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Le syndrome de Münchhausen par procuration : pourquoi un parent rend-t-il malade son propre enfant ?

Le syndrome de Münchhausen par procuration (SMPP) désigne un trouble factice par lequel un parent, souvent la mère, provoque ou simule des symptômes pathologiques chez son enfant et le soumet à des examens et traitements abusifs par l’intermédiaire du corps médical. Il a été introduit dans la littérature psychopathologique par le pédiatre et expert judiciaire Roy Meadow en 1977. Celui-ci s’est longtemps battu contre les maltraitances et abus infantiles. Il est d’ailleurs l’un des premiers à défendre l’idée que certaines morts subites du nourrisson s’expliqueraient en réalité par le SMPP, mais il est encore difficile de le prouver, ce syndrome étant très difficile à diagnostiquer. Selon Meadow, le parent est souvent une personne esseulée, qui va donc trouver de l’attention dans l’interaction qu’il entretient avec les médecins. Mais alors pourquoi ne pas se rendre malade lui-même comme dans un syndrome de Münchhausen classique ? Comment le parent utilise t-il son enfant à des fins narcissiques sans culpabilité ?


Le SMPP est une forme bien singulière de maltraitance infantile puisqu’elle induit une double distorsion où la relation mère-enfant est troublée au même titre que la relation médecinmalade. Le corps médical se retrouve malgré lui complice des faits de maltraitance puisqu’il va imposer à l’enfant des traitements parfois douloureux, soit parce que la mère fait croire que l’enfant en a besoin, soit parce qu’elle l’a rendu malade de son propre chef. Même si les psychologues et psychanalystes n’arrivent pas encore à dresser un portrait psychopathologique du parent incriminé, ils ont mis en avant plusieurs causes pour expliquer son comportement. Pour commencer, la mère est toujours attentive et dévouée, reconnaissante envers le personnel hospitalier, parfois elle-même issue du monde médical. Elle semble cependant moins intéressée par son enfant que par la maladie qui le rongerait. La plupart du temps, elle répondra à la place de l’enfant, parlera beaucoup de lui, sans jamais pourtant s’adresser directement à lui pour s’assurer de son état. Il y a un rapport inintelligible entre l’enfant et la mère : seul le corps de celui-ci semble l’intéresser. Elle entretient une relation d’emprise sur le corps de son enfant : c’est une « possessivité sans limites où l’enfant n’a ni le droit de désirer ni le droit d’être différent » selon Emmanuel de Becker, psychiatre infantojuvénile.« Dès lors, on conçoit le comportement parental comme une tentative désespérée de nier la perte de l’unité fusionnelle avec, comme effet, de refuser l’autonomie progressive de l’enfant. » explique-t-il. Il y a, chez ces personnes atteintes du SMPP, une distorsion de la réalité où l’enfant n’existe plus dans une réalité individuelle, mais exclusivement en tant qu’objet cathartique.


Le peu de cas reconnus de SMPP ont néanmoins tous un point en commun : le passé douloureux de la mère, souvent victime de maltraitances, ou du moins de négligences. Incapable d’abandonner ses angoisses infantiles, elle voit dans sa progéniture le reste de sa propre enfance traumatisée. « Inconsciemment, la mère de l’enfant est restée sous l’emprise interne de sa propre mère et tout se passe comme si l’enfant victime devait prendre la place de sa mère, afin de la délivrer de cette mère interne. » explique le psychanalyste Gérard Derchef. Ce sont le plus souvent des femmes qui ne vont ni montrer ni parler de leur souffrance en thérapie, « par contre, elles font entendre leur souffrance de façon assourdissante par les cris de leurs enfants entre les mains des médecins. » affirme le psychologue Éric Binet. Cette demande écrasante de soin pour son enfant serait un mécanisme réactionnel : pour contrer des pulsions d’autodestruction, la mère matérialise sur l’enfant sa propre souffrance.


Ce rapport mère-enfant implique pour Éric Binet une position incestueuse puisque la mère « colonise le corps de l’enfant » de manière à ne jamais le différencier du sien. Gérard Derchef explicite : « en ce qui concerne la mère, elle est à la fois victime des mauvais soins de sa propre mère et elle appelle le soin par l’intermédiaire de son enfant auprès du médecin. Elle est, à la fois, bourreau en s’identifiant à l’agresseur, c’est-à-dire à sa mère, et victime en s’identifiant à l’enfant. Vengeresse aussi, car elle va enfin régler les comptes avec sa propre mère. En même temps, en utilisant l’enfant, elle compte se soulager de la violence de sa propre mère. »


Le traitement de ce syndrome dépend du suivi assidu par la mère d’une psychothérapie. Néanmoins, les psychanalystes insistent sur le fait qu’il est très difficile d’engager la personne atteinte de ce trouble d’en suivre une : « Si ces mères mettent en avant de pareilles stratégies contre des angoisses d’anéantissement, on comprend aisément qu’il serait illusoire de croire qu’elles se laisseront facilement guider dans leur passé pour revenir sur des situations traumatiques. » explique le psychologueÉric Binet. Il faut également comprendre que l’enfant agit sur la mère comme un antidépresseur, et qu’il s’agit alors de convaincre la mère de trouver « un autre remède » et de se détacher de celui-ci. En ce sens, il est primordial pour les psychanalystes de soigner « l’enfant malade dans la mère » en lui laissant le temps de se confesser sur son passé, malgré les rechutes fréquentes.


Salomé