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Le Kraken

Le Kraken, créature mythique, grande et puissante, qui hante le cœur des marins et engloutie leurs navires. Ce mystérieux animal que nul ne peut saisir, fait le bonheur des marins les plus avides mais cause leur perte, comme pour les punir d’un tel vice. Surprenant également les inconscients s’aventurant sur les mers sans en connaître les secrets, le Kraken leur assure un destin funeste, amenés par le fond ou servant de repas à la créature. Si la réputation de l’animal est bien connue, celle-ci n’a cependant pas cessé d’évoluer au fur et à mesure des années. Voyons ensembles la naissance de cette légende intemporelle et surtout, irréfutable.


Dessin du XVIIIe siècle d'un kraken attaquant un bateau. © COPYRIGHT 20 MINUTES — MARY EVANS/SIPA

La légende du Kraken prend ses sources dans des temps lointains, au XIIIe siècle au cœur des écrits nordiques. Le premier texte dans lequel nous pouvons voir une similarité au monstre marin bien connu aujourd’hui est la « saga de Orvar-Oddr » dont l’auteur est inconnu. Le passage de l’histoire faisant mention d’une bête similaire au kraken, met en scène les personnages principaux luttant dans la mer du Groenland avec deux monstres marins envoyés par magie pour attenter à la vie des héros. L’un prénommé le Lyngbakr et le second, celui qui va nous intéresser, le Hafgufa. Celui-ci est désigné comme le plus gros monstre marin existant, il a pour rôle d’attaquer les bateaux et de dévorer les marins à bord. À la même époque, en 1250 un second ouvrage considéré comme un texte fondateur de la littérature norvégienne voit le jour. Nommé « Konungs Skuggsja » et traduit par « Miroir Royal », ce livre est un condensé de toutes les connaissances en vigueur à l’époque sur des sujets divers et variés. Dans la rubrique animalière est mentionné la créature vue dans l’ouvrage précédent, le Hafgufa. Il y est décrit comme un immense poisson, qui, de par sa taille à peine croyable, pouvait s’apparenter à une ile. Son lieu de vie, comme dans la saga de Orvar-Oddr, est situé dans la mer du Groenland. Celui-ci serait le seul représentant de son espèce due à son incapacité à se reproduire. C’est là le premier ouvrage sérieux, possédant une portée culturelle, qui fait mention de l’animal encore très mystérieux.


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Ce n’est qu’en 1701 que fut faite la première mention du terme Kraken. Nous devons cette appellation à Francesco Negri, un prêtre italien ayant publié son ouvrage nommé « Viaggio Septentrionale » dans lequel il raconte son voyage dans les pays du nord. Nous supposons qu’il employa ce terme car il l’avait certainement entendu de la bouche des habitants. L’étymologie de ce mot est simple, « Krake » signifie tordu ou malsain en Norvégien et le suffixe « n » est l’équivalent d’un article défini. « Kraken » signifie donc littéralement « L’animal tordu ». À l’époque, l’association du terme « Kraken » à l’animal tentaculaire que l’on connait tous est encore incertaine, il faudra attendre 1753 pour que l’animal mythique s’approprie cette appellation.


Entre chaque ouvrage, les nombreux témoignages de marins affluent et contribuent à la progression de la précision de l’animal dans l’esprit commun. Certains désignent un « diable rouge » se déchainant dans des combats à mort avec des cachalots sous les yeux ébahis des marins. D’autres évoquent des animaux marins insatiables mesurant dans les treize mètres. La succession de témoignages de marins dont la réputation n’est plus à faire, accrédite l’existence de l’animal et déconcerte le monde scientifique refusant de croire à l’existence d’un tel être semblant tout droit venu des enfers sur lequel ils n’ont pas la moindre connaissance. Nous pouvons par exemple citer le témoignage de Frank Bullen, célèbre capitaine d’un baleinier, celui-ci rapporte une scène de combat entre un « énorme cachalot » et un « gigantesque calmar » dont les yeux sont situés à la base de ses tentacules. Quelques temps plus tard en 1735 le suédois Carl Von Linné publie son ouvrage le « Systema Naturae », une classification de la nature et du vivant. Lors de la première édition de celui-ci, nous pouvons y voir le « microcosmus » un étrange céphalopode présent dans le règne animal, celui-ci ressemble fortement aux descriptions de la mystique créature insaisissable pour la science…C’est pourquoi, dès la seconde édition il n’y eu plus aucune trace de l’animal dans l’ouvrage.


C’est en 1753 que la créature sera désormais définie comme le Kraken. Et ce grâce à l’œuvre de l’évêque danois Erik Ludvigsen Pontoppidan intitulée « Histoire Naturelle de la Norvège ». Dans cet écrit, l’auteur détaille l’animal comme ce ne fut jamais le cas auparavant. « On l’appelle Krake, Kraxe ou comme disent certain Krabbe, nom qui lui est appliqué de préférence. Ce dernier semble en effet s’accorder le mieux avec une description de la créature qui serait ronde plate, pleine de bras ou de branches. » Sa description tend ainsi à corroborer avec celle des marins la décrivant comme un arbre à l’envers, les racines vers le haut, dont les mille bras, racines ou cornes avaient la taille des mats des navires. Elle permet de mieux comprendre également la confusion qui put se faire à l’époque. En effet la créature parfois nommée Krabbe, terme donnant son nom au crabe, et caractérisée ici comme plate à forme ronde et au nombre de pattes élevé pourrait représenter un crabe géant. D’autant plus que ce dernier était un animal beaucoup plus fréquent à l’époque que les calmars vivant dans les profondeurs, il est alors plus simple d’imaginer l’équivalent géant d’un animal déjà connu que d’un calmar. Nous pouvons voir que les descriptions physiques de l’animal restent tout de même évasives, tantôt un calmar, tantôt un crabe…L’auteur dit d’ailleurs « Aucun nesemble savoir grand-chose sur cette créature ni même en avoir une idée juste ».


Cependant, un certain nombre de points communs aux précédents écrits dépeignant l’animal sont à mentionner. Il confirme la localisation de l’animal dans les mers du nord ainsi que sa taille immense, ici estimée à 2km il dit alors « Son dos ou partie supérieure, qui paraît avoir un mille et demie de circonférence (d’aucuns disent davantage, mais je choisis ce chiffre-ci pour plus de certitude) ressemble à première vue à un ensemble d’îlots entouré par quelque chose qui flotte et ondule comme des algues marines. De-ci de-là on observe à fleur d’eau comme des bancs de sable, sur lesquels différentes sortes de petits poissons sautillent sans cesse jusqu’à ce qu’ils tombent à nouveau dans les flots ». Poursuivant les mythes relatant la dangerosité de la créature, Pontoppidan le caractérise de passif mais dangereux car « Une bête d’un mille et demi de long qui, si elle s’accroche au plus grand navire de guerre, le fait couler jusqu’au fond », mais également de ses déplacements car une bête d’une telle grandeur, plongeant dans l’océan crée des tourbillons semblables à des maelstrom causant la perte des navires si ceux-ci n’ont pas déjà étés éventrés par les longs bras de l’animal. La description de l’auteur donne à la créature un aspect maléfique en précisant que celui-ci « vit dans les fonds marins, dont il ne remonte qu’une fois réchauffé par les feux de l’enfer » et oppose à celui-ci un aspect bénéfique en mentionnant que, constamment entouré de bancs de poissons nourris parce qu’il déjette, si l’on est proche de lui la pêche est extrêmement profitable. Le Kraken se voit donc offrir une image moralisatrice, donnant à croire que l’avidité des marins causera leur perte. Car s’ils s’approchent trop près de lui voulant d’autant plus de poissons, ces derniers subiront un sort bien pire que la mort voyant tout d’abord leur navire se briser sous les coups de l’animal puis, sombrer dans le tourbillon infernal pour enfin finir noyés.


Vingt-huit ans plus tard, l’auteur suédois Jacob Wallenberg décrit à son tour le Kraken dans son œuvre « Mon fils dans la galère ». Conformément à toutes les descriptions faites précédemment, il ne le dit pas plus grand que l’ile d’Oland mesurant environ 16km et toujours entouré d’un nombre incalculable de poissons. Cependant, Wallenberg ne se contenta pas d’une simple description et posa une question des plus intéressantes : « peut-on douter qu’il s’agisse du Léviathan de Job ? ». En effet, le Léviathan étant une autre créature marine crainte, la liaison est fort possible. Mais le Léviathan apparaissant dans la Bible et le Talmud est, quant à lui, plus susceptible de ressembler à un serpent géant, qui aurait déjà un équivalent nordique : Jormungandr. La ressemblance entre les deux créatures, aussi intéressante soit elle à questionner, peut donc être écartée. En 1802, le naturaliste Pierre Denys de Montfort dans son « Histoire Générale et Particulière des Mollusques » identifie deux types de poulpes géants. Le premier, le poulpe-kraken, aurait été la cible des descriptions données par les marins norvégiens et américains mais également décrit par Pline l’ancien lui-même dans l’un de ses ouvrages au premier siècle, (l’auteur fait bel et bien mention d’un monstre marin à tentacules qui aurait attaqué des réserves de poissons.). Le second type de poulpe géant identifié par Pierre Denys serait encore plus grand que le premier. Celui-ci se nomme l’immense poulpe. Il serait l’auteur de l’attaque d’un voilier à saint Malo près des côtes de l’Angola. Pierre Denys de Montfort en fit d’ailleurs une illustration célèbre afin d’imager son propos. Le naturaliste ira même jusqu’à émettre l’hypothèse qu’une flotte de dix navires britanniques avaient sombrés, attaqués par le Kraken. Hypothèse démentie par les autorités britannique, il fut discrédité et fut la risée de ses collègues. Mais l’idée qu’il développa resta cependant dans l’esprit du peuple, le kraken était alors désormais associé à cette image de poulpe géant.


Le Kraken © Domaine Public

Désormais encré dans l’imaginaire commun, le Kraken fut alors la muse d’un sonnet du même nom de Alfred Tennyson en 1830. Dans celui-ci, un nouveau rapprochement avec le Léviathan est fait de par la mention de sa présence à l’apocalypse. Le voici :


«. Au-dessous des remous des gouffres supérieurs,

Loin, loin, parmi les fonds, dans la mer abyssale,

Dort de son vieux sommeil, sans rêve ni veilleur

Le Kraken ; des lueurs très légères s’exhalent

De ses flancs ténébreux ; s’enfle au-dessus de lui

L’antique énormité d’éponges sans mesure ;

Et loin, très loin, dans la lumière qui faiblit,

De tout creux fabuleux, de toute geôle obscure

Sans nombre, gigantesques, des poulpes à bras

Géants font osciller l’engourdissement vert.

Ici posé depuis toujours, il restera

Pesant dans son sommeil sur de gros vers de mer,

Jusqu’à l’ultime feu qui ardera les flots ;

Alors pour être vu par l’homme et l’angelot,

Hurlant il surgira pour mourir à fleur d’eau »


Ayant désormais gagné en popularité au fur et à mesure des années, il est mentionné dans l’œuvre de fiction « Moby Dick » de Herman Melville en 1851.


Deux ans plus tard, un céphalopode géant est retrouvé sur les plages du Danemark. Il fut examiné scientifiquement par le naturaliste Japetus Steenstrup. Celui-ci lui donna alors le nom de « Architeuthis Dux », connu aujourd’hui sous le nom de « calmar géant ». Le calmar géant commence alors à se faire connaitre et d’autant plus lorsqu’en 1861 le navire français du capitaine Frederic Boyer se retrouva face à un céphalopode d’une taille considérable d’environ six mètre dans l’Atlantique. Le capitaine raconta son expérience à l’académie des sciences en fessant part du faitqu’il tenta de chasser l’animal fuyant afin de le ramener sur terre, cependant malgré le combat acharné, la créature parvint à s’enfuir, laissant seulement au capitaine et ses marins une partie de lui. Elle fut envoyée au biologiste Pierre Flourens afin que celui-ci l’étudie. Désormais bien plus toléré du monde scientifique, le calmar géant, ou le Kraken qui lui est associé parait dans de nombreuses œuvres. Nous pouvons par exemple le voir dans « 20 000 lieues sous les mers » de Jules Vernes, puis plus tard mis en image par le célèbre George Méliès dans son court métrage « 100 000 lieues sous les mers » évidemment inspiré de la précédente œuvre littéraire de Jules Vernes dont la couverture du livre possède une étrange ressemblance avec le tableau de Montfort.


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Dans cette accélération de la popularité du Kraken, Laurence M. Larson traduit les premiers ouvrages norvégiens et remplace le nom de « Hafgufa » par « Kraken » en 1917. Quelques temps plus tard, une découverte qui participera à l’engouement autour de la créature mythique révéla que dans les estomacs de cachalots, des traces de calmars encore plus grand que le calmar géant.


Animal désormais aux mains de la culture populaire, il passa sous la plume de Lovecraft dénommé « Cthulhu », mais aussi chez Marvel, Disney lorsque « 20 000 lieues sous les mers » sera adopté en film, le « seigneur des anneaux » de Tolkien avec une créature s’en rapprochant mais également dans « Game of Thrones » avec la famille Grey Joy. Nous pouvons aussi l’apercevoir dans « Harry Potter », dans la littérature japonaise avec « Saint Seiya » et « One Piece » mais également dans « Hôtel Transilvania » et de nombreux jeux vidéo. La reprise du Kraken la plus surprenante est sans doute dans une fake news du Times annonçant qu’un bateau nommé le Pearl avait été attaqué par le Kraken. Malgré le fait que cette information soit fausse, elle contribua à renforcer le mythe autour de la créature. Cette nouvelle n’est pas sans rappeler l’histoire de « Pirates des Caraïbes » semblant elle-même rappeler l’histoire de Hafgufa, envoyé par quelqu’un par magie afin de nuire au héros principal et couler son navire.


Poulpe géant © 2005-2021 Madmoizelle Agency

De nombreux éléments laissent penser que l’hypothèse du Kraken n’est pas si absurde. Par exemple, en l’an 2000 un calmar de neuf mètre fut découvert, il fallut exactement huit ans pour que les scientifiques daignent le catégoriser comme « calmar géant ». De plus, certaines traces de griffures sur des cétacés dues aux petites dents présentes sur leurs ventouses, permettent d’estimer que des spécimens de vingt mètres existeraient. Par conséquent des céphalopodes d’une telle taille, habitués à s’en prendre aux cachalots pourraient aisément s’attaquer à de petits bateaux car si l’on observe un bateau vu du dessous, celui-ci est facilement assimilable à un animal marin. Un calmar géant, exceptionnellement remonté à une profondeur de cinq cent mètres alors que son milieu original est bien plus profond fut filmé dans son habitat naturel, au nord du pacifique par les chercheurs japonais T. Kubodera et K. Mori il y a seulement dix-sept ans. Celui-ci avait une peau rouge, et un bec très volumineux. Il faisait preuve d’une vitesse et d’une force hors normes. Cette description n’est pas sans rappeler les témoignages des marins décrivant un « diable rouge se déchainant dans des combats à mort avec des cachalots ». Nous pouvons donc voir une correspondance entre la description passée du Kraken et les caractéristiques physiques du calmar géant.


Un calamar © COPYRIGHT 20 MINUTES

Il y a moins de quatroze ans, le monde connu le plus grand spécimen disséqué. Celui-ci mesurait quatre mètres et pesait 495kg. Mais des becs plus grands que le sien furent retrouvés dans les estomacs de cachalots et selon les estimations, des spécimens bien plus imposants existeraient dans les profondeurs extrêmes de l’océan pacifique et atlantique comme par exemple dans le Canyon d’Avilés à 5000m de profondeur. Pour finir, le Kraken reste un sujet énigmatique pour les naturalises, les scientifiques et les paléontologues. Le 10 octobre 2011, lors du congrès annuel de la Geological Society of America, le paléontologue Mark McMenamin du Mount Holyoke College affirma à ses dépens l’existence du Kraken…durant la période mésozoïque. Si l’on en croit son hypothèse somme toute rationnelle : Suite à la découverte et 1928 de plusieurs carcasses d’ichtyosaures (sortes de grands reptiles marins mesurant environ quatorze mètres de long), tués dans l’eau et non simultanément. Toutes déplacées et regroupées au même endroit dans le Nevada par un animal. Le fait que les Ichtyosaures partageaient le même espace de vie que les céphalopodes et que les céphalopodes actuels sont réputés pour avoir l’habitude de stocker lescarcasses de leurs proies. Tous ces faits tendent à penser que la seule créature pouvant exécuter une telle action serait un céphalopode d’une taille approximative de trente mètres : le Kraken. Evidemment cette hypothèse semblant farfelue fit de lui la risée de ses compairs, au même titre que Pierre Denys de Montfort par le passé. Mais encore aujourd’hui personne ne fut en mesure de fournir une explication plus cohérente que celle de Mark McMenamin.


Nous pouvons constater un cruel manque de connaissances au sujet du calmar géant, de par son caractère insaisissable. Ce manque commence tout juste à être comblé par les vagues observations que l’on peut en faire et les nombreuses hypothèses développées sans certitude. Et il ne s’agit-là que du calmar géant, sans parler de son légendaire cousin le Kraken. Cependant, de nombreuses similitudes existent entre les deux créatures. De ce fait, le Kraken reste le cryptide le plus susceptible d’exister ou d’avoir existé. Mais n’oublions pas que l’on admit véritablement l’existence du calamar géant il y a seulement un siècle. Il est aujourd’hui impossible d’avérer ou de réfuter l’existence de cette créature mythique. Nous doutions de l’existence du calmar géant, nous l’avons découvert, nous doutons de l’existence du Kraken, peut-être un jour, nous le découvrirons. Et comme l’a dit le Commandant Cousteau : « Nous en savons plus sur la lune que sur les océans qui nous entourent ».


- Loukina