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Le masque de fer : de l’affaire des poisons à la Révolution Française

Au XVIIe siècle, la royauté avait le pouvoir absolu sur son peuple. Nul ne pouvait mettre en doute ses décisions. Mais voici qu’une légende prend vie concernant un prisonnier masqué dont la seule évocation pourrait vous faire tuer. Qui est cet homme, détenu le plus emblématique de France, et pour quel crime a-t-il mérité un tel châtiment ?


L’homme au masque de fer © Gravure anonyme, 1789

L’affaire des poisons

Cette énigme est entourée par bon nombre de faits historiques importants. Tout commence lors du règne du roi Louis XIV. Pour ses détracteurs, le Roi Soleil était un tyran, affirmant avoir été choisi par Dieu, et transforme le pays en état policier, rendant son pouvoir absolu sur le peuple. Ces dérives mènent non seulement la population à la révolte mais également les nobles à toutes les fantaisies. En 1666, la marquise de Brinvilliers, ayant des problèmes d’argent, demande à son amant, officier et alchimiste à ses heures perdues, d’empoisonner son père afin de toucher l’héritage. Elle réitère l’opération avec ses deux frères lorsque sa trésorerie se retrouve au plus bas en 1670. À la mort de cet amant, deux ans plus tard, des documents compromettants à son domicile révèlent la machination diabolique de la marquise maintenant jugée par contumace. Celle-ci, malgré sa fuite en GrandeBretagne puis à Liège, sera retrouvée et exécutée en 1676. Malheureusement, cette affaire ne s’arrête pas là : des rumeurs circulent à propos de gens de la haute société qui participeraient à un trafic de poisons et pratiqueraient activement la sorcellerie. Ce complot est un véritable scandale au sein de la cour.


Sorcellerie à la capitale

La police de Paris lance une enquête et découvre que des proches de Louis XIV s’adonnent à la magie noire. En 1677, elle arrête Catherine La Voisin, la gérante d’une entreprise de poisons, qui semblerait-il pratique des messes noires tout en sacrifiant des enfants. Inquiet par l’ampleur du phénomène, le roi crée une juridiction spéciale : la Chambre Ardente, un tribunal visant à juger les crimes contre l’État. La Voisin, accusée de magie noire, ne se laissera pas exécuter sans dénoncer de nombreuses personnes haut-placées ayant commandé chez elle des poisons mortels ; elle sera néanmoins condamnée et brûlée vive peu de temps après. De 1677 à 1679, Louis XIV, choqué par ces révélations, demande à ses officiers d’arrêter tout suspect “sans distinction de personne, de position sociale ou de sexe”. Mais c’est le dernier nom que donnera la fille de La Voisin qui achèvera la confiance du souverain : elle affirme que sa favorite, Madame de Montespan, a participé à certaines de ces messes macabres. En 1680, c’en est trop pour lui et il décide d’arrêter l’enquête menée par la chambre.


La diseuse de bonne aventure © Peinture de Nicolas Régnier, 1625

À cette époque, les femmes à la bourse bien remplie allaient souvent voir des diseuses de bonne-aventure. Certaines de ces voyantes fournissaient même des élixirs d’amour ou autres mixtures souhaitées. Plus encore, l’avortement étant interdit par l’Église, des femmes désespérées trouvaient du soutien auprès de personnes comme Catherine afin de régler leur problème de grossesse non-désirée. Ces sorcières n’étaient autres que des guérisseuses proposant des remèdes naturels ainsi que des solutions aux femmes. Le roi, peu soucieux des besoins des classes inférieures, ne comprit cette détresse que lorsque l’une de ses favorites fut impliquée.


En trois ans, il fait inculper plus de quatre cents personnes, condamner à mort une trentaine, cinq sont bannies et cinq envoyées aux galères perpétuelles (travaux forcés). Cette attitude alarme les puissances européennes et la France est tenue d’arrêter cette chasse aux sorcières. Il se dit que soixante-cinq des prisonniers ont été dépouillés de leur identité par le marquis de Louvois, secrétaire d’état, car ils en savaient trop. Même les geôliers ne connaissaient pas les noms de ces détenus, abandonnés dans différentes prisons à travers le territoire. Si le roi décide de s’assagir sur sa manière de régner, le mal est fait pour ces captifs sans identité.


Le prisonnier au masque de fer

Des historiens racontent que seules deux personnes savaient quelle était l’identité de cet homme au masque : le geôlier et le roi lui-même. Il a été secrètement envoyé dans plusieurs prisons et uniquement escorté d’un officier, nul autre que Bénigne Dauvergne de Saint-Mars, maton puis gouverneur de la Bastille, ayant pour ordre de ne révéler son identité à quiconque. Il gardait les prisonniers à haut risque et les transférait d’une prison à l’autre. Saint-Mars était un geôlier respecté et était même un ancien mousquetaire. En 1664, D’Artagnan lui demanda de se charger de garder le ministre des Finances, tombé en disgrâce, lors d’un transfert dans les Alpes vers l’une des prisons les plus isolées et sévères de France. Saint-Mars est donc une personne de confiance, d’après le marquis de Louvois qui dirige la forteresse qui se trouve au pied des Alpes. Entre Pignerolle, dans les Alpes, et Sainte Marguerite près de Cannes, son mystérieux détenu sera transféré dans chaque endroit où sera muté son gardien jusqu’à finir à la Bastille où Bénigne sera nommé gouverneur en 1698.


Lors de la prise de la Bastille en 1789, le bâtiment où croupissait le prisonnier a été détruit. Ceci dit, la bibliothèque de l’Arsenal a conservé des registres de la Bastille dont certains documents appartenant aux gardiens. Etienne du Junca, lieutenant de la Bastille qui surveillait les détenus, était présent lorsque Bénigne est arrivé avec le fameux homme masqué. Du Junca a consigné par écrit tout le quotidien dans sa prison et connaissait tout de ses prisonniers. “ À la date du jeudi 18 septembre, trois heures de l’après-midi, Monsieur de Saint-Mars, gouverneur de la Bastille est arrivé pour sa première entrée venant de l’île Sainte Marguerite ayant amené avec lui dans sa litière un prisonnier dont le nom ne se dit pas. Lequel il fait toujours tenir masqué.” Voici la preuve que le prisonnier masqué a bien existé. Seul un criminel d'État ou une personne haut placée gardant un lourd secret pouvait mériter d’être aussi proche de son geôlier. Des personnes dignes de foi affirment que le prisonnier tutoyait le gouverneur alors que celui-ci lui rendait des “respects infinis”.


Un élégant prisonnier © gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Rumeurs : Mais qui peut-il être ?

Plusieurs hypothèses ont émergé au cours des siècles. Les Hollandais, se battant contre la milice française afin de protéger leur territoire de l’expansion de la France, entendent parler de la rumeur sur le prisonnier. Ils en tirent profit et font courir le bruit selon lequel l’homme au masque de fer serait un ancien amant de la reine mère et le père du roi, faisant de Louis XIV un roi illégitime. La rumeur la plus séduisante était la suivante : l’homme masqué pourrait être le fils illégitime d’Anne d’Autriche, mère de Louis XIV, et donc demi-frère du roi. Le roi, ne pouvant exécuter son propre frère, l’aurait alors enfermé et son masque serait la punition de la reine pour avoir péché.


En France, plusieurs membres de la famille royale se voient attribuer le rôle du prisonnier. Certains pensent qu’il pourrait s’agir de Louis de Bourbon, comte de Vermandois et fils du Roi Soleil et de sa maîtresse Louise de la Vallière. Étant homosexuel, il aurait été banni de la cour. Il serait mort lors de campagnes militaires mais les conspirationnistes soupçonnent son père de l’avoir emprisonné. Un autre membre de la famille pourrait être le fameux détenu. François de Bourbon, duc de Beaufort et cousin du roi, aurait là encore péri lors de la bataille mais il aurait pu être enlevé afin de croupir en prison.


Eustache Dauger, Valet, semblait connaître des informations sensibles et était toujours en compagnie de Saint Mars lors de son emprisonnement. Nicolas Fouquet, accusé de haute trahison ou encore Ercole Mattioli, juriste puis secrétaire d’état trop ambitieux auraient pu être notre homme. Toutefois, leur mort est notée dans les registres avec leur véritable identité. Beaucoup de personnalités importantes ont voulu connaître la vérité comme Napoléon Bonaparte, pour le plus célèbre d’entre eux, mais aucun n'eut la réponse. Un ministre détenait cette information de source sûre et l’a transmise à ses descendants mais sa lignée s’est malheureusement éteinte en 1926. Une personne de haute lignée peut-elle disparaître aussi facilement sans laisser de trace ?


Alexandre Dumas, fiction bien ficelée

Cette histoire célèbre vient principalement des romans de cet écrivain, père fondateur des fameuses histoires de mousquetaires. Il s’inspire de la description faite par Voltaire pour un personnage secondaire dans “Le Vicomte de Bragelonne” publié en plusieurs tomes entre 1847 et 1850. Cet ouvrage sera le dernier de la série sur Les Trois Mousquetaires et sa fin se porte principalement sur l’homme au masque de fer. Sa théorie deviendra la plus populaire de toutes : il s’agit de Philippe, frère jumeau de Louis, le Roi Soleil. Né avant lui, il trouble l’accessibilité du trône à l’héritier légitime. Au XXe siècle, de nombreux films racontent cette histoire.


Le plus récent d’entre eux est le film américano-britannique de Randall Wallace “The Man in the Iron Mask” avec notamment Leonardo DiCaprio, Gérard Depardieu, John Malkovich ou encore Hugh Laurie pour ne citer qu’eux. Dans ce long-métrage, Athos, Porthos et Aramis sont trois mousquetaires à la retraite. Le souverain, frivole et peu soucieux de son peuple, ne suscite plus le soutien de ceux qui autrefois donnaient leur vie au roi. Ces anciens militaires décident de se venger de son acharnement envers les parisiens en remplaçant celui-ci par son jumeau. Philippe est enfermé depuis six ans avec un masque afin de cacher sa véritable identité… Je ne tiens pas à vous spoiler cette charmante histoire de cape et d’épée donc allez le voir pour connaître la suite !


Porter un masque pendant trente-quatre ans

Mike Edwards, spécialiste dans les chirurgies musculo-squelettiques, explique les conséquences du port d’un masque en fer pendant de nombreuses années. Aurait-il donc pu survivre dans de telles conditions pendant des décennies ? D’après lui, non. Sous un masque hermétique, la tête se trouve dans un environnement chaud, humide et gras. Horrible cocktail pour un être humain mais parfait pour les champignons et autres bactéries. Étant donné que le masque frotte en permanence la peau, des lésions se créent et les bactéries ont ainsi la possibilité d’entrer dans le système, causant des complications graves. Dans le sang, cela provoque rapidement une septicémie. Le corps dépérit peu à peu en commençant par la peau. Après avoir touché tous les organes internes les uns après les autres, lorsque le cœur est atteint c’est terminé. À cette époque et dans toutes les prisons du pays, les pensionnaires étaient torturés. Des instruments à usage douteux ont été découverts dans de nombreux cachots et les prisonniers portaient en permanence dans leur cellule, un collier de fer au bout d’une chaîne. Mais rien n’indique que quiconque devait porter des masques en fer.


Lundi 19 novembre 1703, le prisonnier masqué décède. Le lieutenant, lors de cette dernière déclaration dans ses registres informe que le détenu portait un masque mais cette fois-ci, en velours noir. Il a été prouvé scientifiquement que porter un masque de fer autant d’années est impossible, surtout compte tenu de leur hygiène en détention. Il arrive que des prisonniers soient simplement masqués d’une cagoule noire et qu’avec le temps un simple événement soit amplifié ou même exagéré. Sur sa tombe y est inscrit le nom mystérieux de “Marchialy” et toutes ses affaires ont été brûlées ainsi que sa chambre nettoyée afin qu’aucun indice ne soit jamais retrouvé.


Voltaire © Peinture de Maurice Quentin de la Tour

Lettre de cachet

“Une lettre de cachet est, sous l''Ancien Régime en France, une lettre servant à la transmission d’un ordre particulier du roi, permettant l'incarcération sans jugement, l'exil ou encore l'internement de personnes jugées indésirables par le pouvoir.”


Voltaire, propagande contre le roi

Au XVIIIe siècle, Voltaire, de son vrai nom François-Marie Arouet, se lance dans l’écriture satirique et se prend les foudres des autorités mais surtout des hauts-rangs qu’il aime critiquer. Le Roi Soleil décide alors en 1717 de l’enfermer par une simple lettre de cachet (c’est par ce biais qu’il a condamné les nobles lors de l’affaire des poisons) et restera dans la prison de la Bastille durant onze années alors qu’il n’a que vingt-trois ans. C’est d’ailleurs suite à sa sortie, qu’il prendra le nom d’artiste qu’on connaît aujourd’hui. Traumatisé par cette expérience, pour avoir simplement écrit des opinions largement répandues, il décide en 1751, d’écrire une réflexion sur le règne du roi “le siècle de Louis XIV”, premier ouvrage parlant d’un prisonnier masqué.


D’après son témoignage, son visage serait resté masqué pendant quarante ans. Il apporte des précisions sur l'objet cruel : “Le menton du masque était constitué de ressorts en aciers, permettant au prisonnier de manger sans le retirer”. Lorsqu’il était écroué dans les geôles de Paris, il affirme avoir entendu par des détenus plus âgés, l'histoire d’un prisonnier spécial. Cet homme masqué a été décrit comme il suit : “Un jeune, à la taille majestueuse et à la silhouette élégante et noble”. Apparemment, on lui servait des aliments de choix, il était raffiné, pouvait garder des livres avec lui, jouait du luth et aucun contact ne lui était permis avec quiconque autre que le gouverneur.


Voltaire voulait à tout prix cesser le règne tyrannique du Roi Soleil. Exilé aux frontières suisses, il peut écrire sereinement ses critiques sur le pouvoir du souverain. Dans son récit Questions sur l’encyclopédie, il y enjolive l’histoire du prisonnier. On peut y lire l’incroyable hypothèse disant que le pauvre homme était en réalité le frère de Louis XIV (inspiration pour les contes précédemment cité de Dumas). Il cherchait surtout à discréditer le roi et la dynastie Bourbon. Les spécialistes s’accordent sur le fait que cette supposition est impossible. D’après eux, la naissance d’un enfant royal était forcément publique. Une reine prête à enfanter est extrêmement entourée et il aurait été impossible qu'un jumeau naisse sans que cela se sache. Voltaire aurait donc inventé cette histoire de toute pièce.


Prise de la Bastille © Concept Art de Gilles Beloeil / Ubisoft Entertainment

Toutefois, l’écrivain ne l’a pas fait par hasard. Il l’aurait imaginé pour remettre en cause la légitimité du roi Bourbon et ceci, pour alimenter les rumeurs sur la cruauté du souverain. L’homme au masque de fer serait alors le symbole de la cruauté du système monarchique de l’époque. Après des années de rumeurs, Voltaire retourne à Paris en 1778 et y est accueilli en héros. Cette propagande a attisé la haine du peuple. Le roi Louis XIV décédera au début des révoltes. Les Bourbons perdent le trône, Voltaire devient un symbole de l’oppression et pousse les révolutionnaires à changer l’Histoire du pays. Retenons tout de même que l’un des prisonniers était raffiné, bien traité et n’était visité que par le gouverneur. Cet homme restera donc un mystère à jamais…


La fin justifie les moyens comme on l’entend parfois dans les films. La réalité est souvent plus crue que la fantaisie et s’il faut inventer un martyr pour faire éclater la vérité, c’est pour amener une fin heureuse pour tous. Voltaire a encouragé le peuple français à s’émanciper par le biais de son histoire. Ce conte mérite bien son succès même si le héros reste inconnu.


Patricia