le ciel est noir, impossible d’y voir quoi que ce soit, la femme continue de marcher dans le champ. « Dans ce silence anormal, je suis pris de panique, je me mis à courir dans sa direction, je manquais de tomber à nouveau, les ronces et les branches basses me fouettaient, mes poumons faisaient un bruit de forge, mais j’avais beau marcher et marcher, madame Enguernie semblait avoir disparu. »

Henry la retrouve une dizaine de minutes plus tard dans la cour de sa ferme. Souriante, elle lui dit qu’elle a fait ce qu’il fallait, et que le lendemain, il faudra répandre du sel et de l’eau bénite dans toute la propriété. La famille dort enfin sur ses deux oreilles, mais cela ne va durer que deux semaines. En une matinée, le cauchemar recommence, cinquante moutons morts sont retrouvés comme jetés dans les barrières et dans les arbres. Le lendemain, le curé vient bénir la terre de la ferme, sans résultat. Jeanne Enguernie n’a d’autres choix que de revenir. Selon elle, une sorcière maléfique vit tout près, mais elle ne peut l’identifier avec certitude. C’est alors qu’Henry va, pendant deux ans et dans une obsession presque maladive, faire appel à tous ceux qui sont susceptibles de l’aider à lever le sort, et ce en dépensant des fortunes.


Au printemps 1962, Jeanne Enguernie est de retour chez les Lavaronnière et elle sait qui est le jeteur de sort ! Dès qu’elle a vu Solange parler avec Henry, Jeanne se mit à hurler que c’est Solange la sorcière. Le sort peut enfin être levé. C’est alors que le village tout entier avoue savoir depuis le début qui est la sorcière. Solange faisait passer Henry pour un fou au village, elle n’avait pas sa langue dans sa poche et racontait tout ce qu’il se passait à la ferme. Les escrocs de la région ont ainsi pu profiter de la crédulité du vétérinaire.


Solange avait agi par jalousie, elle espérait faire fuir les Lavaronnière et ainsi récupérer leur ferme. Sa famille travaillait depuis si longtemps pour les Lavaronnière, en plus de vivre entassés à dix dans une petite ferme, qu’entendre les projets d’expansion d’Henry avait été la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Une fois démasquée, Solange va tout perdre puisque Henry décide de ne pas renouveler pas leur bail de location, les dix personnes doivent déménager. Ces derniers bénéficient d’un droit de préemption de dix ans pour récupérer la ferme des Lavaronnière. Dix ans durant lesquels Henry, rongé par la paranoïa, va finir ruiné. Il décide en 1973 d’abandonner sa ferme et décédera quelques temps plus tard de mort naturelle.


Les journalistes Patrick Pesnot et Philippe Alphonsi ont enquêté sur cette affaire dans les années soixante. Selon eux, il se déroulait bien des phénomènes étranges, mais l’auto-persuasion est un sort bien plus puissant que celui dont Henry pensait être victime. Solange a peut-être voulu lui nuire, mais elle n’a peut-être pas eu besoin de la magie pour cela. Finalement, on ne peut savoir ce qui s’est réellement passé, puisque les gens du coin taisent leurs pratiques, soit par peur de représailles des sorciers, soit par honte.

Eloïse