• Nox

La Pierre Philosophale : plus qu'un mythe ?

La première fois que vous avez dû entendre parler de la pierre philosophale a sûrement été au travers d'Harry Potter. Lors de sa première année à Poudlard, notre sorcier se retrouve avec celle-ci dans la poche. La saga reprend les véritables objectifs des alchimistes avec la pierre philosophale : l'immortalité et la transformation des métaux.


La pierre philosophale est une idée bien plus vieille qu'Harry Potter. Son existence est intimement mêlée à la pratique de l'alchimie. Cet art ancien du Moyen Âge est aujourd'hui vu comme une science qui aurait ouvert la voie à la chimie moderne.


Les premières traces de l'alchimie nous sont parvenues depuis l'Inde et la Chine, quatre siècles avant notre ère. L'objectif des pratiquants était alors simple : créer de l'or à partir de métaux moins précieux. L'alchimie se répand ensuite jusqu'au Moyen-Orient et en Europe au cours du I er siècle ap. J.-C. Elle se dote alors d'un deuxième sens plus spirituel de transformation de soi-même.


L'alchimie est donc une science physico-chimique, sa nature est à la fois spirituelle et matérielle. Une des clés pour comprendre les alchimistes est un de leurs grands principes : toute chose tend à atteindre la perfection. L'émir égyptien Aydamur Jildaki donne une belle définition de l'alchimie au XIVe siècle : « (L'alchimie) est la science dont le but est d'arracher l'accident qui a perverti la matière en en faussant la pureté naturelle dont Allah l'avait dotée. ».


Les alchimistes avaient deux grands objectifs : prolonger la vie, pour atteindre à terme l'immortalité, et découvrir une substance pouvant transformer les métaux vils en métaux précieux. L'or est alors considéré comme le métal parfait, il est le plus pur et le plus précieux. Tous les autres métaux tendent donc, dans la logique alchimique, à devenir de l'or. Les alchimistes cherchent à accélérer cette transformation.


Pourquoi cette fascination pour l'or ? Pourquoi ce métal est-il vu comme le plus parfait des métaux ? Jusqu'à la Renaissance, les humains n'avaient connaissance que de sept métaux : le plomb, le fer, l'étain, le cuivre, le mercure, l'argent et l'or. Ce dernier apparaît comme un métal rare. Avant 1850, seulement dix mille tonnes d'or avaient été extraites dans toute l'histoire humaine. De plus, l'or est un métal d'une grande qualité, il est facile à travailler et garde toujours sa couleur. L'or est un métal rare, et donc très cher. Trouver un moyen de créer de l'or « sur commande » était un moyen de s'enrichir à coup sûr. Pour changer les métaux vils en or, les alchimistes voulaient donc trouver une substance encore plus parfaite que l'or : la pierre philosophale.


Gravure d'un alchimiste au travail © Domaine Public

La pierre philosophale aurait été créée au cours de l'histoire par de nombreux alchimistes. Une multitude de travaux rapportent sa création et ses bienfaits. Nicolas Flamel, le plus célèbre des alchimistes, aurait réussi à transformer du mercure en or avec du souffre transmutatoire, apparenté à la pierre philosophale dans ses écrits. Cyliani aurait effectué la même prouesse, comme Crosset de La Haumerie et encore beaucoup d'autres.


Certains de leurs contemporains racontent alors à quoi ressemblerait la pierre capable de changer des métaux en or. En premier lieu, la pierre serait utilisée sous forme de poudre. Souvent de couleur rouge coquelicot ou bourde, elle n'aurait pas ou peu d'odeur. La poudre serait cependant lourde et pesante. Elle serait faite à partir d'une masse de couleur rouge ou jaune citron. Plusieurs témoins ont même rapporté que la pierre luirait dans le noir.


Des alchimistes ont aussi pris le soin de noter la puissance de la pierre philosophale. Pour Van Helmont, un quart de grain de pierre philosophale, soit 17,25 milligrammes, produirait huit onces d'or, soit 244,22 grammes. La matière en est multiplié par dix-huit mille quatre cent soixantedix fois l'unité. Ceci est la multiplication la plus extrême possible. La plupart des alchimistes se rangent derrière une multiplication de six cent fois l'unité. La pierre serait un réservoir d'énergie en suspension, maniable à volonté.


La pierre philosophale utilisé dans la saga Harry Potter © Karen Roe

La création de la pierre philosophale passe par les étapes dites du Grand Œuvre, ou Magnus Opus. L'alchimie se structure autour de deux œuvres principales : le Petit Œuvre et le Grand Œuvre. Le Petit Œuvre a pour objectif d'obtenir la pierre blanche, capable de changer les métaux imparfaits en argent. Le Grand Œuvre caractérise les étapes nécessaires pour obtenir la pierre philosophale, et donc changer les métaux vils en or.


L’œuvre au noir est la première étape du Magnus Opus. Pour celle-ci, l'alchimiste va devoir dissoudre du mercure et coaguler du souffre, il cherche la mort du métal imparfait. Dans un mortier d'agate, l'alchimiste doit mélanger des minerais, des métaux et de l'acide d'origine organique. L'ensemble doit être broyé et mélangé pendant cinq à six mois. Ensuite, le mélange est chauffé. Quand le mélange est bien chaud, les métaux doivent être dissous et les liquides évaporés. Cette dernière étape doit être répétée des milliers de fois sur des années. Par la suite, l'alchimiste se doit de rajouter un oxydant, puis de recommencer pendant des années les étapes précédentes. Enfin, le mélange doit être enfermé hermétiquement dans un récipient transparent en cristal de roche qui doit ensuite être chauffé afin d'obtenir un fluide bleu-noir.


L'alchimiste passe après cela à la deuxième étape : l’œuvre au blanc. Celle-ci doit purifier et laver le fluide. Le liquide bleu-noir va être laissé au contact de l'air libre. Le fluide devient alors solide et se sépare. Ce qui reste dans le récipient va être lavé pendant des mois à l'eau tri-distillée. La solution finale établit le dissolvant universel et l'élixir de longue vie. C'est la fin du Petit Œuvre, de la spiritualisation du corps. Avec la solution finale, l'alchimiste peut déjà soigner tout les maux et changer des métaux imparfaits en argent.


La troisième étape est l’œuvre au jaune. L'alchimiste doit recombiner les éléments simples qu'il a précédemment obtenus. Cette étape reste la plus floue, aucune vraie précision n'est apportée. Malgré tout, l’œuvre au jaune semble devoir passer par la sublimation et l'épuration des éléments. Il est question de transformer des choses par la chaleur et la vapeur. Elle doit reprendre les éléments précédents, mais n'est pas reprise dans l'étape suivante.


La quatrième et dernière étape est l’œuvre au rouge. À partir d'une union de mercure et de souffre, l'alchimiste crée du cuivre alchimique. Ce cuivre va être mis en contact avec un verre légèrement amolli. Le cuivre va alors se disperser à l'intérieur du verre. Celui-ci va prendre une teinte rouge rubis, fluorescente dans l'obscurité. Ce verre modifié va être broyé dans un mortier d'agate. L'alchimiste a alors réussi sa quête : ce qui reste du verre est la poudre de projection, ou pierre philosophale.


Gravure du laboratoire d'un alchimiste © Domaine Public

La pierre philosophale est donc potentiellement réalisable. Plusieurs personnes ont admis avoir vu ou créé eux-même cette pierre de légende. Mais peut-on vraiment croire des alchimistes du Moyen Âge ? N'y aurait-il pas plus de traces de la création de ces pierres ? Des restes à analyser ? Ne pourrait-on pas la reproduire aujourd'hui ?


Les travaux de Ernest Rutherford donnent raison aux alchimistes. En travaillant sur la transmutation des éléments au XXe siècle, il a montré que les éléments chimiques pouvaient se transformer et se désintégrer. La physique nucléaire permet notamment de changer la nature des corps. L'objectif des alchimistes de changer la matière est donc potentiellement réalisable en modifiant des atomes. De là à ce que des alchimistes du Moyen Âge aient réussi cette prouesse, il y a un fossé. On sait aussi que beaucoup de charlatans prétendaient avoir cette fameuse pierre pour s'enrichir. Certains parcouraient les royaumes se faisant payer par les seigneurs et personnalités pour donner leurs secrets. Comme le remarque si bien Diderot dans son Encyclopédie : « Ces gens se font toujours payer très cher, et payer d'avance, leur secret. Qu'ont-ils besoin d'argent s'ils ont la puissance de composer les métaux ? »


Pour certains courants de pensée, comme l'alchimie spirituelle, l'expérience de la pierre philosophale ne réside pas dans la création physique de la pierre. La pierre ne serait que le signe d'un éveil spirituel complet. En passant des années concentré sur son objectif, l'alchimiste serait en quête de lui-même, de sa propre connaissance. La métaphore est toute trouvée : l'individu passe de métal vil à pierre philosophale, l'élément le plus parfait. En trouvant cette pierre philosophale en luimême, chacun peut découvrir l'absolu et se connaître parfaitement.


Emilie