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L’expérience de Milgram et la soumission à l’autorité

Dans des années 60, dans le contexte mondial de guerre froide, le procès d’Adolf Eichmann, criminel nazi, a lieu. Celui que le monde imaginait comme une bête furieuse apparaît désormais comme un petit homme, vieux, dégarni et faible. Interpellée par ce procès auquel elle a assisté, Hannah Arendt politologue et philosophe allemande s’interroge sur un concept qu’elle nomme : « la banalité du mal ». Elle se demande alors, pourquoi les pires atrocités peuvent être commises par n’importe qui sur des critères aussi arbitraires que la religion, l’orientation sexuelle ou autre. C’est alors que le psychologue social américain Stanley Milgram va tenter de répondre à cette question de manière empirique.



Mise en œuvre de l’expérience


L’expérimentation que Milgram met en place est simple. Il publie à l’aide de son équipe une petite annonce dans le journal afin de recruter des volontaires pour ce qu’il dit être une « étude scientifique de l'efficacité de la punition sur la mémorisation ». Une fois les volontaires trouvés, Milgram s’entoure de deux comédiens prenant également part à la recherche.


L’observation comprendra trois personnes. Tout d’abord un « élève » joué par un comédien , l’élève a pour tâche de tenter de mémoriser une liste de mots et de la restituer. Cette liste de mots lui sera dictée par un « maître » incarné par le volontaire, celui-ci devra administrer des chocs électriques à l’élève en cas de mauvaise réponse. Pour finir, la troisième personne sera « l’expérimentateur » joué par le second comédien, il endossera le rôle de la figure d’autorité, un scientifique en uniforme ayant pour devoir de faire appliquer les règles et veillant au bon déroulement de l’étude.


Cette mise en scène montée de toute pièce n’est réelle qu’aux yeux d’une seule personne, le volontaire. L’élève fera en réalité exprès de commettre des erreurs afin que le volontaire lui administre des chocs électriques. Ces tortures sont, elles aussi, fictives et feintes par l’élève.



Objectif de l’expérience


Le but même de cette mise en scène est d’observer la réaction du volontaire lorsqu’ il devra administrer des chocs de plus en plus puissants à l’élève pouvant mener celui-ci jusqu’ à la mort. L’intention est de voir jusqu’où le volontaire sera prêt à aller sous les demandes de l’expérimentateur. Mais aussi, comment se déroulera ce dilemme moral opposant la nécessité d’obéir à une instance légitime, à la valeur morale de ne pas torturer un innocent. Qu’en est-il si le respect de l’ordre revient à torturer ?



Déroulé de l’expérience


Au début de l’expérimentation, les chocs sont légers, mais plus l’élève se trompe, plus les chocs augmentent en voltage. L’élève commence alors à paniquer et se trompe de plus en plus tout en simulant des douleurs de plus en plus violentes. De l’ordre de 150 volts, les chocs entraînent l’élève à supplier qu’on le laisse partir. C’est généralement à cet instant que le volontaire commence à hésiter, l’expérimentateur tente donc de le convaincre de continuer avec des phrases telles que : « Veuillez continuer s'il vous plaît. », « L'expérience exige que vous continuiez. », « Il est absolument indispensable que vous continuiez. » ou encore « Vous n'avez pas le choix, vous devez continuer. ». On peut voir dans le ton employé par l’expérimentateur une hausse de l’affirmation de la position d’autorité au fur et à mesure des phrases prévues pour intimider le volontaire et l’inciter à continuer. Afin de le convier à poursuivre, il lui déclare même qu’il ne sera en aucun cas responsable des conséquences de cette expérience et que le scientifique lui-même endossera toute la responsabilité en cas de problème. Si malgré ces phrases le volontaire souhaite arrêter, l’expérience est suspendue, si tel n’est pas le cas, l’expérience prend fin lorsque le volontaire administre les trois chocs maximaux précédés de la mention « attention chocs dangereux » entraînant chez l’élève une perte de connaissance.



Fausse machine administrant les chocs ©Obedience/Stanley Milgram

Résultats de l’expérience


Lors de cette expérience, 65% des volontaires iront jusqu’au bout et administreront le choc létal à l’élève. Mais qu’est-ce qui a pu les mener à accepter une telle tâche ? Lors d’un debriefing avec les volontaires après expérience, ceux-ci ont clamé ne pas être responsables et ont rejeté toute responsabilité sur le scientifique comme si ce n’était pas eux qui avaient déclenché ces chocs ou comme s’ils ne pouvaient pas refuser de part la position d’autorité du scientifique. Une seconde chose tend à justifier ces comportements, il s’agit de la perte d’identité des volontaires. Entre les murs qui entourent cette expérience, ils ne sont plus des individus avec une identité propre, ils sont désormais des anonymes devant exécuter une tâche. Sans cette part d’identité individuelle, leurs valeurs et leur conscience d’eux même sont amoindries. Ces résultats, aussi sordides soient-ils, démontrent que la désindividualisation et la déresponsabilisation jouent un grand rôle dans nos rapports sociaux. Notre place dans la société et le respect des règles passent avant le bien-être d’une personne individuelle, quoi qu’il en coûte.


Expérimentateur en compagnie du volontaire devant administrer les chocs ©Stanley Milgram

Cette conclusion apparut aussi en 2009 lors d’une réplique de cette recherche, cette fois dans un contexte de jeu télévisé français. Les volontaires étaient poussés par la présentatrice et le public à infliger ces mêmes tortures. Les résultats furent sans équivoque, 81% des participants obéirent jusqu’au bout. Ici, cette hausse peut être expliquée par la somme d’argent en jeu.


Également, en 1974, une artiste serbe du nom de Marina Abramovic créa une performance dont elle était elle-même l’objet. Durant plusieurs heures elle se mit à la disposition complète des personnes venant voir la performance. Elle avait disposé sur une table une certaine quantité d’objets allant du plus doux (une plume) au plus agressif (une arme chargée). Durant la première heure les visiteurs se montraient timides et doux envers Marina, puis, étonnamment vers la troisième heure l’artiste s’est vue victime d’une violence extrême de la part des individus. Elle fut violentée, menacée, violée et coupée. À la fin de l’expérience, lorsqu’elle fut de nouveau considérée comme une personne, un être pensant, et non un simple corps à la disposition de tous, les visiteurs s’en allèrent rapidement sans se justifier sur ce qui venait de se produire. Comme si eux-mêmes sortaient d’une sorte de transe pendant laquelle ils n’avaient pas été eux-mêmes, et qu’ils rejetaient cette part violente et immorale de leur être.


Cette performance mise en parallèle à l’expérience de Milgram met en exergue une question : une fois que nous en avons l’autorisation, avons-nous réellement besoin de l’influence d’un tiers pour nous livrer à des actes dangereux et destructeurs ?


- Loukina