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LA MYTHOMANIE : LE CAS STEPHANE BOURGOIN

Une pathologie difficile à déceler

Le terme de mythomanie est introduit dans la littérature psychopathologique en 1905 par le psychiatre et aliéniste Ernest Dupré qui la définit comme une « tendance pathologique, plus ou moins volontaire et consciente, au mensonge et à la création de fables imaginaires » dans son ouvrage La Mythomanie : étude psychologique et médico-légale du mensonge et de la fabulation morbide. Bien que cette pathologie constitue un véritable frein aux relations sociales pour les personnes qui en sont touchées, elle n’est pas classée comme une maladie dans le DSM-5. Elle est seulement considérée comme l’une des composantes des troubles de la personnalité narcissique. Pour Dupré, il existe néanmoins plusieurs motivations pathologiques qui poussent un individu à mentir compulsivement.


Si elle est normale chez l’enfant, la mythomanie adulte est une pathologie nuisible qui résulte de « l’activité mythique infantile ». Autrement dit, le sujet ne s’étant pas émancipé de sa condition infantile, celle-ci se manifeste encore à l’âge adulte sous la forme de mensonges compulsifs. La mythomanie se manifeste sous plusieurs formes. Le mythomane peut altérer la vérité c’est-à-dire déformer, exagérer, atténuer les faits, mais surtout les faire varier d’un jour à l’autre sans réaliser la contradiction de ses propos. Ces variations sont involontaires et inconscientes : si on lui fait remarquer son incohérence, il ne comprendra pas puisqu’il ne se souvient tout simplement pas avoir évoqué une autre version. Le mythomane peut mentir délibérément : soit par utilité, soit par habitude. Il peut également être sujet à la simulation : Ernest Dupré explique qu’il s’agit « d’un des procédés employés par le mythomane pour concourir à son œuvre de mensonge et de fabulation ». Par la mise en place d’une supercherie, souvent médicale, le mythomane va chercher à faire attester de la vérité de son mensonge. La simulation existe presque toujours en dualité avec la forme la plus intense de la mythomanie, la fabulation. Pour Ernest Dupré il existe trois motivations pathologiques distinctes à ce qu’il appelle « la fabulation fantastique » : la vanité, la malignité et la perversion.


La mythomanie vaniteuse se manifeste le plus souvent par des « hâbleries fantastiques » qui désignent les récits romanesques dans lesquels le mythomane se met en scène pour se faire passer pour un héros. Mais Ernest Dupré souligne qu’en aucun cas ce type de mythomane n’a conscience des répercussions néfastes que ses mensonges pourraient : « Ces déséquilibrés sont seulement des vantards, des fanfarons ; ils veulent éblouir et ne cherchent pas à nuire : s’ils font du mal à autrui par leurs mensonges, c’est sans le vouloir, et il n’entre dans les mobiles de leur fabulation aucune malignité intentionnelle. ». Dans d’autres cas, elle peut se manifester par des auto-accusations criminelles : l’individu va se dénoncer pour un crime qu’il n’a pas commis. Comme pour les « hâbleries fantastiques » le sujet ment car il a « l’appétit maladif de notoriété, le besoin de paraître et de se mettre en scène ». La dernière manifestation de cette mythomanie vaniteuse, ce que Ernest Dupré appelle « l’automutilation », est sûrement ce que l’on appelle aujourd’hui le syndrome de Munchhausen. Le sujet va s’infliger des blessures, ou simuler une quelconque maladie, dans l’optique de recevoir des soins du personnel hospitalier et de susciter l’attention de son entourage.


La mythomanie maligne existe sous deux formes distinctes : la mythomanie malicieuse et « l’hétéro-accusation calomnieuse ». Les mythomanes malicieux cherchent intentionnellement à provoquer le trouble chez l’autre par leurs mensonges. Voir autrui tomber dans le piège est pour le mythomane malicieux la plus grande des satisfactions. Ernest Dupré prend l’exemple des témoins de faits paranormaux, occultes ou miraculeux : « Toutes ces aventures sont l’œuvre, parfois très savamment machinée, et toujours enrichie et compliquée par la crédulité et la suggestion de l’entourage, de mythomanes malicieux, exploiteurs de la foi au merveilleux, tourmentés par le désir de paraître et de semer chez autrui l’étonnement, le trouble et l’intrigue. » Les mythomanes calomnieux vont, eux, accuser des personnes d’un crime qu’elles n’ont pas commis, et ce, par l’intermédiaire soit de lettres anonymes soit par des dénonciations formelles à la police. Ces mythomanes sont motivés par la jalousie ou le désir de vengeance. Dans certains cas, ils iront jusqu’à accuser des personnes de les avoir volés, violés ou d’avoir tenté de les assassiner en mettant en scène les supposées agressions (blessures, désordre dans leur appartement…).


La mythomanie perverse « tend à satisfaire une intention soit cupide, soit lubrique, soit simplement passionnelle ou intéressée. » Elle se traduit par des escroqueries, des fraudes, des tromperies ou encore des actes vicieux et pervers. La vraisemblance des propos du mythomane pervers s’explique par ses facultés à s’inspirer de faits réels tout en les adaptant aux nécessités de son mensonge. Cette capacité permet au mythomane d’éviter toutes suspicions de la part de ses interlocuteurs, ceux-ci étant dans l’incapacité de discerner la réalité de l’illusion. L’entourage va même jusqu’à alimenter la fable du mythomane : il la propage et la nourrit par des paroles ou des actes (prêts d’argent, par exemple). Le plus inquiétant dans cette forme de mythomanie est que le mythomane lui-même commence à croire à ses fabulations car « entre le fabulant et l’entourage, entre le dupeur et les dupés se crée un système d’induction, où le sujet inducteur et le cercle induit exercent l’un sur l’autre une influence réciproque de multiplication suggestive. »


Il est très difficile pour les psychologues et psychanalystes de déceler chez leurs patients les mythomanes. Et si c’est le cas, le thérapeute ne doit en aucun cas le signifier à son patient. Celui-ci risquerait soit d’inventer un nouveau mensonge soit d’arrêter la psychothérapie. Le psychologue Nicolas Brémaud explique dans son article Mensonge et psychose : approche psychanalytique, que le mensonge est la seule manière pour le thérapeute de comprendre pourquoi son patient ment. « Le mensonge psychotique, précisément, serait […] une façon de « parler sans dire », une manière de parler sans prendre la parole, sans y être en tant que sujet, une solution qui permettrait au sujet de contrer l’intrusion de l’Autre. D’où la nécessité de prendre le temps de repérer, au cas par cas, « à quoi sert » le mensonge pour tel sujet, quelle en est sa fonction. »


Stéphane Bourgoin : serial menteur ?


En Janvier 2020, le groupe anonyme 4ème Œil Corporation publie plusieurs vidéos dénonçant les fabulations de l’expert autoproclamé des tueurs en série, Stéphane Bourgoin. L’homme fait figure d’autorité en France depuis des dizaines d’années : il enchaîne les plateaux télés et publie une trentaine de livres. Il aurait rencontré soixante-dix-sept tueurs en série, dont Ed Kemper et Charles Manson. Mais toute la vie de Stéphane Bourgoin ne serait en réalité qu’un vaste mensonge.


Tout commence en 1976, quand Stéphane Bourgoin, qui vit en Californie à ce moment-là, découvre sa compagne, Eileen, tuée dans son appartement. La jeune femme aurait été violée et sauvagement mutilée. Deux ans plus tard, le tueur est arrêté : il est responsable d’une dizaine de meurtres similaires. C’est ce drame qui amènera Stéphane Bourgoin à suivre une formation à l’unité des sciences comportementales du Bureau fédéral d’investigation (FBI), à Quantico (Virginie). Il dit rechercher la « catharsis ». Malheureusement, cette compagne assassinée est un mensonge ; et c’est celui qui forgera la carrière de mythomane de Stéphane Bourgoin.


Déjà, les incohérences de Stéphane Bourgoin sur cet événement peuvent mettre la puce à l’oreille. Bien qu’il ait dit vouloir garder l’anonymat de la jeune femme, il n’hésite pas à montrer une photo d’elle à chaque fois qu’il parle de ce drame. Et les versions changent toujours : tantôt la jeune femme a été mutilée, tantôt découpée, parfois même éviscérée. Plus important encore, c’est ce meurtre qui lui aurait permis de rencontrer des membres du FBI et de suivre une formation de profilage. Mais encore une fois, les versions changent. Une fois, il raconte que c’est le policier qui enquêtait sur le meurtre d’Eileen qui lui aurait permis de rejoindre la formation. Une autre fois, c’est son ami Robert Bloch, auteur entre autre de Psychose qui lui présente des membres du FBI qu’il connaît bien. Parfois il affirme même que cette formation de profilage lui a été offerte en échange des « centaines d’heures » d’interview filmées qu’il aurait eu avec des tueurs en série. Selon lui, le FBI ne détenait à ce moment-là que des interviews audios des tueurs, raison pour laquelle le FBI aurait été vivement intéressé par cette proposition. Mais 4ème Œil Corporation explique qu’il est « rigoureusement impossible qu’il n’y ait aucun entretien vidéo dans les années 80 au FBI ».


Ce sont ensuite ses faits d’armes qui ont intéressés le collectif anonyme. Il aurait rencontré soixante-dix-sept tueurs en série et résolu le mystère du meurtre du Dahlia noir, sûrement le cold case le plus connu dans le monde entier. Mais encore une fois, beaucoup d’incohérences font douter de la véracité de ces faits. Déjà, Stéphane Bourgoin n’a pas pu rencontrer Charles Manson ni David Berkowitz, car les dates ne coïncident pas. Pire, pour ces deux soi-disant rencontres, Stéphane Bourgoin a plagié les anecdotes livrées par John Douglas dans son autobiographie Mindhunter, qui a inspiré la série éponyme. Non, Stéphane Bourgoin ne s’est pas confronté à Charles Manson lors d’une interview, non, il n’a pas non plus fait craquer David Berkowitz. C’est bien à John Douglas que ces deux anecdotes sont arrivées.


Stéphane Bourgoin ne s’est pas contenté de plagier le plus grand profiler connu à ce jour. Il a également repris des anecdotes racontées dans ses livres par la première profiler femme, Micky Pistorius. Il affirme par exemple avoir fait avouer Stewart Wilke, un tueur cannibale et nécrophile, en tapissant la salle d’interrogatoire de photos d’enfants. Mais évidemment, cette anecdote a été volée dans l’un des livres de Pistorius : en réalité c’est l’inspecteur Norsworthy qui a réussi à obtenir des aveux du tueur en utilisant une photo de sa propre fille. Stéphane Bourgoin ira même jusqu’à « voler la vie » de Micky Pistorius, selon les propres mots de la profiler, lorsqu’il racontera une mésaventure arrivée dans un cimetière privé d’un tueur en série. Il aurait été recouvert d’asticots et de morceaux de corps en décomposition à cause de l’appel d’air d’un hélicoptère venu se poser sur la scène de crime. Mais c’est bien à Micky Pistorius que cet accident est arrivé : il est d’ailleurs la raison pour laquelle elle a décidé d’arrêter de travailler comme profiler.


Les incohérences et les mensonges avérés de Stéphane Bourgoin ne sont pas les seuls reproches qui lui sont adressés. Alors qu’il se proclamait enquêteur dans l’affaire Fourniret, il a été prouvé qu’il n’avait jamais eu accès au dossier. Il disait aussi avoir co-fondé l’association Victimes En Série, avec l’une des victimes de Fourniret, Dahina Le Guennan . Aujourd’hui, celle-ci se dit profondément choquée par les révélations de Bourgoin « il a violé l’âme de l’association ». Elle lui reproche son manque de respect envers les familles de victime, et admet aisément qu’elle avait déjà des doutes sur lui à l’époque. Sa délectation pour les tueurs en série l’avait déjà interrogée sur les réels motifs de l’intérêt de Bourgoin pour l’affaire Fourniret. Cette fascination macabre montre d’ailleurs une personnalité malsaine : Stéphane Bourgoin porte des tee-shirts à l’effigie de Jeffrey Dahmer, affirme avoir gardé les restes du corps de Gerard Schaeffer, achète des dessins faits par des tueurs en série. Bref, il voue un véritable culte aux tueurs en série.


Le 8 mai, Stéphane Bourgoin décide de faire ses aveux à Paris Match. Sa compagne, Eileen, est en réalité une prostituée du nom de Susan Bickrest, qu’il n’a rencontrée que quelques fois. Elle a été retrouvée morte dans un étang et depuis ce jour, Bourgoin s’est intéressé aux tueurs en série. Il reconnaît n’avoir jamais suivi de formation au FBI, et confesse avoir volé des anecdotes à des profiler « Oui, la scène d’hélicoptère est empruntée à Pistorius. J’ai exagéré, j’amplifie quand je suis face à un public. » Et le nombre soixante-dix-sept ? D’où sortil ? « Certains je les ai juste aperçus dans les couloirs de prison, ou les cours de promenade. » En réalité, les tueurs en série rencontrés par Stéphane Bourgoin sont au nombre de neuf. Au Parisien, Stéphane Bourgoin confie même : « Oui, je suis un mythomane ».


Salomé