Le syndrome de Lima, frère caché du syndrome de Stockholm

L'élite de la société péruvienne cachée sous des tables et des chaises, voilà une scène qui sort de l'ordinaire. Surtout si la scène se déroule dans la résidence de l'ambassadeur du Japon. Ce n'est pas une partie de cache-cache géante, mais une prise d'otages qui vient de débuter. Après cent-vingt-six jours de tension, aucun otage ne sera tué. Cette prise d'otages marque l'apparition officielle du syndrome de Lima.


Le 7 décembre 1996, par une belle soirée d'été péruvienne (le Pérou est de l'autre côté de l’Équateur, les saisons sont donc inversées), l'élite du Pérou est rassemblée dans un magnifique jardin. Tous ont été invités à la résidence de l'ambassadeur japonais pour fêter l'anniversaire de l'empereur Akihito. Cette cérémonie est la soirée diplomatique de l'année, la soirée mondaine à ne pas louper. Entre cinq-cents et sept-cents personnes ont répondu présent à cette invitation. On retrouve notamment deux ministres péruviens, le président de la Cour suprême du Pérou et six de ses juges, cinq généraux de la police ou encore la mère, le frère et la sœur du président péruvien qui est d'origine japonaise. Le personnel des autres ambassades de Lima, ainsi que ses ambassadeurs, ont aussi été invité.


À 20h20, la soirée commence à battre son plein dans le jardin de la résidence. Les invités ont commencé à se servir en petit-four et en verres de champagne. Soudain, la soirée change d'ambiance. Une explosion a fait sauter un bout du mur entourant le jardin. En trente secondes, quatorze personnes masquées ont envahi la pelouse. Impossible de voir leur visage, ils ont tous des bandanas noir, rouge et blanc leur couvrant la tête. Deux de ces personnes gardent déjà l'entrée principale de la résidence. Ils sont tous armés. Les invités sont paniqués, que se passe-t-il ? Une voix se fait entendre dans le chaos général : « Ceci est le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru. Obéissez et rien ne vous arrivera ». Une prise d'otages d'une longévité exceptionnelle vient de commencer.


Alors que les rebelles tirent en l'air, les invités se jettent au sol avec leur costumes et robes de soirée. Les otages sont paniqués, si ce n'est pas les rebelles qui les tuent, ça sera peut-être la police qui devrait arriver d'une minute à l'autre. En effet, la police arrive sur les lieux, une explosion dans le jardin d'un ambassadeur ça ne passe pas inaperçu. Pendant quarante minutes la police et les rebelles échangent des tirs. Les otages sont au sol dans le jardin, sous les échanges de balles. Ils sont aux premières loges des tirs. Beaucoup pensent que leur heure est arrivée.


Lima, résidence de l'ambassadeur du Japon. Prise d'otages par le Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru (MRTA) ©Comité international de la Croix-Rouge

Un des preneurs d'otages cherche l'hôte de la soirée dans le chaos, l'ambassadeur Morihisa Aoki. Tous frissonnent : ils vont sûrement le tuer pour l'exemple. C'est une prise d'otages après tout. L'ambassadeur japonais se lève prêt à se sacrifier. Le preneur d'otage s'approche de lui et lui donne un mégaphone. Il lui souffle dans l'oreille ce qu'il doit dire en direction de la police : « S'il vous plaît, respectez l'intégrité de mes invités et arrêtez de tirer. Vous allez les tuer ». Les preneurs d'otages amorcent alors une étape clé : les otages sont dirigés à l'intérieur de la résidence. Tous les invités se tassent dans la demeure, cachés sous des meubles dans toutes les pièces.


Après l'arrêt des tirs, les preneurs d'otages font savoir à la police qu'ils vont relâcher les serveurs, les femmes et les invités les plus âgés. Quand la porte s'ouvre pour les laisser fuir, la police lance du gaz lacrymogène. Les portes se referment immédiatement. Les preneurs d'otages ont des masques à gaz, les invités sont quant à eux touchés. L'ambassadeur Aoki est invité à renouveler sa prise de parole à la police. Il implore ensuite les preneurs d'otages : il veut rester seul et que les autres otages soient tous libérés. Aussi louable soit elle, sa requête ne sera pas acceptée. Dans la nuit, les serveurs, les femmes et les personnes âgées sont tout de même libérés.


Les preneurs d'otages sont tous membre du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru. Ce groupe est d'idéologie marxiste révolutionnaire. Son apparition au cœur de l'actualité fait tâche pour le gouvernement péruvien, déterminé à lutter contre le terrorisme et dont le président est anti-communiste. Le responsable de cette prise d'otage est Nestor Cerpa Cartolini. Son groupe d'attaque est constitué de quatre adultes et de dix adolescents et jeunes adultes. La bande de quatorze rebelles est préparée pour tenir le siège pendant une à deux semaines. Cependant, c'est une prise d'otages bien plus longue qui s'installe.


Pendant le mois de décembre, les rebelles menacent de tuer des otages si le gouvernement ne vient pas leur parler. Ils souhaitent obtenir la libération de quatre-cent-cinquante de leurs membres. S’ils ne sont pas libérés avant une date précise, des otages mourront. La date approche et approche, avant qu'elle n'arrive inéluctablement. Aucun prisonnier du Mouvement révolutionnaire n'a été libéré, le gouvernement ne veut rien céder, quitte à mettre les otages en danger. Le leader de la prise d'otage change d'avis : il n'y aura pas de mort de leur part.


Nestor Cerpa a une autre stratégie en tête. Il veut que les otages soient convaincus du bienfondé de leur idéologie. Des discussions s'installent entre preneurs d'otages et victimes sur la pauvreté, le marché économique ou la philosophie. À la veille de Noël, soit après une semaine et demie de siège, deux-cent-vingt-cinq otages sont relâchés. Les preneurs d'otages décrivent cette libération comme un geste de bonté avant Noël. Certains otages, comme des ambassadeurs ou des responsables d'entreprises, sont relâchés de temps à autre.


Pendant ce temps-là, les autorités ne chôment pas. Une prise d'otage qui dure avec autant de personnes retenues, ce n'est plus acceptable. Le président péruvien entame donc une discussion avec les rebelles, bien qu'elle ne mène à rien. Ces conversations qui se veulent pacifiques sont souvent marquées par le bruit de machine de l'armée péruvienne creusant des tunnels sous la résidence. De plus, les autorités ont fait construire une réplique parfaite de la résidence. Les services spéciaux s'y entraînent à libérer les otages pendant des jours, en attendant d'avoir le feu vert pour la vraie libération. Les jours commencent à défiler : nous sommes déjà en janvier 1997.


Les otages eux commencent à trouver le temps long. Les jours passent et se ressemblent. Le matin, les rebelles s’entraînent à repousser une attaque. Les otages sont pointés avec des armes, et des fausses grenades sont lancées. Les otages essayent de garder leur distance avec ces rebelles envahissants, qui veulent créer de la conversation et des liens. Certains se réfugient dans la religion, d'autres pensent à leur vie ou au travail. Les jours passent, nous sommes déjà en février 1997.


Le temps devient de plus en plus long. Des jours passent, puis des semaines et enfin des mois. Les ravisseurs sont eux aussi atteints par cette lassitude. Une des jeunes preneuses d'otages est vue en train de pleurer. Les rebelles commencent aussi à jouer au foot tous les après-midis dans une des pièces de la résidence. En deux équipes de quatre, ils enlèvent tee-shirt et armes pour se détendre. Certains sont vus en train de faire des puzzles ou d'autres jeux de société. Les preneurs d'otages se détendent. Les conditions demandées changent aussi : seulement vingt libérations sont réclamées, ainsi qu'un asile à Cuba, accepté par Fidel Castro lui-même. Les jours se rallongent : nous sommes en mars 1997.


La réplique de la résidence de l'ambassadeur japonais, crée pour l’entraînement des forces spéciales ©Elelch

Enfin, après cent-vingt-six jours de prise d'otages, les choses bougent à la résidence. Le 22 avril 1997, à 15h23, la partie de football est endiablée. Soudain, la pièce explose de l'intérieur. Des soldats surarmés sortent des tunnels creusés pendant des mois sous la résidence. Trois preneurs d'otages sont tués sur le coup. Un assaut est lancé en simultané contre l'entrée principale et la sortie à l'arrière de la résidence. Les preneurs d'otages avaient une seule consigne en cas d'assaut : tuer le plus d'otages possible avant de se faire arrêter. Les rebelles toujours en vie s'emparent de leurs armes pour aller effectuer leur funeste mission.


À la fin de l'assaut des forces de l'ordre, dix-sept personnes sont mortes. Un membre du commando de l'armée, ainsi que son chef, ont perdu la vie dans les combats. Les quatorze rebelles sont morts. Un seul otage est décédé. Les soixante-douze otages restants, ou soixante-et-onze selon les récits, sont libérés sains-et-saufs. Les preneurs d'otages n'ont touché à aucun de leurs otages. La seule personne décédée aurait été tué par le commando d'assaut. Il est quasiment certain que les preneurs d'otage ne l'ont pas tué. Cet homme était le rival politique principal du président. La rumeur veut que sa mort ait été commandée par le chef du renseignement militaire en personne.


Les quatorze preneurs d'otages ont donc été tués sur le coup par le commando. Cependant, certains se seraient rendus sans encombre avant d'être abattus sauvagement. Le lendemain, le président péruvien viendra se faire photographier parmi les corps des rebelles. Des images sanglantes le montrant dans la résidence aux côtés des corps sans tête sont diffusées en boucle à la télévision. Le gouvernement péruvien a gagné.


Alors que retenir de cette prise d'otage ? Beaucoup en ont retenu le point de départ d'un syndrome inverse à celui de Stockholm : le syndrome de Lima. Dans ce syndrome, c'est le ravisseur qui va éprouver de l'empathie, voire de la sympathie, pour son otage. Une relation fraternelle, ou même amoureuse, peut se développer. Avec ce syndrome, une connexion positive va être crée chez le ravisseur pour sa victime.


Le ravisseur va prendre soin de son otage. Son bien-être devient important, ces besoins et envies sont écoutés et pris en compte. Le ravisseur va finir par s'identifier à sa victime, une relation d'empathie se crée. Certains parlent même d'attachement et d'affection. Dans le cas de la prise d'otage de Lima, certains otages diront qu'eux aussi s'étaient attachés à leur ravisseurs. Le ministre de l'agriculture péruvien qui a été gardé pendant les cent-vingt-six jours de la prise d'otages, a par exemple appris à un rebelle à dessiner. Il a aussi créé à leur côté des plans pour des coopératives de café pour les régions les plus pauvres du Pérou.


Pourquoi une telle relation peut-elle alors se développer ? On a l'idée qu'un preneur d'otage est quelqu'un de solide, qui ne va pas s'attacher à ses otages et qui porte sa cause en étendard. On pense moins souvent aux portraits des rebelles du Mouvement Tupac Amaru. Ces personnes étaient en majorité très jeunes. Il a été avancé que certains voulaient aller à l'école au Japon, ce dont ils auraient parlé avec les otages. De plus, ils se sont tous attachés à leurs otages. Des liens amicaux se sont créés au fil du temps avec ces personnes plus âgées qu'eux.


La durée extrême de la prise d'otage n'a que renforcé ces liens et cette empathie entre les personnes présentes, otages ou preneurs d'otages. Il est aussi probable que ces jeunes n'étaient pas vraiment convaincus par leur idéologie. Ils avaient dû s'engager dans le mouvement sans grande connaissance politique et surtout par appât du gain. Au moment de tuer les otages, les rebelles ont dû reculer : ils ne pouvaient pas les tuer. Plusieurs d'entre eux auraient pu et auraient dû le faire, mais aucun ne s'y est résolu.


Dans d'autres cas du syndrome de Lima, il est aussi possible que certains ravisseurs ne soient pas entièrement d'accord avec le groupe. La décision de blesser ou tuer des otages ne leur convient tout simplement pas. La pression du groupe à effectuer une prise d'otages, ou un simple enlèvement, les a obligés à y participer mais leur conviction n'y est pas.


Ce syndrome est encore aujourd'hui mystérieux. Peu de cas ont été recensés, rendant les recherches complexes. Ce phénomène étrange a pourtant sauvé la vie des otages de la résidence de Lima. Sans aucun ravisseur ayant survécu à cette prise d'otage, il est compliqué d'essayer de rentrer dans leur psyché.


Une autre version de l'apparition de ce syndrome est parfois relayée. Un psychiatre de Lima, spécialiste du syndrome de Stockholm, aurait été enlevé. Il aurait utilisé ses connaissances à l'envers, pour que son ravisseur le traite correctement avant de le relâcher. Dans tous les cas, l'histoire se passe à Lima.


- Emilie