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Le barbe bleue de Gambais

Dernière mise à jour : 20 mai 2019

C’était une petite maison blanche, simple, bordée d’un jardin arboré et soigné. Quelques briques rouges dessinaient les contours des portes et des fenêtres, rappelant les colonnes qui maintenaient le portail en fer forgé blanc. Une maisonnette de campagne comme on en voit partout dans la région, respirant le calme et attisant la jalousie des envieux. Un havre de paix, s’il en est. Et pourtant.


Gambais, Yvelines, automne 1915. C’est à cette période qu’un nouveau locataire s’installe dans la petite maison blanche. Connu des services de police à cause de quelques escroqueries, Henri Désiré Landru pose ses valises à Gambais, après avoir quitté ses maisons de location de Chantilly (60) puis de Vernouillet (78), et gardant tout de même son domicile fixe situé rue du Châteaudun à Paris. Les parisiens se retirant à la campagne ne sont pas rares, surtout en cette période de guerre ; mais la naïveté des Gambaisiens est rapidement mise à mal.



Henri Landru cache derrière son physique des plus banals une avarice maladive qui le mènera trop loin. Ses petites escroqueries lui ayant déjà valu plusieurs années de prison, il lui faut rapidement trouver un moyen plus efficace, plus radical pour s’enrichir facilement. C’est ainsi que germe dans son esprit une idée : il se sait élégant, charismatique, galant, et il sait également qu’en ces temps de guerre, les jeunes femmes se retrouvent souvent seules, voire mieux, veuves. Couvert par les faux noms qu’il s’invente, Landru publie dans un journal local des petites annonces matrimoniales à l’intention de jeunes femmes cherchant une vie confortable. Il se décrit comme un vendeur de meubles veuf et aisé à la recherche d’une femme en vue d’un mariage. Très populaires à l’époque, ces petites annonces portent leurs fruits, si bien que des dizaines de jeunes femmes y répondent positivement. Mais seuls quelques profils intéressent Landru : il faut qu’elles aient un petit capital intéressant et surtout, qu’elles soient plus ou moins seules, sans famille trop proche, sans grands amis ; bref, des femmes sans trop d’attaches. Pour les amadouer, il leur fait miroiter l’espoir d’un mariage, il leur promet de les aider à gérer leurs finances, de s’occuper de leurs enfants... et une fois qu’une femme mord à l’hameçon en lui donnant sa confiance, Landru lui propose de s’installer avec lui dans sa maison de Gambais, et finit par lui faire signer une procuration sur son argent. Et c’est là que l’affaire prend toute son ampleur.


La fumée noire sortant de sa cheminée ainsi que l’odeur pestilentielle l’accompagnant n’alarment pas tout de suite les voisins. Il faut attendre des mois pour que la première disparition de femme soit signalée au maire, rapidement suivie d’une deuxième. L’enquête est alors lancée, mais piétine à cause de tous les faux noms (plus de 90) utilisés par Landru au fil du temps et des conquêtes. Au bout de plusieurs années, le vent tourne pour l’homme, et ses activités sont finalement découvertes.

Pour se débarrasser de ses conquêtes et récupérer tous leurs bien, Landru avait mis au point un stratagème écœurant : il découpait ses fiancées en morceaux, qu’il faisait ensuite brûler dans la cuisinière en fonte qu’il avait achetée.

La fumée noire malodorante sortant de sa cheminée, ses allers-venus avec une femme différente tous les deux ou trois jours, les disparitions inexpliquées de ces dernières, les billets de train pour Gambais qu’il achetait (aller-retour pour lui, aller simple pour ses compagnes) et, enfin, les résidus de corps humains calcinés retrouvés pendant la perquisition de sa maison finirent par faire la lumière sur le jeu de Landru.


Ce ne fut qu’en 1919 que son procès eut lieu, procès qui fit parler de lui plus qu’aucun autre auparavant, le rangeant presque au rang de spectacle. La désinvolture de Landru et son indifférence quant à ses actes (qu’il ne cessait de nier) le rendirent presque sympathique aux yeux des spectateurs : chacun doutait de sa culpabilité, et il en jouait. Le procès fut ponctué de ses phrases à l’humour grinçant, certaines ayant tellement marqué les esprits que l’on peut encore les citer aujourd'hui. On se souvient de son ironie lorsqu'il rétorqua au Président « Si les femmes que j’ai connues ont quelque chose à me reprocher, elles n’ont qu’à déposer plainte ! » ; ou bien, alors que le Président tentait de calmer la salle après une hilarité générale en menaçant de faire rentrer tout le monde chez soi si les rires ne cessaient pas, impossible d’oublier la nonchalance de la réponse de Landru : « Pour mon compte, monsieur le Président, ce n’est pas de refus. » Heureusement, justice fut rendue et Landru fut guillotiné en 1922 à Versailles. Ce jour-là, quelques minutes avant son exécution, Landru s’entretint avec son avocat. Ce dernier lui demanda de lui avouer si oui ou non il était coupable ; à cela, Landru répondit : « Cela, Maître, c’est mon petit bagage... »



Aujourd'hui, les volets rouillés de la maison de Landru restent définitivement clos, enfermant ce lourd passé derrière les murs blancs. La grille grinçante demeure maintenant fermée par une chaîne, et une mousse humide recouvre les pavés de la petite cour. Derrière la maison, une corde de balançoire cassée pend à un vieux portique, ondulant au gré du vent comme une algue plongée dans l’eau. Dans le domaine d’Henri Landru, seules les plantes continuent de vivre, dissimulant derrière leurs ronces le souvenir douloureux des innocentes, victimes de leur amour.


Laure