• Nox

La malédiction de Macbeth

Le théâtre est connu pour être le sujet de nombreuses superstitions et l’une de ses pièces les plus célèbres semble même être maudite. Attention à ceux qui prononcent son nom à voix haute !


Macbeth, Banquo et les sorcières © Domaine public

Shakespeare, surnommé le Barde Immortel, est un dramaturge et poète anglais considéré comme le plus célèbre écrivain de la langue anglaise. Il a composé plus d’une trentaine de pièces entre 1589 et 1613, interprétées à travers le monde depuis des siècles, dont la plus connue reste Roméo et Juliette. Cependant, son œuvre la plus courte et dense reste la tristement controversée Macbeth, dite maudite. Shakespeare s’est inspiré de faits historiques et notamment des Chroniques de Raphael Holinshed (livre relatant l’histoire des îles britanniques) parut en 1577 mais en changea quelques aspects afin de les rendre politiquement corrects. Ainsi, un personnage complice de meurtre devient totalement innocent permettant ainsi au meurtrier d’être l’unique coupable et ainsi détesté par le public. Car oui, il est question dans cette pièce de meurtre et de haute trahison.


“La tragédie de Macbeth” ou “la pièce écossaise”

Dans l’Écosse médiévale, cette tragédie raconte l’histoire d’un général appelé Macbeth apprenant par des sorcières voyantes que son destin est de devenir roi. Problème : son allié Banquo, général également, aura des descendants rois, ce qui signifie que le règne de Macbeth sera compromis. Lady Macbeth, sa femme, prenant connaissance de cette prophétie conseille son mari de tuer le roi Duncan, invité la nuit même à dormir chez eux. Influencé par l’ambition malsaine de son épouse, il le tue malgré ses doutes et accuse les hommes de chambre, saoulés au préalable par le couple. Voyant son mari troublé par la situation, Lady Macbeth nettoie la mare de sang avant les premières lueurs du jour.


Les héritiers de Duncan, ayant peur pour leur vie, vont déserter et se fuir vers les pays voisins, l’Irlande et l'Angleterre, ce qui les rend suspects. Macbeth arrive à ses fins et monte sur le trône. Banquo n’oublie pas la prophétie et pense bien vite au régicide. Sans attendre, le nouveau roi envoie des assassins éliminer son ancien allié ainsi que son fils unique qui arrive à s’enfuir à temps contrairement à son père.


Le fantôme de Banquo sur le siège royal © Domaine Public

C’est lors du quatrième acte que le protagoniste et sa chère et tendre voient leur paranoïa naître. Le roi retourne voir les sorcières à l’origine de ses récents choix qui lui énoncent une suite incompréhensible de phrases : se méfier d’un serviteur appelé Macduff, un enfant en sang annonce qu’aucun homme né d’une femme ne pourra le blesser et un autre enfant couronné lui dit que tout ira bien tant que la forêt voisine ne sera pas en route pour la colline de Dunsinane (château où il se trouve). Rassuré des prévisions, il sera néanmoins interdit face aux dernières révélations : les descendants de Banquo règneront pendant plusieurs décennies encore. Quelques secondes après la disparition des sorcières, l’annonce de la fuite de Macduff en Angleterre arrive et force le roi à tuer toute sa famille restée en Ecosse.


Rongée par la culpabilité, Lady Macbeth ne cesse de vouloir nettoyer le sang se trouvant en permanence sur ses mains et décide finalement de se suicider. Macduff apprend la mort des siens et entame un plan de vengeance. Une armée levée par la noblesse écossaise, lassée de la tyrannie de son nouveau souverain, se cache dans les bois voisins lors de leur route vers Dunsinane où se trouve le roi actuel. Torturé par la mort de son épouse, il apprend qu’une armée se cache dans les bois environnants et que la prophétie aussi est en route. Lors du combat final, Macbeth apprend que Macduff n’est autre que le fils de Banquo, né par césarienne et qui n’est donc pas « né » d’une femme. Macduff sort de ce combat avec la tête du roi entre ses mains.


Mauvais départ

Alors que la tragédie de Shakespeare est jouée pour la première fois, voici qu’elle connaît sa première controverse. Le trop grand nombre de scènes sanglantes pousse le roi Jacques I er (James I er Stuart en anglais), roi d'Écosse puis simultanément roi d'Irlande et d’Angleterre, à interdire celle-ci pendant plusieurs années. Toutefois, ce qui a certainement choqué le souverain à l’époque est que le talentueux créateur de l'œuvre s’inspire d’un attentat récent : la conspiration des poudres. En 1605, un groupe religieux tente de tuer le roi lors de la cérémonie d'ouverture du Parlement. L’histoire ressemblant fortement à cet événement poussera celui-ci à douter de la prise de position politique du dramaturge. La moment exact de la création de la pièce n’est pas connu mais beaucoup supposent qu’elle date d’après l’attentat, vue la ressemblance des faits.


Lady M devenant paranoïaque © Domaine Public

Sigmund Freud a essayé d’analyser cette pièce, cherchant à percer un secret bien gardé, et n’arriva qu’à la trouver décevante de cohérence. Il nous dévoile toutefois une interprétation fort intéressante : d’après lui, Lady Macbeth, peu développée psychologiquement, serait en réalité une partie de Macbeth lui-même. La partie féminine ou pire, la partie corrompue, imperturbable qui finit par mourir de remords alors qu’il est trop tard pour faire marche arrière.


To be or not to be dans cette fameuse pièce

Malgré ses débuts houleux, l’histoire est tout à fait appréciée par la population car épique et passionnée. En réalité, cette malédiction concerne principalement ceux qui l'interprètent. Pour commencer, il leur est conseillé de ne pas prononcer le nom réel de l'œuvre, remplacé ainsi par “la pièce écossaise”, et même les acteurs incarnant le couple Macbeth se font appeler M et Lady M. On prétend que si ces euphémismes ne sont pas utilisés, de graves accidents peuvent survenir. Une rumeur affirme même qu’aucun acteur ayant incarné le général Macbeth n’a été épargné, certains même auraient succombé à leurs blessures et seraient morts.


Cette pièce en cinq actes, comportant plusieurs combats, était peu jouée car très coûteuse et physique. Si elle semble être maudite, c’est notamment à cause du matériel utilisé pour les combats potentiellement dangereux comme les épées, couteaux ou armures trop lourdes pour des comédiens. Suite à des chutes, entorses et autres fractures, les interprètes sont contraints de continuer malgré d'atroces douleurs ou, au mieux, d’arrêter leur contrat. Une rumeur dit que lors de la première à Londres, en 1606, Shakespeare avait été contraint de remplacer lui-même son acteur principal car il était décédé...


Il se dit également que l’auteur aurait mis de vraies incantations maléfiques lors de l’acte où les sorcières apparaissent ce qui aurait maudit sa propre pièce ainsi que ses acteurs. Particularité de ces ensorceleuses : Elles sont les seules dans la pièce à parler en vers; comme si elles étaient hors du temps, en décalage avec les autres personnages. Elles rappellent les moires, trois femmes qui surveillent le Destin de tous dans la mythologie grecque, et finissent par influencer les décisions du héros. Ces sorcières peuvent être vues comme des créatures maléfiques ou comme des messagères de Dieu mais il n’en reste pas moins que leur simple présence dans cette pièce a transformé la vie de Macbeth en calvaire et peut-être même l’avenir de l'œuvre même.


Représentation des sorcières © Nicole Guarino

La malédiction

Une suite d'événements va s’enchaîner au fil des années créant une terreur générale à chaque annonce de ce spectacle.

- En 1613, un feu est déclaré au Théâtre du Globe à Londres et brûle tous les décors, accessoires et costumes de la pièce.

- En 1703, une tempête d’une extrême violence s’abat sur Bristol lors d’une représentation de Macbeth, détruisant même le port de la ville. Les plus superstitieux diront que c’est Dieu qui voulait punir la pièce ce jour-là.

- En 1731, une bagarre éclate pendant la représentation et finit par saccager le théâtre.

- En 1808, Covent Garden, autre opéra londonien, ouvre la saison d’automne avec Macbeth et finit brûlé un mois plus tard faisant vingt-trois victimes.

- En 1849, à New-York, c’est bien suite à la représentation finale de Macbeth qu’aura lieu le “Astor Place Riot”, déclenché par deux acteurs rivaux, qui causera la mort d’une vingtaine de victimes.


Et lorsque le théâtre ne semble pas être victime de ces atrocités, voici que les acteurs deviennent fous. Jean Vilar, artiste et créateur du festival d’Avignon en 1947, n’arrivait par aucun moyen à mémoriser son texte et cachait des antisèches à travers tout le décor. Comme si le pauvre n’avait pas assez de difficultés, un mistral a éparpillé tous ses papiers. Dix ans plus tôt, c’est Laurence Olivier qui devint aphone pendant la saison où il interprétait le régicide. Il a aussi failli mourir écrasé par un élément du décor. Pire encore, George Ostroska déclara « mourir de hâte » de jouer le rôle et mourut au début de la pièce d’un arrêt cardiaque en 1960.


Plus récemment, en 2019 à New-York, voici que l’acteur principal s’enfuit lors de la représentation générale. Une comédienne dira sur Instagram qu’elle découvrirait sur scène avec qui elle jouerait la grande première. Le public aurait attendu une demi-heure le début alors que des coups de marteaux se faisaient entendre derrière les rideaux. D’autres témoignages parlent même de sabotage menant ainsi des acteurs à manier de vraies armes et blessant réellement les comédiens, incident rappelant le triste sort de Harold Norman en 1947. Ce comédien avait été poignardé par une vraie dague et même si la blessure semblait superficielle, elle s’infecta et condamna ainsi le pauvre interprète un mois plus tard. Comment accepter de voir une pièce si le sang sur scène peut s’avérer réel ?


Première page de la Tragédie de Macbeth © Domaine Public

Superstitions liées au théâtre

Cet art noble de la scène né au XVIIe siècle à Florence en Italie, a son lot de superstitions et de rites. Si vous souhaitez offrir des fleurs à une comédienne, faites attention car une espèce porterait malheur : l'œillet. À l’époque, on offrait des roses, le type de fleurs les plus chères, à celles qu’on voulait garder pour de futures pièces et donc des œillets à celles qui devaient partir. Des mots sont également proscrits dans une salle de spectacle tels que « corde » à cause des nombreux acteurs qui se pendaient suite à une mauvaise représentation. Les machinistes, régulièrement des marins, n’aimaient pas parler de corde non plus ni siffler, leur rappelant des superstitions maritimes. Autre fait étonnant, il se dit que Molière est mort quelques heures après sa représentation du Malade imaginaire car, tenez-vous bien : il portait du vert. Cette couleur était maudite car celle du diable au Moyen-Âge, sans parler du fait qu’on utilisait de l’arsenic pour teindre les costumes de cette époque. C’est donc dans cette liste que se trouve Macbeth, mot interdit par tout comédien, pour les raisons que vous connaissez maintenant.


Le théâtre se prête aux théories farfelues et cette superstition est marquée par son histoire. La politique britannique et écossaise a inspiré et entaché cette œuvre incontournable de Shakespeare. Le pouvoir, l’ambition et la violence font flotter sur la pièce une malédiction intemporelle et une aura de malchance. À ce jour, il est encore peu conseillé de prononcer son nom.


Patricia