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Les déesses mères : un éternel renouvellement ?

Dans l'article précédent sur les déesses mères, il a été établi que nombre d'entre elles partageaient certaines caractéristiques spécifiques comme la présence, dans leur iconographie, d'un croissant de lune. Il n'avait en effet pas échappé aux ethnies antiques que les menstrues se produisaient tous les vingt-huit jours en moyenne chez les femmes, soit la durée d'un cycle complet de la lune. La lune était donc associée à la fertilité, en faisant un symbole de création de vie, tout en pouvant être synonyme de début et fin de cycle. L'aspect commun le plus important entre toutes ces déesses reste, comme leur appellation l'indique, leur rôle de mère commune à tout végétal ou animal présent sur Terre, de protectrice de l'ordre naturel des choses, de garante de la vie et de la mort. Si les premières divinités citées dans l'article précédent nous sont assez familières de par la popularité des religions égyptiennes et grecques en Occident, les trois déesses qui vont être abordées ici sont moins connues du grand public mais non moins intéressantes.


Kali est une déesse hindoue associée aux notions de préservation, transformation et destruction ; elle est donc une déesse du temps, de la vie qui s'écoule. Pourfendeuse du mal, elle libérait ses adeptes de toute peur ou émotion négative pouvant les paralyser ou impacter négativement leur vie. Elle est généralement représentée en train de danser sur le corps de son compagnon, Shiva, qui reste allongé sans bouger en signe de soumission et de respect envers la toute-puissance de Kali. Selon la légende, lorsque la déesse de la guerre Durga et ses assistantes tentèrent en vain de tuer le démon Raktabija, dont chaque goutte de sang se métamorphosait en un double de lui-même, elles firent appel à Kali pour réussir à vaincre la horde de démons. Kali apparut, portant un khatvanga (bâton surmonté d'un crâne, utilisé dans des rituels religieux), un collier de crânes, une jupe de bras humains et drapée dans une fourrure de tigre. Le visage émacié, la bouche béante, la langue pendante, ses yeux d’un rouge brûlant, elle massacra la meute lui faisant face avant de danser sur les cadavres de ses ennemis puis de les dévorer. Kali est traditionnellement représentée comme une déesse à quatre ou dix bras, à la peau noire ou bleue selon l’art traditionnel indien. Elle a toujours

les cheveux ébouriffés et deux crocs dépassant de sa bouche. Elle est également armée d’une épée en forme de croissant de lune. Malgré ces descriptions terrifiantes, Kali est considérée comme la déesse la plus bienveillante de la mythologie hindoue. Son apparence intimidante servirait à démontrer ses capacités de protection, et serait également en accord avec son rôle de mère nature, pouvant se déchaîner à tout moment si une quelconque menace venait à planer sur ses protégés. Elle serait née du néant que la noirceur de sa peau est censée symboliser, et serait donc à l'origine de l'Univers qu'elle aurait nourri et protégé. Ses longs cheveux ébouriffés représenteraient, quant à eux, la nature libre de toute trace de civilisation, mise hors de danger de l'impact humain. Elle est, par ailleurs, appelée Kali Ma dans l’hindouisme tantrique, signifiant « mère Kali », la déesse mère. Pour ses fidèles, leur foi en cette déesse leur permet, en plus de vaincre leur peur, de se réconcilier avec la notion de mort. En effet, si un individu n'a plus peur de la mort, du caractère éphémère de sa propre vie ou bien de celle de ses proches, il peut élever son esprit sans être prisonnier de ces peurs ancestrales communes aux mortels. Cette croyance en Kali s'est peu à peu transformée en s'exportant en Occident ; au sein des mouvements New Age, elle est un symbole de résilience associé au pouvoir féminin opprimé et à la sexualité féminine refoulée par près de deux millénaires de traditions judéo-chrétiennes. Ces interprétations, bien que s’étant éloignées du mythe originel de Kali, n’en restent pas moins importantes dans les traditions néo-païennes ou dans la sorcellerie contemporaine.


Astarte, Athtart ou Ashtart, était une divinité de la religion Assyrienne ; l’Assyrie étant le nom anciennement donné au nord de la Mésopotamie, correspondant plus ou moins à la Syrie et à l'Irak actuels, ainsi qu’à leurs régions limitrophes. Elle est également appelée la déesse cornue, de par la présence d’un croissant de lune inversé au-dessus de sa tête. Représentant les différentes phases de la lune, elle est la déesse de la fertilité, de la nature ainsi que de l’amour charnel. Ashtoreth dans La Bible serait une déformation du nom grec Astarte ainsi que du mot hébreu « boshet » signifiant la honte, associant donc le culte de cette divinité à une honte dans les religions judéo-chrétiennes, reprenant donc le mécanisme d'évangélisation explicité dans l'article précédent. La forme plurielle de son nom en hébreu, Ashtaroth, est devenue un terme utilisé pour qualifier les religions païennes, diabolisant encore un peu plus son mythe et détournant quiconque des cultes polythéistes. Mais à l’origine, le mot Ashtoreth signifierait « utérus », ou « ce qui vient de l’utérus », renforçant donc sa figure de déesse mère et de la fertilité. Peu de traces écrites du culte d’Astarte ont été retrouvées, et il n’en reste aujourd’hui que la diabolisation de cette dernière dans La Bible. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard que le diable soit traditionnellement représenté avec des cornes, tout comme les déesses mères étant généralement représentées avec un croissant de lune inversé trônant sur leurs têtes. Il est intéressant de noter qu'il existe dans l'histoire bien moins de dieux créateurs cornus que de déesses aux mêmes attributs : les historiens s'accordent à penser que ces figures bienfaitrices féminines ont d'abord été masculinisées avant d'être graduellement diabolisées. Astarte semble être une évolution de la figure de la déesse suivante : Innana.


Innana est une déesse de la Mésopotamie ancienne, traditionnellement associée à la sexualité, la guerre, la justice et le pouvoir politique. Elle était en particulier vénérée chez les Akkadiens, les Babyloniens et les Assyriens sous le nom d’Ishtar, ayant plus tard évolué en… Astarte ! Elle est surnommée la Reine du Paradis et est même considérée par les Assyriens comme leur déesse maîtresse. Elle est la divinité la plus évoquée dans les mythes sumériens, dans lesquels elle prend généralement le pouvoir des mains d’autres divinités. Justicière divine par excellence, elle pouvait déverser sa rage sur quiconque la heurtait. Vénérée en majorité par des femmes, on retrouve également parmi ses fidèles de nombreux hommes androgynes, travestis et homosexuels. Dans un hymne akkadien, il est dit que la déesse pouvait changer les hommes en femmes. Si par le passé, les historiens pensaient que les prêtresses d’Innana s’adonnaient à des rituels d’ordre sexuel, cette hypothèse est aujourd’hui rejetée. Il n’en reste pas moins que l’iconographie retrouvée dans les temples dédiés au culte de la déesse relève de la nudité féminine, représentant Innana elle-même. La déesse est traditionnellement surmontée d’une étoile à huit branches, d’un croissant de lune et d’un soleil. Le symbole voulant dire « Innana » était un entrelacement de bambou en forme de crochet, une figure souvent synonyme de fertilité. La rosace était également un symbole associé à Innana puis à Astarte. On trouve aujourd’hui des rosaces dans… les églises !


Le symbolisme de cette forme, historiquement associée au cycle de la vie, a évolué comme bien d’autres symboles et mythes pour se retrouver dans les religions monothéistes telles que le christianisme. Il est amusant de constater que la Vierge Marie a régulièrement été associée à la rose, la figure de divinité mère ayant évolué selon les cultures et religions au fil des millénaires. Et comme la vie n'est qu'un cycle se renouvelant éternellement, le regain de popularité du néopaganisme des années 2000 dans les milieux féministes a rendu leur gloire d'antan aux déesses mères. Leurs noms et représentations n'ont pas changé, mais elles symbolisent aujourd'hui l'« empowerement » des femmes, suivant une évolution en accord avec les problématiques contemporaines rencontrées. Pour des figures représentant le renouvellement éternel inhérent à la vie, dans l'optique de l'expression : « La poussière redeviendra poussière », leurs mythes se sont eux-mêmes renouvelés.


Lucile