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La boîte de Pandore : est-ce un mal que l’Espérance n’en soit pas sortie ?

Après que le titan Prométhée a volé le feu aux dieux pour le donner aux hommes, Zeus décida de se venger de l’humanité. Il créa la première femme, Pandore. Les dieux lui donnèrent les plus belles qualités et la parèrent de magnifiques drapés. Mais ils lui apprirent également le mensonge, la dissimulation, la curiosité et la perfidie. Pour parfaire sa vengeance, Zeus donna à Pandore une boîte (en réalité il s’agit d’une jarre, mais les nombreuses traductions ont démocratisé le terme de « boîte ») qu’il lui défendit d’ouvrir ; celle-ci contenait la vieillesse, la famine, la guerre, la misère, la folie, le vice, la tromperie, la passion, l’orgueil et l’espérance. Alors que Prométhée avait fait promettre à Épiméthée, son frère, de refuser tous les cadeaux de Zeus, il ne put s’y résigner quand il vit la grâce et la beauté de Pandore. Épiméthée tomba sous le charme de la jeune femme et les deux amants se marièrent et vécurent heureux. Jusqu'à ce que Pandore succombe à la tentation et ouvre la boîte.


Pandore, John William Waterhouse (1896)

C’est le poète grec Hésiode qui a écrit la version la plus ancienne que l’on connaît du mythe de Pandore. Il raconte en ces mots l’ouverture de la boîte : « Cependant, l’ayant reçue, quand le mal fut en sa possession, Épiméthée comprit ce qu’il en était. Car la race des hommes vivait jadis sur la terre loin du travail pénible et des maladies douloureuses qui attristent le sort des mortels. Mais la femme, de ses mains, ayant ôté le grand couvercle de la jarre, en laissa échapper le contenu, préparant aux hommes d’amers soucis. Seule, retenue dans l’infrangible demeure, Elpis… ne s’envola point au dehors, car la femme avait replacé le grand couvercle, par la volonté de Zeus qui tient l’égide et qui assemble les nuages. » Elpis c’est l’Espérance. Mais encore aujourd’hui, les chercheurs s’interrogent sur l’interprétation qu’il faut faire de la présence d’Elpis dans la boîte de Pandore. Est-ce un mal ou un bien ?


Qu’est-ce qu’il y a véritablement dans cette mystérieuse jarre ? Pour l’helléniste et archéologue Paul Girard, la jarre contiendrait en réalité des biens et des maux : à son ouverture, les biens remonteraient au ciel et les maux s’abattraient sur les hommes. Il s’appuie notamment sur une version plus tardive, et altérée, du mythe de Pandore, écrite par le fabuliste romain Babrios où Zeus confie à un homme une jarre qui contenait tous les biens de l’humanité. De la même manière, l’homme ne peut s’empêcher de libérer ce que contient la jarre : alors, tous les biens seraient remontés au Ciel, à l’exception de l’Espérance. Pour cette raison, Paul Girard affirme qu’il faut revoir, à la lumière de cette fable, la traduction du mythe de Hésiode. Néanmoins, cette interprétation est branlante pour plusieurs raisons, et la doxa veut que la jarre soit remplie exclusivement de maux. En ce sens, il faut s’interroger sur la nature de l’Espérance : si la jarre est remplie uniquement de maux, l’Espérance est-elle un mal ?


Pour illustrer cette interprétation il faut revenir au sens du mot ελπίς qu’on peut également traduire comme « attente ». Et dans le contexte du mythe de Pandore, elle revêtirait un caractère péjoratif : l’attente du malheur, le pressentiment, qui fait souffrir l’homme avant même que l’événement funeste ne soit arrivé. L’Espérance serait donc un mal : mais alors pourquoi ne s’est-elle pas abattue, au même titre que les autres fléaux, sur l’humanité ? Pour messieurs Waltz et Lebègue, Zeus aurait en réalité épargné les hommes du pire mal que la Terre aurait porté en donnant la force à Pandore de refermer la boite à temps. Néanmoins, cette interprétation n’est pas totalement convaincante puisque la traduction de ελπίς en « attente » ne semble pas être la plus exacte. En comparant avec le reste des Travaux de Hésiode, les chercheurs ont pu montrer que le terme ελπίς était plutôt utilisé pour signifier « l’attente du bon », autrement dit l’espoir ou l’espérance.


Admettons désormais que l’Espérance est un bien. Cela signifierait-il que Zeus a sciemment privé les hommes du seul remède qui leur aurait permis de survivre aux maux qui allaient les tourmenter ? Pour l’helléniste Paul Mazon, il faut s’interroger sur le caractère intrinsèque de la jarre : est-ce une geôle ou une réserve ? Autrement dit, la jarre prive-t-elle les hommes de l’Espérance, ou permet-elle de conserver ce précieux bien afin qu’il soit à tout jamais entre leurs mains ? Par ailleurs, si l’Espérance est effectivement un bien, comment se fait-il qu’elle se retrouve dans la jarre des maux ? Pour le spécialiste de la poésie grecque Louis Séchan, la présence de l’Espérance dans la boîte de Pandore est tout à fait logique : « Elle est […] la compagnie naturelle des maux. Elle est fille du malheur, et, tandis que l’homme heureux n’aurait aucun besoin d’espérer, l’infortuné, lui, ne peut s’en passer pour continuer la lutte de la vie » explique-t-il dans son article Pandora, l’Eve grecque.


Il est néanmoins impossible de donner une interprétation univoque du caractère de l’Espérance dans le mythe de Pandore. Bien que les traductions laissent penser qu’il s’agit d’un bien, et non d’un mal, sa présence dans la jarre interroge toujours les chercheurs. Pour Louis Séchan, l’ambiguïté inhérente à l’Espérance permet d’expliciter cette grande énigme qui plane sur le mythe de Pandore. Si l’Espérance apparaît aux hommes comme un bien, pour Hésiode elle n’est en réalité « qu’un appât par lequel ils sont pris au piège de la vengeance divine »comme l’explique Paul Mazon. L’Espérance est une illusion : elle« nourrit les vains efforts des mortels ». En ce sens, sa place ne pouvait se trouver qu’aux côtés des autres malheurs de l’humanité.


Salomé