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Le mythe de la Forêt d’Aokigahara Jukai

Au cœur du Japon, dans la préfecture de Yamanashi, se trouve une forêt dite hantée. L’est-elle vraiment ? Et pourquoi cet endroit est-il le théâtre de ces drames ? Voici les tenants et aboutissants d’une forêt à la réputation bien obscure.


Les forêts au pied de Fujisan © PIXTA

Au versant nord-ouest du Mont Fuji, point culminant au pays du soleil levant, se trouve une mer d’arbres (Jukai) qui s’étend sur 35km². Il y a 1200 ans environ, lors de la sixième année de l’ère Jōgan, une éruption ensevelit la région durant dix jours ce qui a rendu ces terres volcaniques mystérieuses. L’événement porte le nom d’Aokigahara lava, ce qui nomma plus tard la forêt qui en a été victime. Ce nom pourrait venir du mot “Ao” qui signifie bleu et coïnciderait avec l’appellation “mer d’arbres” mais il s’agit là d’hypothèses venant de Kuribayashi-san, guide touristique et propriétaire d’un petit restaurant dans la région. Celui-ci affirme d’ailleurs qu’elle est six-cent-cinquante fois plus grande que le Tokyo Dome. L'éruption a eu pour particularité de brûler les conifères présents mais de manière à ce que ceux-ci créent, plus tard, des cavités dangereuses. Les arbres sont tombés, se sont certainement empilés, la lave passait dessus brûlant peu à peu les troncs en dessous et alors que la couche supérieure de la lave séchait, le bois en dessous continuait à se consumer, ce qui explique ce phénomène de caves dans la région.


Cet endroit est également connu pour avoir une flore très dense et compacte. Il est constitué à 80% de cyprès et de tsugas, qui ont la particularité de garder leur manteau vert toute l’année. Même en pleine journée, l'on peut sentir lors d’une randonnée que la lumière semble avoir de la peine à passer à travers les feuilles. Les chemins sont donc balisés pour des raisons évidentes de sécurité, sans parler du fait que l’on peut s’y perdre facilement étant donné sa grandeur. Concernant les animaux, tous types d’espèces y vivent (ours, sangliers, etc) hormis les singes qui, comme les humains, ont besoin d’énormément d’eau et cette forêt n’héberge aucune source. Il est possible de visiter quelques grottes dont une connue pour avoir de gros stalagmites de glace. Malheureusement, leur taille ne cesse de diminuer à cause de l’effervescence de touristes peu consciencieux. Cette luxuriante mer verte mérite d’être visitée pour sa beauté, mais depuis de nombreuses années elle traîne une déplorable réputation.


Mer d’arbres du Japon © Photo de Japon Entre Amigos / Flickr

Mauvaise réputation à cause d’un livre

Au pied de Fujisan se trouvent plusieurs forêts et pourtant celle-ci est devenue populaire à cause d’un lugubre roman. L’écrivain japonais Seichō Matsumoto écrit en 1959 un roman nommé Nami No Tō (“pagode de vagues” traduit littéralement). Il romance la venue d’un couple dans Aokigahara pour se suicider et y explique que c’est le meilleur moyen de mettre fin à ses jours secrètement et sans être retrouvé. De pauvres lecteurs auraient suivi leur exemple suite à sa sortie. En 1993, Wataru Tsurumi rédige lui aussi un roman sans équivoque appelé “Mode d’emploi complet du suicide” et indique que cet endroit est littéralement parfait pour mener à bien cet acte. Depuis 1998, on recense entre une cinquantaine et une centaine de corps retrouvés chaque année.


La police est évidemment prévenue lorsque quelqu’un, visiteur ou garde forestier, découvre un corps mais certaines des victimes ne seront jamais retrouvées en chair. Il n’est pas rare de découvrir des dépouilles squelettiques ayant été mangées ou ayant simplement pourries sur place. Il est alors très difficile d’obtenir des statistiques annuelles précises des autorités étant donné que beaucoup de gens ne sont jamais retrouvés. Heureusement, certains décident de repartir en choisissant de vivre tout en laissant derrière eux leur tente et leurs provisions.


Culte du suicide au Japon

Avant d’entamer la partie surnaturelle de l’affaire, il est indispensable de mentionner le rapport que le Japon a avec le suicide. Cette pratique vient des Samuraï lors de la guerre qui devaient s’infliger le Harakiri (ce qui consiste à s’ouvrir le ventre transversalement avec son propre sabre) en cas de déshonneur ; le guerrier ne pouvant pas survivre face à l’humiliation due à la défaite. Le Seppuku est aussi une mise à mort pratiquée au Japon mais également dans plusieurs pays d’Asie (notamment la Chine qui en est le pays d’origine). Cette “tradition” était une manière forte efficace à une époque bien lointaine pour que les femmes prouvent qu’elles n’étaient pas infidèles. Une sorte d’équivalent féminin utilisé afin de retrouver un honneur mis en jeu : une culture où la vie n’a de sens que si elle reste digne et droite. L’importance de l’honneur ainsi que du don de soi, notamment au travail, est un impératif dans leur quotidien encore aujourd’hui.


Screenshot du film “The forest” © Al-Film, Lava Bear Films

Concernant Jukai, il existe désormais des patterns bien connus des gardes forestiers dans les comportements des personnes venant pour en finir. Le plus connu reste les nombreux fils d’Ariane qui s'entremêlent entre les troncs de toutes les couleurs. Ils utilisent ce moyen pour ne pas se perdre lorsqu’ils sortent des sentiers balisés et surtout pour revenir sur leurs pas en cas de changement d’avis. Des gens peuvent parcourir des centaines de kilomètres pour camper une dernière fois dans cette fameuse forêt. Ceux qui préparent une tente, des vivres, des cartes et des moyens d’en finir, au final, hésitent énormément d’où leur préparation de provisions au préalable. Azusa Hayano, géologue qui fait de la prévention suicide sur le terrain, affirme même qu’ils prévoient des habits neufs pour être présentables le jour J. Pour lui, si une personne est vraiment sûre d’elle, elle vient uniquement avec une corde.


“J’ai rencontré un garçon qui a essayé de se pendre, mais il s’est raté. Ça lui a fait tellement mal, il a une cicatrice au cou maintenant. [...] Il est convaincu aujourd’hui qu’il ne mettra plus jamais fin à ses jours.” Azusa Hayano, documentaire de VICE Asia


Il existe deux moyens majoritairement utilisés par les âmes en peine : l’assimilation de produits dangereux (pilules, eau de javel, etc) et la pendaison, qui reste le moyen le plus employé. Malgré leur envie irrépressible, beaucoup d’entre eux ne s’enfoncent pas trop profondément dans les bois afin d’être retrouvés et ramenés à leur famille. Les causes majoritaires de ces suicides sont soit financières (dettes, perte d’emploi, salaires bas, etc) soit le travail trop contraignant. Les japonais sont connus pour, littéralement, se tuer à la tâche, si bien qu’un mot existe : karoshi ou comment notre corps finit par ne plus tenir le coup et lâche par AVC, arrêt cardiaque ou suicide. Il est déjà arrivé à des explorateurs de trouver des cartes de crédits et des livrets de comptes avec la carte d’identité d’un inconnu par terre.


Ce fléau préoccupe de plus en plus le pays et il existe des campagnes de prévention, des affiches et un numéro joignable à toute heure. Cette île est connue pour avoir le plus haut taux de suicide au monde, ce qui est un sujet très grave. Il est délicat d’en parler à notre époque sur-connectée car nous sommes toujours en train de parler à quelqu’un mais au fond, lorsqu’on lève le nez dans la vraie vie, nous sommes seuls. Il est donc important de garder des interactions physiques avec ses proches, famille et amis, afin de ne pas perdre le nord. C’est un problème social qui nous touche tous à travers le monde.


“Votre vie est un cadeau précieux de vos parents. S’il vous plaît, pensez à eux, à vos proches et à vos enfants. Ne gardez pas tout ça pour vous. Parlez de vos problèmes. Contactez l’Association Prévention au Suicide.” Traduction des panneaux placés un peu partout sur les sentiers


Panneau avec les informations utiles © Photo de Joe Rice / Flickr

Fantômes et mauvais esprits Mais pourquoi la nommons-nous la “forêt la plus hantée du monde” ? Au Japon, il est bien connu que lorsqu’une personne meurt, elle ne va pas nécessairement au “Paradis” (les japonais n’étant pas chrétiens, on parle ici de reposer en paix dans un lieu Saint) et le monde est ainsi habité par des millions d’esprits. S’ils sont décédés en laissant des chagrins, de la colère, des regrets ou du malheur, ils seront maudits et devront errer sur terre : on les appelle les Yūrei. Les femmes sont souvent représentées en tunique blanche, les cheveux devant le visage et flottant sans pieds. Elles sont les ombres que le coin de ton œil repère furtivement juste à côté de toi mais lorsque tu te retournes, il n’y a que des arbres et des feuillages mouvants à perte de vue. Sont-elles là pour vous empêcher de passer à l’acte ou pour vous distraire afin que vous vous perdiez?


Dans le manga “Samurai Deeper Kyo”, il est mentionné ce lieu emblématique et il est rendu effrayant. Il est question d’un lieu n’acceptant en réalité que les élus, donc toute autre personne qui y entre n’en sortira plus (peut-être est-ce la raison pour laquelle des gens y campent des semaines sans réussir à repartir). On y aurait abandonné des criminels, ceux-ci étant aujourd’hui des esprits vengeurs. Il paraît même que les Yakuza payent des sans-abris pour aller récupérer des corps. Ce qu’ils en font par contre, je ne peux vous en dire plus...


Fût une époque où les familles y abandonnaient leurs vieillards pour s’en débarrasser, raison pour laquelle on pourrait y entendre des pleurs ou des râles. Ce n’est pas le vent, mais bien des esprits qu’on entend. À cause du gaz ou du pollen de certaines fleurs rares, les victimes de ces lieux seraient droguées par ces fragrances et ne seraient plus capables de sortir, tant ils pensent être dans un beau jardin paisible. Il n’est pas rare de croiser des fleurs blanches appelées “Monotropastrum Humile” (n’existant qu’en Himalaya et au Japon) qui ne poussent que sur les cadavres et n’a pas besoin de lumière… Si même les fleurs sont fantomatiques, comment douter de la présence d’esprits ?


Photographie de Monotropastrum Humile © Pinterest 2020

Ce qui nourrit ces rumeurs est notamment l'ambiance plutôt lugubre de cette forêt. Le fait qu'elle soit dense ainsi que la dangerosité du terrain, en plus de l'afflux de gens venant se suicider et certainement des cris entendus en pleine promenade… Cet état de fait alimente évidemment les idées que l'on s'en fait. Un détail qui donne à penser que ces terres sont troublées : les boussoles ont tendance à complètement perdre le Nord. Comme expliqué plus haut, la zone est volcanique et ses roches perturbent fortement les ondes magnétiques. Certaines personnes expliquent aussi avoir essayé de prendre des photos avec leur smartphone mais lorsqu’ils appuient sur le bouton, l’appareil refuse d'exécuter l'action et ferme l’application... Si vous comptez visiter ce bois, les japonais vous conseilleront de prendre des amulettes protectrices ou au moins de vous purifier avant de rentrer chez vous, sous peine de ramener quelque chose (ou quelqu’un…) de l’au-delà. Les locaux ne croient pas qu’elle soit particulièrement hantée mais ne s’y aventurent pas pour autant, à cause de son terrain qui serait accidenté.


En fin de compte, si toutes les forêts sont effrayantes la nuit à causes des animaux

nocturnes en activité et à l’obscurité, ce n’est absolument pas propre à cette forêt-ci.

Mais il y a beaucoup de coïncidences étranges tout de même...


Youtubeurs et mauvaise presse Décembre 2018, le célèbre youtubeur américain Logan Paul poste une vidéo où il découvre et filme, avec ses amis, un corps pendu à Aokigahara lors de sa visite au Japon. Dans un pays où le respect est une ligne de conduite primordiale, ce vloggeur a été contraint de s’excuser publiquement et il a bien failli créer de plus gros problèmes dans le pays qui l’accueillait. Ne lui accordons donc pas plus de crédit qu’il n’en mérite. Malgré tout, la majorité des vidéastes ont bien compris que le buzz ne vaut pas la gravité du sujet que cet endroit soulève : Ichiban japan, le Grand JD, Tev sur sa chaîne “Ici Japon” et même Zoey, youtubeuse belge mariée à un japonais, ont parlé de ce mythe et leur vidéo peut convenir à tout public.


Panneau avec les informations utiles © Photo de Iloé C. PARDO / Flickr

Un lieu bien gardé

Pour bien clôturer cet article difficile, il est important de vous informer que cette forêt peut être visitée sans risque de croiser quoi que ce soit de malsain. Des guides peuvent vous faire découvrir de nombreuses grottes et trous profonds en toute sécurité et vous proposent même des bento. Les sentiers interdits ont des panneaux explicites, au cas où vous voudriez simplement vous y promener. Il est interdit d’y faire des feux, de sortir des sentiers prévus à la randonnée, de mettre des fils entre les arbres, d'emmener des animaux et de s’y promener à vélo. Compte tenu des ces interdictions, il faut vraiment s’enfoncer dans les sous-bois pour croiser qui que ce soit de désespéré. Je compte sur vous pour ne plus encourager le “dark tourisme” et de simplement profiter de ce bel endroit en lui envoyant de bonnes énergies par respect envers les victimes et leur famille.


BONUS : Comment bien prévoir une randonnée !


Avant de prendre vos billets et de faire la liste des nombreux mangas et figurines que vous allez ramener dans une valise supplémentaire, pensez aux nombreuses randonnées que vous ferez et préparez-vous bien ! Munissez-vous de batteries portables, d’un téléphone bien chargé, d’une application GPS fiable même sans réseau, d’un bon bento ainsi que d’une carte de la région. N’oubliez pas que les sentiers autorisés ont des arbres marqués d’une bande horizontale et qu’une croix signifie interdiction de passer. Pour finir, faites attention en cas de bourrasques de vent, les arbres morts peuvent devenir dangereux et anticipez la tombée de la nuit !


C’est avec un immense respect et beaucoup d’amour que je tiens à clôturer cet article, notamment en vous rappelant le numéro d’écoute 24/7 (on ne le répétera jamais assez): 01 45 39 40 00. La vie est précieuse et tout moment, aussi difficile soit-il, est surmontable avec le bon entourage et avec de l’aide car nous en méritons tous. Prenez soin de vous.


Patricia