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Les enfants verts de Woolpit : aliens ou conte pour enfants ?

Deux enfants à la peau verte, parlant une langue incompréhensible et vêtu d'habits inconnus. Ces deux enfants sont maintenant connus sous le nom des enfants verts de Woolpit. Alors sont-ils des extraterrestres, des habitants d'un monde souterrain ou de simples êtres humains ?


Woolpit est un petit village paisible. Situé dans l'est de la campagne anglaise, les habitants du bourg se connaissent tous. Le village vit essentiellement de l'agriculture et de l'élevage. Woolpit tire son nom d'un piège à loup en vieil anglais ''Wulf-pytt'', qui est en fait un trou pour faire tomber les loups et ensuite les tuer. Au cœur du Moyen-Âge, ce petit village a cependant connu une drôle d'histoire.


Aux alentours de 1150, un groupe de villageois part s'occuper des champs. Nous sommes en pleine saison des moissons. Les villageois découvrent à proximité d'un des pièges à loup deux enfants. Rien de grave, des enfants du village se sont sûrement aventurés un peu plus loin que le bourg. En s'approchant, ces deux enfants deviennent plus étranges. Tous les deux semblent très nerveux, et parlent une langue inconnue des villageois. Le plus étrange : la petite fille et le petit garçon ont la peau verte.


Étonnés et intrigués, les habitants de Woolpit décident de les amener chez Sieur Richard de Calne. Ce riche homme de la région possède un manoir à quelques kilomètres du village. Lui-même intrigué, il décide de garder ces deux enfants verts pour comprendre qui ils sont et comment ils sont arrivés dans cette forêt. Richard de Calne essaye de donner à manger aux enfants. Tous les deux refusent toute nourriture. Rien qui ne leur est proposé ne semble leur convenir. Ils ne semblent rien reconnaître. Pendant plusieurs jours, les enfants continuent de parler une langue inconnue et ne mangent rien. Leur couleur verte reste toujours aussi forte. Richard de Calne remarque aussi que la matière de leurs vêtements lui est inconnue.


Plusieurs jours passent, les enfants ne mangent toujours rien. Dans le jardin de Richard de Calne, ils découvrent des fèves. Les enfants dévorent ces fèves crues à même la terre. Richard décide donc de les nourrir de fèves avant de trouver ce qu'ils pourraient manger d'autres. Au fil du temps, les deux enfants arrivent à se nourrir avec d'autres aliments. Ce changement dans leur nutrition a entraîné la perte de leur couleur verte. Au bout de quelques temps, les enfants prennent une couleur normale.


Il est dit que Richard de Calne les a gardé des années à ses côtés. Il a réussi à les convertir à une nourriture normale, mais aussi à leur apprendre l'anglais. Les deux enfants étaient en fait frère et sœur. Une fois que les enfants parlaient assez anglais, il a enfin pu leur poser les questions qui brûlaient les lèvres de tout le village : d'où viennent-ils et pourquoi avaient-ils la peau verte ?


La jeune fille arrive à lui donner une réponse assez construite, qui est resté dans les livres racontant l'affaire. « Nous sommes des habitants de la terre de Saint Martin, qui est particulièrement vénérée dans le pays où nous sommes nés (…) Nous ne savons pas comment nous sommes arrivés ici ; nous nous souvenons que ce jour, quand nous nourrissions les bêtes de notre père dans les prés, nous avons entendu un grand son, comme nous entendons à Saint Edmund, quand les cloches sonnent ; et quand nous avons entendu ce son, nous avons été envoûtés, et nous nous sommes retrouvés parmi vous dans les prés que vous récoltiez ». La jeune fille a aussi ajouté ceci : « Le soleil ne se lève pas chez nous ; notre terre est peu bénie par ses rayons ; nous nous contentons de la pénombre, qui ici, précède le lever du soleil ou qui suit le coucher du soleil. De plus, un pays lumineux peut être vu, pas si loin de nous, mais séparé par une grande rivière. »


Peu après cette révélation, Richard de Calne décide de faire baptiser les enfants dans l'église locale. Malheureusement, le jeune garçon, qui serait le plus jeune des enfants, est décédé peu après le baptême d'une maladie inconnue. La jeune fille, baptisée Agnès, est restée chez Richard de Calne encore des années. Agnès se serait adaptée à la vie anglaise, devenant comme toutes les autres femmes du village. Elle y a travaillé avant de se marier avec l'archidiacre d'Ely, Richard Barre. Son caractère est décrit comme quelque peu libertin voir dévergondé ainsi qu'arrogant. Le couple aurait eu au moins un enfant.


Voici donc l'histoire des enfants verts de Woolpit. Elle nous est parvenue grâce à deux sources historiques. La première est le Historia rerum Anglicarum de William de Newburgh, mort vers 1198. Cet homme est en fait le chanoine du prieuré de Newburgh, dans le Yorkshire plus au nord de l'Angleterre. On retrouve aussi ce récit dans la Chronicum Anglicanum de Raoul de Coggeshall, qui serait mort vers 1226. Lui était l'abbé d'un monastère cistercien de Coggeshall, à une quarantaine de kilomètres au sud de Woolpit.


Dans ces deux récits, on retrouve quelques différences dans la version des faits. William dit s'être appuyé sur plusieurs sources fiables, alors que Raoul tiendrait son récit de Richard de Calne en personne, l'homme qui a accueilli les enfants. On peut aussi y observer des détails différents. Pour Raoul, les enfants auraient suivi les bêtes de leur père dans une grotte, avant d'émerger à Woolpit.


Entre ces écrits et leur redécouverte au milieu du 19e, les enfants de Woolpit ont fait une brève apparition dans le Britannia de William Camden écrit en 1586. Le frère et la sœur feraient aussi une apparition dans l'histoire de Francis Godwin, The Man in the Moone. Dans les deux récits, les écrits de William de Newburgh sont cités. Face à ce mystère historique, plusieurs approches très différentes les unes des autres sont possibles.


Un des panneaux dans l'actuel Woolpit fait encore référence à cette histoire © Rod Bacon, CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons

Une des premières approches est de considérer cette affaire comme un simple conte populaire qui est devenue une légende locale tenace. En effet, les deux enfants de Woolpit ont souvent été associés avec les enfants du conte anglais Babes in the Wood. Dans cette histoire, un frère et une sœur sont abandonnés dans les bois par leur terrible oncle. Ils ont la peau verte, due à un empoisonnement à l'arsenic par ce même oncle. Les deux enfants du conte fuient donc dans la forêt. Ce conte pourrait être le premier chapitre de l'histoire des enfants de Woolpit.


Faisons un point sur l'arsenic, qui est une bonne piste d'explication même si elle semble un peu farfelue. Certains pensent que ces enfants sont devenus verts car ils ont été, comme dans le conte, empoisonnés à l'arsenic. Au 19e siècle, les membres de la société victorienne mourraient souvent de manière inexpliquée avec de drôles de symptômes : mains vertes, ongles jaunes ou encore cicatrices ressemblant à des cratères. Aujourd'hui, nous savons que ces morts étaient liés à l'omniprésence de l'arsenic et du cuivre dans leur vie. L'arsenic était présent dans le papier-peint, les bonbons, les jouets et médicaments bien avant qu'on apprenne la toxicité de cette substance. Ses enfants pourraient donc avoir simplement ingéré beaucoup trop d'arsenic, les rendant verts. Une bonne nutrition et le temps les aurait fait perdre leur couleur. Le jeune garçon aurait cependant pu décéder, ayant ingéré une dose trop importante ou étant rendu trop faible.


Pour d'autres, ce récit est une simple histoire que l'on raconte au coin du feu. C'est un conte typique d'une rencontre imaginaire avec les habitants d'un autre monde, féerique ou souterrain. Certains ont en tête une bien différente explication. Cette histoire serait le récit d'événements qui ont bien eu lieu à Woolpit. La rencontre avec ces enfants serait donc réelle ! L'histoire serait un simple compte-rendu effectué de bonne foi mais un peu confus d'événements ayant bien eu lieu.


Une des théories les plus courantes sur cette affaire est que ces enfants ne seraient pas des terriens. Certains évoquent l'hypothèse d'un monde souterrain. Cette croyance en un monde inférieur au nôtre était déjà présente au Moyen-Âge avec les fées ou autres Illustration 1: Un des panneaux dans l'actuel Woolpit fait encore référence à cette histoire © Rod Bacon, CC BY-SA 2.0 via Wikimedia Commons leprechauns. Ces enfants pourraient donc avoir émergé de leur monde souterrain par mégarde. Sans savoir comment revenir chez eux, ils auraient erré dans ce monde qui leur était inconnu. Sous terre, dû au manque de luminosité ou dû à leur nutrition, tous les habitants pourraient avoir la peau verte.


Entrée d'un monde souterrain ou simple cavité naturelle ? © Comité départemental de spéléologie de l'Ardèche / Thierry Aube

Les enfants verts sont aujourd'hui associés avec la peau caractéristique des aliens et autres extraterrestres. Cette idée n'est cependant pas nouvelle. Comme nous l'avons déjà évoqué, Francis Godwin dans The Man in the Moone évoque cette idée d'enfants d'une autre planète. Encore avant lui, Robert Burton évoque dans son Anatomie de la mélancolie, que les enfants verts auraient pu « tomber des Cieux ».


Dans un article de Duncan Lunan paru en 1996 dans Analog, la théorie va encore plus loin. Les enfants verts auraient été envoyés à Woolpit accidentellement suite au dysfonctionnement d'un « transmetteur de matières » sur leur planète. Cette même planète pourrait d'ailleurs être piégée dans une orbite synchrone autour de son soleil, et donc constamment dans l'ombre. Les enfants pourraient donc associer notre lumière crépusculaire à la lumière qui baigne en permanence leur planète. Duncan Lunan explique même leur couleur verte par la consommation de plantes extraterrestres modifiées qui leur donneraient cette coloration.


Plusieurs chercheurs voient plutôt une explication rationnelle, beaucoup moins séduisante mais beaucoup plus plausible. La teinte verte des enfants pourraient être expliquée par la malnutrition, ou encore la chlorose. Cette théorie est encore plus solide qu'elle est liée à la nutrition. Or quand les enfants ont commencé à manger plus de choses en de bonnes quantités, ils ont repris une couleur humaine.


Derek Brewer, comme d'autres chercheurs, y voient donc la chlorose. Cette maladie donne un teint verdâtre à la peau de ceux qui en souffrent. La teinte disparaît ensuite avec une alimentation équilibrée. Cette maladie est en fait une forme d'anémie. Aujourd'hui, cette affliction est désignée sous le terme d'anémie hypochrome, elle est surtout liée à des formes de malnutrition et des carences en vitamine B6. Cette condition est assez fréquente, on la décrit depuis l'Antiquité chez certaines jeunes filles. Jusqu'au début du 19e, on décrivait d'ailleurs cette maladie comme la « maladie des vierges ».


Dans notre affaire, ce qui nous intéresse est évidemment le teint verdâtre que donne cette maladie. Il est possible de penser que ces enfants étaient perdus dans la forêt depuis quelques temps ou y auraient été abandonnés, mangeant ce qu'ils trouvaient dans la forêt. En arrivant chez Richard de Calne, ils auraient juste retrouvé un équilibre.


L'explication qui reste encore la plus probable est que les enfants verts de Woolpit ne viennent ni d'un monde souterrain ou d'une autre planète, mais plutôt des enfants d'immigrés flamands. Au 12e siècle, beaucoup de flamands arrivent en Angleterre. Ils commencent cependant à être persécutés après l'arrivée sur le trône de Henri II. Certaines communautés flamandes sont tuées dans le pays après des tensions politiques complexes qui ne sont pas à l'ordre de cet article. Cette époque du Moyen-Âge n'est pas de tout repos, on la désigne comme « l'Anarchie » au Royaume-Uni.


Paul Harris, un historien, propose même que les parents des enfants aient été des flamands de Fornham Saint Martin, un village de la région de Woolpit. Ce village accueillait une large communauté flamande. Après une émeute, les parents des enfants seraient décédés. Les enfants, désorientés et bouleversés, auraient pris la fuite dans la forêt. De fil en aiguille, ils seraient arrivés à Woolpit. Complètement bouleversés, habillés à la flamande, ces enfants avaient tout pour étonner les anglais de Woolpit. Parlant uniquement flamand, les enfants n'auraient pas réussi à se faire comprendre par les villageois.


Une autre théorie flamande existe aussi. Pour Derek Brewer, les enfants se seraient perdus en surveillant le troupeau de leur père. Fraîchement débarqués de Flandres, les enfants n'avaient aucune connaissance de la région. Cette théorie peut être appuyée par la relative étanchéité des communautés rurales anglaises au Moyen-Âge. Très centrés sur eux-mêmes, les habitants des communes voisines ne seraient jamais rentrés en contact. Personne ne serait donc venu réclamer, ou simplement enquêter, sur la disparition de ces jeunes enfants. Les parents auraient tout simplement fait leur deuil de ces enfants disparus.


Beaucoup d'indices pointent en tout cas pour que ces enfants viennent d'un pays occidental. Les enfants ont eux-mêmes évoqués une certaine forme de chrétienté qui serait pratiquée dans leur pays. Les mêmes techniques d'agriculture étaient aussi utilisées avec le fait d'emmener paître le troupeau. Agnès a par la suite pu s'adapter facilement à sa nouvelle vie, comprenant le concept du travail et du mariage. Tous ces indices ne pointent pas vers un monde parallèle, mais plutôt vers un pays européen.


Cependant, pour Brian Haughton, la thèse de l'origine flamande a quelques défauts. Un individu éduqué, comme Richard de Calne, aurait certainement reconnu du flamand dans la langue étrange parlée par les enfants. Le flamand du Moyen-Âge et l'anglais ancien ont en effet des mots de base aux consonances très proches. Richard de Calne savait aussi sûrement que des immigrés flamands habitaient dans la région. Le rapprochement aurait pu être aisément fait.


Alors qui sont ces enfants ? D'où viennent-ils vraiment ? A vous de vous faire votre propre avis. Les dernières rumeurs racontent que des descendants des enfants verts habiteraient toujours à Woolpit. Si vous y faites un tour, ouvrez l’œil.


- Emilie