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Le syndrome de Cotard ou « délires des négations » : quand un patient se croit déjà mort

« J’avais essayé de me suicider mais ça ne marche pas parce que je n’ai pas d’estomac. Je ne pense pas qu’un jour je puisse mourir. La mort n’a pas de signification pour moi, mais je ne suis pas dans la vie non plus. Je ne suis pas vivante, je suis morte. J’ai toujours été comme ça. Je suis née morte. » confie une patiente. Atteinte du syndrome de Cotard, elle est persuadée que son estomac a disparu, pire, qu’elle est déjà morte. Les personnes touchées par cette maladie neuropsychiatrique sont convaincues que certains de leurs organes sont pourris, qu’ils ont disparu ou parfois, qu’ils sont eux-mêmes déjà morts. Cet état leur paraît irréversible, et bien souvent, les personnes atteintes de ce syndrome cessent de se nourrir. Elles sont plus sujettes à l’automutilation et aux pensées suicidaires puisqu’elles se pensent incapables de mourir une seconde fois.


Cette étrange maladie a été décrite pour la première fois en 1880, par Jules Cotard, dans son mémoire « Du délire hypocondriaque dans une forme grave de la mélancolie anxieuse » où il fait état du cas d’une femme de quarante-trois ans, persuadée de ne plus avoir de cerveau, de nerfs, d’estomac, ou encore de boyaux. Ne se nourrissant plus, la patiente est famélique et présente des signes d’une dépression grave. Cotard explique faire face à un « délire hypocondriaque », qu’il appellera par la suite « délire de négation ». C’est plus tard que ce syndrome prendra le nom de « syndrome de Cotard ». La définition même de cette maladie a beaucoup évolué depuis celle donnée par le neurologiste. Alors qu’il insistait sur l’importance de l’anxiété mélancolique, de l’impression de possession ou de damnation, des mutilations, de l’analgésie (insensibilité à la douleur), de l’impression d’absence de divers organes, il n’en est plus rien aujourd’hui. Le diagnostic se base uniquement sur le délire de négation des organes et/ou de sa propre existence.


Cotard évoquait également le délire d’immortalité : « Chez ces malades l’idée d’immortalité est véritablement, et quelque paradoxal que cela puisse paraître, une idée hypocondriaque ; c’est un délire triste relatif à l’organisme ; ils gémissent de leur immortalité et supplient qu’on les en délivre. » Comme condamnés à être mort pour toujours, les patients atteints de ce délire sombrent soit dans l’idée qu’ils ne pourront jamais mourir, soit qu’ils sont déjà morts et voués à vivre dans un état de damnation. Le syndrome de Cotard subsiste également dans une forme de délire appelé « délire d’énormité » où le patient hallucine l’augmentation de son corps entier, ou bien d’une partie de son corps. Il existe des cas où le patient cotardien se pense persécuté ou trompé par ses proches (on parle alors de syndrome de Capgras : le patient est persuadé que son entourage a été remplacé par des sosies), d’autres cas où une culpabilité sans fondement le ronge, il peut même arriver que le patient ait l’impression de s’être transformé en monstre.


Dans son article « Du délire des négations » paru dans les Archives de Neurologie, revue des maladies nerveuses et mentales en 1882, Jules Cotard décrit plusieurs de ces cas : « Madame E… se croit atteinte d’une maladie contagieuse et imagine qu’elle répand une odeur infecte ; elle ne veut se laisser approcher de personne et croit que son contact est mortel : elle s’imagine aussi qu’il y a du poison et des saletés dans ses aliments. Mme E… dit qu’elle ne peut ni manger ni marcher, qu’elle est absolument incurable ; elle résiste à tous les soins qu’il faut prendre de sa personne, il faut lutter pour l’habiller, pour la lever, pour la faire promener, pour la nourrir. Mme E… reste habituellement blottie dans un coin, tantôt muette, tantôt poussant un gémissement monotone et répétant qu’elle est un monstre », ou encore Madame G qui « En même temps qu’elle accuse ses persécuteurs et les personnes qui l’entourent, s’accuse elle-même : elle est un monstre, elle est damnée ; elle a trois perce-oreilles dans le corps et finira par être changée en scorpion ; elle n’a déjà plus rien d’humain et est comme une bête immonde. Mme G… voudrait être morte, elle gémit et fait des tentatives de suicide, mais il est trop tard ; maintenant elle est immortelle, ou pourrait la hacher en petits morceaux sans la faire mourir. »


Une étude menée par la Mayo Clinic a identifié les principaux événements qui entraînaient le développement d’un syndrome de Cotard : sur douze patients, huit avaient un passif psychiatrique lourd et cinq présentaient une pathologie neurologique. Le plus souvent, le syndrome se développe à la suite d’une dépression grave, ou alors dans le cas d’une consommation excessive de substances addictives. Des résultats d’imagerie cérébrale ont d’ailleurs montré que dans 64% des cas, le patient présentait des lésions hémisphériques bilatérales ou droites. Il est d’autant plus difficile pour les chercheurs de comprendre le fonctionnement de ce syndrome puisqu’il dépend à la fois de la psychiatrie et de la neurologie. C’est également un syndrome qui présente une pluralité de manifestations différentes : le psychanalyste Jorge Cacho fait le récit d’un patient qui pensait ne plus avoir de regard. Il souligne qu’il s’agit d’un cas rare de manifestation du syndrome puisque les patients ont plutôt tendance à perdre leur vision mentale, autrement dit leurs visages, ceux de leurs proches, les objets de leur quotidien ne s’inscrivent plus dans leurs mémoires. Le psychiatre Jules Séglas, lui, va rencontrer au sein de son service une patiente internée depuis longtemps et qui n’aurait jamais dit un seul mot. Après plusieurs tentatives infructueuses pour entamer une conversation, Séglas lui demande d’écrire : la patiente prend le stylo qu’il lui tend et écrit « Si je ne vous parle pas c’est que j’ai perdu le sens des mots ». Ce cas exceptionnel relèverait d’un syndrome de Cotard rare où ce ne serait plus un organe qui serait nié, mais l’interprétation mentale du langage.


Il n’existe pas un traitement spécifique du syndrome de Cotard ; il s’agit en réalité de traiter le trouble préexistant, le plus souvent la dépression ou la schizophrénie. Des anti-dépresseurs sont prescrits aux patients, et il leur est également conseillé de suivre une thérapie. La plupart du temps, le syndrome de Cotard disparaît grâce aux traitements médicamenteux bien que ceux-ci ne soient pas adressés au syndrome en lui-même. C’est pour cette raison que les chercheurs en neuropsychiatrie continuent à travailler sur ce syndrome encore trop méconnu.


Salomé