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L’injuste affaire Martha Moxley

Un soir d’Halloween, la jeune Martha Moxley née le 16 août 1960, belle, populaire et élève modèle, à qui tout sourit, sort pour la première fois célébrer la fête des morts. Volatilisée dans la nuit, c’est le lendemain matin que son corps sera retrouvé, face contre terre, battu à mort et poignardé. Ce drame énigmatique sera le début d’une bataille judiciaire qui durera plus de vingt-cinq ans et de ce que le célèbre journal Chicago Tribune appellera « une grave injustice »


Le soir du 30 octobre 1975, la lycéenne Martha Moxley, alors âgée de quinze ans, décide de passer la soirée d’Halloween avec les autres enfants de son quartier huppé de Greenwich dans le Connecticut. Elle rejoindra ses voisins, les Skakel, une riche famille dont le grand-père est à la tête de la société charbonnière la plus riche et importante des États-Unis. Elle passera une bonne partie du temps à flirter avec Thomas Skakel pour qui la jeune adolescente a un faible. Le frère cadet de celui-ci, Michael, n’est pas enjoué par la tournure que prend la fête. Lui aussi attiré par la belle Martha, se voit rejeté au profit de son grand frère. Cela n’empêche pas la soirée de battre son plein. Les adolescents s’amusent et un peu plus tard, les amis de Martha la voient s’éloigner derrière des bosquets en présence de Thomas vers vingtet-une heures trente. Tout allait pour le mieux. Au milieu de la nuit, la mère de Martha, inquiète de ne pas voir sa fille revenir, appelle la police et recherche sa fille, mais rien n’y fait, Martha reste introuvable.


Martha Moxley jeune ©Corbis via Getty Images

Ce n’est que le lendemain matin que le cauchemar commence, le corps de Martha est retrouvé face contre terre sous un arbre de sa propriété. Habillée de son anorak jaune et le pantalon baissé, elle a de toute évidence été battue et poignardée à plusieurs reprises. Le père de Martha revenant d’un voyage d’affaires, n’apprend la nouvelle qu’à son arrivée. Les parents et la famille meurtris et effondrés participent de leur mieux à l’enquête qui vient tout juste de débuter.


Cette première enquête révéle plusieurs choses et toutes s’orientent vers la famille Skakel. Tout d’abord, l’autopsie et l’enquête menée sur la scène de crime aide à déterminer que Martha avait trouvé la mort en ayant été frappée à la tête avec un club de golf. Celui-ci se brisa sous le choc et Martha fut ensuite poignardée à l’aide du manche aiguisé du club. Un morceau retrouvé du club de golf livra des informations très significatives, celui-ci appartenait à la mère de la famille Skakel décédée plusieurs années auparavant d’un cancer du cerveau. De manière sûre, le meurtre avait donc été commis par un membre de la famille Skakel. Ensuite, la dernière personne ayant vu Martha en vie était Thomas Skakel à vingt-et-une heures trente, selon ses dires. Celui-ci possède un faible alibi mais passe haut la main les deux détecteurs de mensonges. Puis, le second suspect est Kenneth Littleton, ayant commencé à travailler le soir même pour la famille Skakel en tant qu’instituteur à domicile. L’homme était réticent à passer le polygraphe mais fut, lui aussi, rapidement écarté de la liste des suspects grâce à son alibi solide. Pour finir, le dernier suspect dans la ligne de mire des inspecteurs et certainement le plus pertinent était Michael Skakel, rentré chez lui, seul, à vingt-trois heures. Malgré tous les éléments incriminant Michael Skakel, l’enquête traîna, personne ne fut interpellé et l’affaire tomba peu à peu parmi les nombreuses cold cases des États-Unis.


Il faut attendre l’année 1991 pour que l’affaire soit ré-ouverte suite à l’accusation pour viol de William Kennedy sur une jeune fille. La famille Skakel étant cousine de la famille Kennedy et les rumeurs désignant William comme le meurtrier de Martha allant bon train, la police commença à s’interroger sur la présence de William le soir du meurtre. Il fut finalement innocenté pour son accusation et après vérification la piste le liant à l’affaire de Martha se montra infructueuse. Elle permit néanmoins de redonner espoir à la famille Moxley quant à une possible inculpation du meurtrier de leur fille.


Michael Skakel jeune ©AP

Mais qui est vraiment celui que tout le monde soupçonne ? Neveu par alliance de Robert Francis Kennedy, Michael est issu d’une famille riche. Sa mère est morte quand il n’avait que treize ans. À ce moment, il devient alcoolique et échoue dans toutes les écoles qu’il intègre entre autres à cause de sa dyslexie grave qui ne fut détectée que trop tard, elles sont au nombre de douze. Son père alcoolique également et violent est loin d’être un bon exemple pour un adolescent en dérive. En 1978, Michael est arrêté pour conduite en état d’ivresse et la justice l’envoie dans l’école Élan pour jeunes en difficulté dans le Maine. Il s’enfuira de cette école à deux reprises avant de la quitter définitivement. Il intégrera ensuite une autre école dans laquelle il obtiendra son baccalauréat. Puis il travaillera pour la campagne de réélection du sénateur Edward Kennedy en 1994.


L’affaire, une fois reprise et le lien avec la grande famille Kennedy mis en évidence, elle gagna en visibilité. Durant les années suivantes elle défraya la chronique et fit couler beaucoup d’encre. En 1993, le premier ouvrage voyant le jour sur le sujet est celui de Dominick Dunn, père d’une actrice assassinée. Celui-ci relate une histoire presque identique à celle de Martha, à travers son ouvrage Une saison au purgatoire. Il n’hésite pas à prendre parti en déclarant coupable le voisin de la jeune fille assassinée, donc en réalité, Michael Skakel. Ce n’est pas le dernier à écrire un livre incriminant Michael Skakel. cinq ans plus tard, nous pouvons voir paraître le livre du célèbre Mark Furhman, détective formé par le Los Angeles Police Department et notamment connu pour son implication dans l’enquête O.J Simpson. Son livre Murder in Greenwich, est le résultat de l’enquête personnelle qu’il a menée. Dans cet ouvrage, il met en exergue les nombreuses erreurs commises par la police et accuse ouvertement Michael Skakel comme meurtrier de la jeune Martha.


Entre-temps, le père de la famille Skakel engage les enquêteurs privés de la société Sutton Associates afin de faire éclater la vérité. Steve Groll et Franck Garr, les inspecteurs en charge de l’enquête comparent leurs rapports avec ceux des enquêteurs privés engagés par Rushton Skakel. Les résultats sont clairs, les deux fils de Rushton, Thomas et Michael ont menti concernant leurs alibis. Thomas qui avait affirmé aux inspecteurs avoir vu Martha pour la dernière fois à vingt-et-une heures trente avant de rentrer chez lui, révéla aux enquêteurs privés avoir eu une relation sexuelle avec Martha jusqu’à vingt-deux heures. Concernant Michael qui avait déclaré aux inspecteurs être rentré chez lui seul à vingt-trois heures, il confessa aux Sutton Associates être rentré chez lui puis avoir observé Martha par la fenêtre de sa chambre et être descendu se masturber sous un arbre de la propriété des Moxley de vingt-trois heures trente à minuit et demi, peut-être même l’arbre sous lequel le corps de Martha a été retrouvé. Après ces aveux des plus étranges, troubles et suspects, les inspecteurs sont désormais certains de la culpabilité de Michael au même titre que Leonard Levitt célèbre journaliste de police ayant suivi l’affaire de près.


Cette réouverture de l’enquête et ces nouvelles découvertes permettent de donner lieu au procès du garçon au parcours chaotique en juin 1998 après onze mois d’enquête acharnée. Ce qui résulte de ce procès est la condamnation de Michael Skakel pour meurtre et un intense sentiment de justice accomplie pour les parents de la victime qui, depuis le début, sont persuadés de la culpabilité de Michael. Peu après le procès, appuyant d’autant plus l’hypothèse des parents, le directeur de l’école Élan témoigne l’avoir entendu parler du meurtre qu’il a commis. Malheureusement, ce sentiment de justice rendue ne sera que de courte durée.


Le 9 janvier 2000, un mandat d’arrêt pour un jeune homme inconnu est délivré. Puis, n’arrivant pas à prouver la culpabilité de l’inconnu, Skakel est donc renvoyé face à la justice mais cette fois-ci, la justice pour enfants à la demande de ses avocats car il n’avait que quinze ans à l’époque. Ainsi, avec cette stratégie, il espère bénéficier d’un traitement plus clément. En effet, Skakel est libéré pour une caution de cinq-cent-mille dollars quelques jours plus tard. Une fois en liberté, il croise la mère de la victime, et lui dit « je comprends votre tristesse…Mais je ne suis pas celui que vous cherchez ! ». La mère de Martha, sous le choc d’avoir vu l’assassin de sa fille en face, n’ayant même pas été mise au courant de sa libération, reste figée. Après ce nouveau coup dur vécu par la mère de Martha, celle-ci fait face a un nouvel espoir lorsqu’un nouveau juge exige la ré-examination du dossier de Skakel devant un nouveau tribunal pour adulte le 31 janvier 2001. Le nouveau procès débute donc le 7 mai 2002.


Durant le procès, fut exposé au jury un enregistrement de Michael avouant s’être masturbé la nuit du meurtre dans le jardin de Martha sous un arbre et disant « j’ai eu peur de me faire prendre …j’ai fait une bêtise » cette précédente phrase sonnant comme des aveux, fus superposée à des images du corps de Martha montrées au jury simultanément. Le dossier de Skakel fut également étoffé par le témoignage datant du 21 et 22 juin 2000, de deux de ses camarades d’Élan. Ceux-ci révèlent que Michael leur avait raconté la nuit du meurtre, ayant même fait mention du club de golf en ajoutant cette phrase : « mais de toute manière je m’en sortirai avec ce meurtre, je suis un Kennedy ». Après cette phrase effroyable et odieuse, intervient le témoignage d’un troisième ami, affirmant que l’arbre que Michael lui avait décrit correspondait à celui sous lequel le corps de Martha avait été découvert. Compte tenu de tous ces nouveaux éléments à charge divulgués, ce qui devait arriver arriva. Le 7 juin, Michael Skakel fut reconnu coupable du meurtre de Martha et condamné à vingt ans de prison le 30 août à l’établissement correctionnel de Garner à Newtown, Connecticut. Cette fois la famille est rassurée et soulagée, l’assassin de Martha Moxley est enfin derrière les barreaux et ce, pour longtemps.


Mais Michael Skakel ne va pas laisser tomber ainsi. Il fait appel une première fois en déclarant que le précédent procès qui le condamna était injuste et tourné de manière à influencer le jury contre lui à cause de l’enregistrement diffusé et apposé sur les images choquantes de Martha. Son premier appel fut rejeté. En janvier 2003, l’avocat Robert Kennedy tente également d’innocenter son cousin en publiant un essai dans l’Atlantic Monthly intitulé Miscarriage of justice. Visant à changer l’opinion publique au sujet de l’affaire.


Pour ce faire, il clame l’implication du tuteur Kenneth Littleton dans le meurtre de Martha et nommé Dominick Dunn comme responsable de la chute de son cousin dans les médias avec la publication de son livre. Mais rien n’y fait, Michael continue de purger sa peine légitime non sans mal. Il fait donc un second appel en novembre 2003, cette fois-ci prétextant devoir être jugé par un tribunal pour enfants. Cet appel fut, lui aussi, rejeté en janvier 2006 accompagné d’une confirmation de sa condamnation. Après avoir essuyé ces deux refus, Michael Skakel ne lâche pas prise et fait sa troisième demande d’appel le 12 juillet 2006, se voyant également rejetée en novembre de la même année. Afin de multiplier ses chances de voir une de ses demandes en appel acceptées, Michael Skakel engagea de nouveaux avocats ainsi qu’une nouvelle équipe de défense. En 2007 ces nouveaux avocats demandent un nouveau procès basé sur une vidéo de Tony Bryant, frère de Kobe Bryant relatant le fait que le soir de la mort de Martha l’un de ses amis avait exprimé vouloir la violer.


Cette demande d’appel connut le même succès que toutes les précédentes, le témoignage de Tony n’étant pas considéré comme assez fiable. Puis la nouvelle équipe de défense de Skakel intervient en niant les témoignages des trois élèves de l’école Élan et demandant un nouveau procès. Cette demande fut réfutée. Le nouvel avocat de Skakel fait alors appel le 26 mars 2009, sa demande sera alors examinée par cinq juges et rejetée à quatre contre un le 12 avril 2010. Les parents de Martha, vivent alors un vrai calvaire. À chaque nouvelle demande d’appel, ils craignent que le meurtrier de leur bien aimée fille ne soit libéré, mais jusqu’alors, la justice tente de faire barrière aux nombreuses tentatives de Skakel. Le 27 octobre 2010, Skakel fait appel mentionnant le fait que son ancien avocat, Mickael Sherman, l’avait mal défendu, étant plus intéressé par l’argent et la célébrité que par le fait de défendre son client. Sa demande n’aboutissant pas, il plaide alors le 24 janvier 2012 pour une réduction de peine car il devait, selon lui, être jugé par un tribunal pour enfant. Il perd ensuite sa soumission à une réduction de peine et sa première audience de libération conditionnelle n’aboutit pas. C’est le 23 octobre 2013 que Skakel obtient enfin un nouveau procès.


Malgré la force avec laquelle les procureurs tentèrent de faire bloc contre cette décision et leur demande d’appel, le 21 novembre 2013, Michael Skakel est libéré. Sa liberté est évidemment en échange de certaines conditions telles qu’une caution à 1,2 millions de dollars, sa surveillance par GPS, son interdiction de contacter la famille Moxley, et son interdiction de quitter le Connecticut. Nous pouvons quand même constater que ces conditions ne sont pas aussi bien surveillées qu’elles le devraient car Skakel déménage peu de temps après à New-York. Suite à ce déplorable renversement de situation, un autre ouvrage est publié. Le livre de Robert Kennedy nommé Pourquoi Michael Skakel a-t-il passé plus de 10 ans en prison pour un meurtre qu’il n’a pas commis ? prend cette fois parti pour Skakel. Entre la fin de l’année 2016 et le début d’année 2017, la cour suprême et le procureur du Connecticut tentent de remettre le meurtrier de Martha derrière les barreaux en demandant le rétablissement de sa peine suite à des « preuves écrasantes » mais rien n’y fait.


Encore aujourd’hui le procureur de Stamford possède toujours le pouvoir d’attenter un procès contre Skakel mais aucune décision n’a été prise par le bureau du procureur d’état. Les parents de la pauvre Martha ont d’abord dû supporter l’insupportable en vivant le décès brutal de leur fille mais ils vécurent ensuite des années de trouble avec chaque nouvelle demande de Skakel. Désormais, ils doivent, en plus du reste, vivre avec le fait que celui qui leur a pris leur fille coule des jours heureux et goûte aux joies de la liberté. Malgré toutes les raisons qu’ils ont de baisser les bras la mère de Martha reste forte et tente malgré tout de faire régner la justice et donner tort à la triste phrase de Michael « je vais m’en tirer, je suis un Kennedy ».


Loukina