• Nox

Le Palais Dario : la maison qui tue ses propriétaires

« Palais Dario », ce nom ne vous dit peut-être rien. Ce Palais vénitien n'est pas un des joyaux de la ville de Venise, mais est plutôt considéré comme une bâtisse maudite. Brillante de l'extérieur, elle apporte faillite, désolation et mort à ceux qui osent l'habiter.


Venise, ville des gondoles et du romantisme, héritière d'une puissante histoire, est l'une des plus belles villes au monde. Parcouru par ces canaux, sa visite est des plus agréables. Mais, sous le beau soleil italien, tout n'est pas toujours tout rose. La ville renferme des légendes et des secrets qui n'auraient jamais dû en sortir. Aujourd'hui, ces histoires nous reviennent et nous rappellent que chaque bâtiment a une histoire. Plus particulièrement, le Palais Ca'Dario, un superbe palais posé sur le Grand Canal. Ce palais a été construit en 1487, lors de la Renaissance Italienne. Il a été commandé par Giovanni Dario, l'ambassadeur de Venise à Constantinople. Bien qu'il ne vienne pas de la noblesse vénitienne, Giovanni a su monter les échelons sociaux et devenir très riche. Il finit même par être membre du conseil de la ville, une des places les plus prestigieuses. Le Palais Ca'Dario est un magnifique bâtiment aux finitions style Renaissance. Sa façade en marbre multicolore a été pensée par Pietro Lombardo, le créateur d'un style reconnu comme celui de la Renaissance vénitienne.


Giovanni Dario représenté dans un tableau de Bellini ''Procession a S. Marco'' © Libre de droit

Des rumeurs commencent à courir sur le Palais dès sa construction. L'architecte serait lié à des sociétés secrètes ou à des fraternités vénitiennes. Une légende dit même qu'un dragon des eaux vit sous la maison. L'emplacement du palais ne serait pas non plus lié au hasard : on trouverait sous le palais un ossuaire templier. La preuve, au-dessus de la porte d'eau, on pourrait deviner un talisman, dont personne ne sait l'objectif. Protection ou malédiction ?


Le plus troublant reste la devise inscrite sur la façade donnant sur le Grand Canal. On trouve gravé en latin ''urbis genio joannes darius''. Cette inscription semble assez anodine et peut être traduite par ''louer sous le talent d'architecte de Giovanni Dario'', même si ce n'est pas lui qui a créé la maison. C'est l'anagramme de cette phrase en latin qui est inquiétant : ''sub ruina insidiosa genero'' : ''celui qui habitera ces lieux ira à sa ruine''.


L'anagramme pourrait donc presque être prémonitoire, comme une mise en garde à quiconque voudrait entrer. Le Palais finit par obtenir le surnom de « Maison qui tue. » L'histoire commence donc en 1487 avec la construction du Palais Dario. Giovanni a une fille Marietta. Au grand bonheur de son père, elle choisit de se marier avec Vincenzo Barboro, le fils des propriétaires du palais voisin et riche homme d'affaires. Le couple s'installe dans le Palais Da'Cario avec le père de Marietta.


Quelque temps plus tard, Giovanni est démis de ses fonctions au grand conseil de la ville et ses affaires font faillite : il court à sa perte. L'homme finit par mourir et lègue le palais à sa fille Marietta. Le mari de Marietta, Vincenzo, fait alors faillite à son tour ! Au comble du désespoir, Marietta s'enferme dans une pièce du Palais, elle se laisse mourir de faim. Une autre version est aussi partagée : Vincenzo aurait fait emmurer Marietta pour récupérer le Palais Dario. Mauvais calcul, car Marietta a précisé dans son testament que le Palais n'est pas à vendre et qu'elle le mettait à la disposition des ambassadeurs turcs. Après la mort de sa femme, de son beau-père et de sa ruine personnelle, Vincenzo se suicide d'un coup de poignard.


Le Palais Dario depuis le Grand Canal © Shutterstock

L'histoire de la maison semble connaître un creux entre ces premiers propriétaires et le 19e siècle. C'est alors que plus récemment, la succession d'événements tragiques s'emballe pour la vieille bâtisse. Le Palais était resté dans les mains de la maison Barbaro depuis le 15e siècle. Alessandro Barbaro décide de le vendre au début du 19e. Arbit Abdol décide d'investir dans le Palais et d'y habiter. Cet homme est un riche diamantaire arménien.


Peu de temps après avoir acheté le Palais, soit en 1838, Arbit Abdol fait faillite. Il perd tout, son empire, sa société et sa fortune. Il est obligé de vendre le Palais, il ne peut plus y rester. Cet homme déchu finira sa vie dans la misère. Rawdon Brown est le propriétaire suivant, mais il ne sait pas encore que le même destin que Abdol l'attend. En 1842, il est obligé de revendre le Palais : il est ruiné et ne peut plus l'entretenir. Le Palais commence alors à passer de main en main, de propriétaires en propriétaires. Il faut attendre la fin de la deuxième guerre mondiale pour que la maison fasse de nouvelles victimes. Un riche milliardaire américain, Charles Briggs, achète le Palais Ca'Dario. Aussitôt acheté, des rumeurs courent à son sujet. Charles Briggs serait homosexuel, ce qui n'est pas du tout du goût de l'opinion publique italienne et vénitienne. Il fuit l'Italie pour le Mexique et son amant fini même par se suicider après la vague de rumeurs sur son possible couple.


En 1964, le palais est convoité par Mario Del Monaco, un ténor et véritable star du monde de l'opéra. Il n’achètera jamais le Palais après avoir eu un gros accident de voiture. Les rumeurs disent qu'il était en route pour signer quand il a eu cet accident. Plus tard, dans les années 1970, le Palais Ca'Dario est finalement racheté par le comte Filippo Giordano delle Lanze. Malheureusement, il sera tué dans le palais par un de ses majordomes, qui était aussi son amant. Le Palais est ensuite racheté par Christophe Lambert, le manager du groupe The WHO. Pendant qu'il y vit, ces problèmes de drogue empirent. Il fait alors faillite et doit vendre le Palais. Christophe Lambert décédera peu après la vente.


Le repreneur, Fabrizio Ferrari, vient s'installer au Palais avec sa sœur. Il fait lui aussi faillite et sa sœur meurt dans un accident de voiture. La fille de Fabrizio sera elle assassinée. En 1980, Raoul Gardini achète le Palais. Il y vit quelques années sans problème. Un jour, alors qu'il est à Londres, il meurt dans des circonstances encore troubles. Sa mort est considérée comme un suicide, et au même moment, on apprend que cet homme d'affaires avait beaucoup de problèmes avec la justice et était notamment accusé de corruption.


Une des pièces du Palais Dario © Pinhole Gunter Derleth

Après sa mort, plus personne ne veut du palais. Il passe de nouveau main en main, assez rapidement ou est loué sans propriétaire fixe. Dans les années 90, et plus précisément en 1996, Woody Allen s'intéresse au Palais. Son architecture et son emplacement dans Venise pourraient rendre n'importe qui heureux en ayant les moyens envieux. Quand quelqu'un lui raconte l'historique du palais et ses anciens propriétaires, Woody Allen fait demi tour.


En 2002, John Entwistle, le bassiste du groupe The Who, loue le Palais pour des vacances. Une semaine après la fin de son séjour, il meurt d'une crise cardiaque des suites de ces prises de cocaïne à Las Vegas. La dernière fois qu'on entend parler du Palais Ca'Dario est à l'occasion de son rachat par une société américaine qui souhaite rester anonyme. Depuis, aucun décès ne semble être à déplorer. L'entreprise ne semble pas non plus avoir fait faillite. Le Palais Dario est maintenant inaccessible au public. Il ouvre quelques jours dans l'année pour des expositions artistiques. Sa façade majestueuse est toujours visible par les touristes voguant sur le Grand Canal.


Que se passe-t-il alors dans cette maison ? Les plus rationnels évoquent de simples coïncidences. La plupart des locataires ou propriétaires de la maison avaient des problèmes avant d'y habiter. Ceux qui ont fini ruiné ont simplement eu les yeux plus gros que le ventre. Une autre explication est évidemment celle de la malédiction annoncée par l'anagramme de la devise latine : 'sub ruina insidiosa genero'' : ''celui qui habitera ces lieux ira à sa ruine''.


Le Palais Ca'Dario est une vraie maison hantée. Son histoire l'habite et l'imprègne de cette ambiance digne des films d'horreur. Qui sait quand la malédiction qui semble l'entourer frappera encore ? Ne vous en approchez pas trop, au risque de tout perdre.


Emilie