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La résilience : l’espoir de s’émanciper du traumatisme

Une femme sur trois subira des violences physiques ou sexuelles au moins une fois dans sa vie. En France, un enfant est violé toutes les heures. Souvent le traumatisme est tel que le cerveau n’a pas d’autres choix que d’oublier pour se protéger. Mais les souvenirs reviennent toujours. Est-il possible pour ces personnes de s’émanciper un jour de leur traumatisme ?



©Caleb Woods

Le traumatisme se caractérise comme « tout événement subit, brutal, entraînant pour le sujet qui en est victime des transformations plus ou moins profondes, plus ou moins réversibles ». Pour Boris Cyrulnik, il se différencie de l’épreuve dans la mesure où le traumatisme dépersonnalise l’individu et marque un changement brutal dans son appréhension du monde. La mémoire est littéralement déchirée par le traumatisme, et par conséquent, la représentation de soi l’est également. Par ailleurs, il faut comprendre que la souffrance est double : l’individu souffre du traumatisme une première fois, puis il souffre une seconde fois de la représentation qu’il se fait de celui-ci. La représentation est parfois plus douloureuse que le trauma en lui-même.


En ce sens, la mémoire n’est plus saine et évolutive, mais traumatique. Autrement dit, la mémoire s’est fixée au moment du traumatisme et l’individu est donc prisonnier du passé. Il développe ce que l’on appelle un syndrome psycho-traumatique. Il est incapable de changer la représentation du traumatisme : pour cette raison, les victimes rêvent ou revoient constamment l’épisode traumatique. Il est aussi intéressant de voir que le souvenir du traumatisme n’est jamais complet. La victime ne se souviendra en général que des mimiques de l’agresseur ou de la manière dont il tenait son arme par exemple, mais jamais du contexte concret. Cela s’explique par le fait que seul le comportement de l’agresseur permet à la victime d’anticiper ce qui va se passer ; le contexte n’a aucun intérêt dans l’interprétation du danger.


Le syndrome post-traumatique se manifeste à travers l’effraction psychique de l’individu : la souffrance psychique est intense et perdure dans le temps. C’est là que se pose la question de la résilience : comment vivre après le traumatisme, mais surtout, comment vivre avec. La résilience est définie comme la capacité à surmonter les chocs traumatiques. Mais malheureusement, dans des cas extrêmes, certains individus n’ont pas cette capacité.


Dans une conférence qu’il donne à l’Université de Nantes, le neuropsychiatre Boris Cyrulnik raconte le cas de cent-soixante-dix femmes tombées enceintes en période de guerre à Tel Aviv, venues consulter pour un syndrome post traumatique. Il explique que toutes ces femmes ont mis au monde des bébés altérés : ils avaient tous une atrophie des deux lobes préfrontaux et des systèmes limbiques de la mémoire. Cette atrophie est résiliable si l’on donne à l’enfant un substitut affectif et une niche sensorielle. Mais s’il n’est pas possible de le faire, des troubles durables s’installeront chez le bébé, jusqu’à créer des courts-circuits mentaux. L’enfant peine à s’exprimer, et il n’a pas les capacités nécessaires à l’apprentissage des rituels d’interactions sociales. Ces enfants n’ont aucune capacité de résilience. Parce qu’ils ne maîtrisent ni la parole ni la mentalisation, ils interprètent chaque interaction comme une agression. Ils ont appris à envoyer directement les informations dans l’amygdale rhinencéphalique qui constitue le socle neurologique de la crainte et de l’effroi. Il leur est impossible de résoudre une situation éprouvante, et encore moins traumatisante, parce qu’ils n’ont pas pu créer de liens affectifs assez forts pour constituer une niche sensorielle rassurante.


Au contraire, certaines personnes ont des capacités de résilience significatives qui s’appuient sur certains facteurs comme l’habilité de résolution des problèmes, l’autonomie, l’empathie ou encore la sociabilité. L’environnement a un rôle déterminant à jouer dans la solidification des capacités résilientes d’un individu : une bonne communication intrafamiliale, des interactions chaleureuses, de l’affection, des valeurs d’entraide et de tolérance sociale sont autant de facteurs qui assurent à l’enfant une force de résilience significative. La professeure de psychologie clinique Marie Anaut explique dans son article Le concept de résilience et ses applications cliniques que le fonctionnement psychique de la résilience se partage en deux phases distinctes. D’abord la confrontation au trauma : le sujet a recours à des mécanismes défensifs dits « d’urgence » comme le déni, l’imaginaire, la projection, etc. Ensuite, l’intégration du choc qui suppose l’abandon des défenses dites « d’urgence » pour laisser place à des ressources adaptées à long terme comme la créativité, l’intellectualisation ou encore l’humour.


Dans un article paru dans le Nouvel Obs, Mona témoigne « Ma fille, toute petite, a vécu une agression sexuelle : devions-nous penser, à l’instant où nous avons su, qu’elle serait “détruite pour la vie”, ou qu’elle pourrait, malgré cela, avec cela, se construire, et devenir la femme épanouie qu’elle est aujourd’hui ? ! [...] Il ne s’agit en aucun cas de minimiser quelque acte de violence que ce soit, mais bien de permettre à la victime de cet acte, quel qu’il soit, de ne pas être condamnée à n’être que victime... Mais à rester une personne. Boris Cyrulnik évoque la “résilience”, qui ne se confond absolument pas avec le déni. » Comme le souligne Mona, cette capacité de résilience permet de s’émanciper du trauma, mais elle est également nécessaire pour que le sujet puisse s’émanciper de sa condition de victime. Ce statut de victime est parfois perduré par l’entourage alors même qu’il empêche l’émancipation de l’individu. Michel Manciaux, professeur émérite de pédiatrie sociale et de santé publique, explique dans son ouvrage L’agression sexuelle : coopérer au-delà des frontières, qu’il est nécessaire de changer le regard que l’on porte sur les victimes de maltraitance ou d’agressions afin de ne pas les réduire à leur traumatisme.


L’aide à la résilience a encore beaucoup de chemin à faire. Il faut assurer de meilleures conditions d’existence à ceux qui vivent aujourd’hui dans des environnements à risque et qui n’ont pas les capacités de faire face à l’adversité. Et il est évidemment indispensable de permettre aux victimes de violences physiques et sexuelles de se reconstruire en améliorant leur prise en charge. La résilience est en grande partie possible grâce aux liens affectifs de la vie d’un individu : nous avons donc tous et toutes un rôle à jouer dans l’aide à la résilience.


Comment aider une personne victime d’abus ?


©Noustoutes

Écoutez la victime sans porter de jugement sur ce qu’elle raconte : il ne faut surtout pas minimiser l’acte, ni accabler encore plus la victime en sur-réagissant. Écoutez la victime calmement, même si vous êtes énervé.e contre l’agresseur. Ce sont les émotions et les mots de la victime qui sont importants, essayez de garder les vôtres pour vous pendant un temps. Déculpabilisez la victime : elle pourrait s’interroger sur les éventuels comportements qui l’auraient amené à subir l’agression. Insistez bien sur le fait qu’aucune personne ne cherche à se faire agresser et que le seul coupable est l’agresseur. Ne pas jugez les réactions de la victime : il n’y a pas de bonne manière ou de mauvaise manière de réagir. Si votre ami.e décide de sortir en soirée une semaine après, cela ne change rien au fait qu’il/elle a subi un traumatisme grave.


Encouragez la victime à porter plainte. Si votre ami.e vous appelle alors qu’il.elle vient de subir l’agression, insistez pour l’emmener directement à l’hôpital puis au commissariat. Soutenez votre ami.e pendant la procédure. Si votre ami.e ne souhaite pas en parler tout de suite, faites-lui sentir que vous êtes une personne de confiance sans le/la forcer pour autant. Proposez à votre ami.e de rencontrer un.e thérapeute ou psychologue ou d’aller à des groupes de parole.


Des associations et numéros d’urgence peuvent également être un soutien non négligeable. Le 3919 pour les violences faites aux femmes, le 0 800 05 95 95 pour les victimes d’agressions sexuelles et le 119 pour les enfants en danger. Vous pouvez trouver une liste non-exhaustive des associations venant en aide aux adultes et enfants victimes de violences, d’inceste, d’abus sexuels à cette adresse : http://victimedeviol.fr/associations.html#:~:text=- %22%20http%3A%2F%2Faivi.org,violences%20sexuelles%20dans%20l'enfance.


Salomé