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Les changelins, les créatures terrifiantes prenant la place des enfants dans les croyances

Dès le XIème siècle, les mentions d’enlèvements d’enfants et leurs remplacements par des créatures appelées changelins sont courantes dans les civilisations européennes et scandinaves.


Ces créatures seraient, selon les légendes, des petits êtres surnaturels placés dans les berceaux de nouveaux-nés subtilisés à leurs parents lors d’un moment d’inattention par des êtres du Petit Peuple. Le Petit Peuple englobait les créatures des mythologies celtes et scandinaves tels que les elfes, les gnomes, les fées ou encore les lutins. Ces créatures sont généralement décrites comme facétieuses, voire même malfaisantes à l’encontre des mortels qu’ils pouvaient croiser.


Le Changeling, 1780, Johann Heinrich Füssli ©Domaine Public

Dans le cas des changelins, le Petit Peuple choisissait en général un nouveau-né délaissé ou maltraité par ses parents, ou bien encore non-baptisé et pouvant de ce fait être aisément capturé. Les changelins seraient drastiquement différents des enfants humains : ils ne parleraient pas, ne se mettraient pas à grandir ou encore seraient dotés de barbes ou de dents acérées. Les parents se rendaient généralement compte que leur enfant était un changelin en étant témoin de comportements étranges lorsque ce dernier se croyait seul. L’enfant pouvait se mettre à danser ou à sauter à travers la pièce alors qu’il demeurait généralement impassible. Un autre signe caractéristique des changelins était leur appétit insatiable, engloutissant à eux seuls les réserves entières de la famille.


Selon des légendes allemandes, irlandaises et galloises, plusieurs procédés permettaient de démasquer les imposteurs : les parents pouvaient les faire cuire dans une marmite remplie de coquilles d’œufs, ce qui les forçaient à révéler leur vraie nature. Ils pouvaient également les faire cuire dans le four, ou bien les frapper ou les fouetter jusqu’à ce qu’ils ne décident de fuir. Dans la tradition germanique, plusieurs êtres pouvaient être à même d’enfanter des changelins, tels que le Diable, une femme atteinte de nanisme ou un esprit de l’eau. En Irlande, le fait de jeter un changelin au feu le faisait s’enfuir par la cheminée et causait le retour de l’enfant subtilisé à ses parents.


Les collines proches de la frontière Anglo-Ecossaise étaient réputées pour être des lieux de vie du Petit Peuple. Les enfants humains remplacés par les changelins y auraient été exceptionnellement bien traités et élevés en dehors des traditions humaines.


Au Pays de Galles, le changelin est quant à lui un double identique de l’enfant ayant été capturé par le Petit Peuple, s’enlaidissant en grandissant. Le fait de cuisiner un repas dans une coquille d’œuf lui ferait s’écrier une phrase d’indignation avant qu’il ne disparaisse, remplacé par l’enfant humain. Maltraiter cette créature en le plaçant dans un four chauffé ou dans une pelle tenue au-dessus d’un feu le ferait retourner à ses semblables.


En Pologne la figure de la Dziwozona, une vieille fille s’étant transformée en démon des marais, subtilisait les bébés dans leurs berceaux avant de les remplacer par des changelins possédant un attribut physique d’une largeur disproportionnée par rapport au reste de son corps. Afin d’empêcher que l’enfant soit enlevé par la Dziwozona, il fallait que la mère lui accroche un ruban rouge autour de son poignet, lui mette un bonnet rouge, l’éloigne de la lueur de la lune une fois la nuit tombée, ou encore ne jamais le quitter des yeux lorsque l’enfant était assoupi. Si l’enfant venait à être tout de même enlevé, la mère se devait de l’emmener à une décharge publique et de le fouetter avec des branches de bouleau. La Dziwozona, prenant en pitié son enfant, ramenait le nouveau-né à sa mère et récupérait le sien.


Dans les croyances nordiques, des trolls ou des êtres vivants en dessous de la surface de la terre étaient en général responsables des abductions d’enfants. Selon les légendes Scandinaves, le Petit Peuple était repoussé par le fer. Les parents plaçaient donc en général un objet en fer au-dessus du berceau d’un enfant non baptisé. Il était également coutume de ne jamais laisser le feu de cheminée s’éteindre afin qu’un troll ne puisse s’introduire dans la maison avant le baptême de l’enfant. On retrouve encore une fois la pratique de battre le changelin afin que l’enfant humain soit retourné à ses parents sain et sauf.


En Espagne, la nymphe Xana donnait naissance à des changelins afin qu’ils puissent être baptisés par les humains. On retrouve encore une fois l’utilisation de coquilles d’œufs pour démasquer la créature : dans ce cas, elles devaient être placées près de la cheminée. Le changelin s’écriait immédiatement qu’il était né cent ans auparavant, et que depuis ce moment il n’avait pas eu l’occasion de voir autant de coquilles d’œufs près du feu.


The Legend of St. Stephen, Martino di Bartolomeo ©Domaine Public

Le mythe du changelin servait de motif pour convaincre les parents de faire baptiser leurs enfants le plus tôt possible, dans un ultime effort d’évangélisation tout en s’appropriant les croyances païennes des territoires colonisés par le christianisme. Tragiquement, ces légendes conduisirent de nombreux parents à des cas d’infanticides lorsque leur nouveau-né présentait un handicap physique visible, un retard de développement ou n’était simplement pas désiré. En prenant en considération l’une des caractéristiques des changelins, celle d’avoir un appétit insatiable, on peut également supposer qu’une bouche supplémentaire à nourrir représentait une sérieuse menace pour le reste de la famille ayant déjà des difficultés à subvenir aux besoins de tous ses membres. Ainsi, un nombre important d’enfants fût brulé vif alors que les parents tentaient de « démasquer » le changelin ayant supposément pris sa place.


Si les premières mentions des changelins remontent au début du Moyen-Âge, ces légendes ont perduré pendant de nombreux siècles. On peut d’ailleurs retrouver un changelin dans la pièce Le Songe d’Une Nuit d’Eté de William Shakespeare, écrite à l’aube du XVIIème siècle, ou encore dans Scarlett d’Alexandra Ripley, la suite d’Autant en Emporte le Vent de Margaret Mitchell, dans laquelle la fille illégitime de Scarlett O’Hara est suspectée d’être un changelin.


Lucile