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L'astéroïde invisible de Rochechouart

En se baladant dans les rues du vieux centre-ville de Rochechouart, il est facile de constater que les pierres des maisons anciennes, du château et de l'église ne sont pas communes. Longtemps considérées comme des pierres de volcan. Alors que les volcans les plus proches sont à plus de 150 kilomètres. Il aura fallu attendre 1969 pour résoudre ce mystère. Est-ce-que ces pierres ne proviendraient-elles pas des confins de l'univers ?


Rochechouart se situe en Haute-Vienne dans la région du Limousin. Environs 4000 habitants y réside (moi inclue). Je me souviens très bien de notre première maison ici. Un ancien couvent à proximité du centre-ville, datant de 1641. Mes parents qui ne connaissaient pas la région ont tout de suite été surpris par les pierres qui remplissaient les murs épais qui ornaient le pourtour de la cour intérieur (des caniveaux en quelques sortes) et pour m'être déjà cassée le nez dessus deux fois, je peux affirmer que c'est une roche très solide. Ces pierres sont d'aspect râpeuses et trouées à la manière d'un gruyère. La palette de couleurs variant du bordeaux au gris. Il était aussi courant d'en trouver de petits bouts à la manière de pierres ponces dans notre jardin. Ces pierres étaient également utilisées pour les cercueils car elles étaient beaucoup plus légères que le granit traditionnellement utilisé.


Une pierre de mur typique de Rochechouart. ©rosier — Travail personnel, CC BY-SA 3.0

Il nous aura fallu peu de temps pour comprendre pourquoi la région s'appelait le pays de la météorite, ce qui est aussi le logo de la ville. Et oui, notre vieille maison n'était pas construite en pierre d'astéroïde, mais en pierres qui ont fondues sous l'impact. Il s'agit du seul astroblème de France, autrement dit, c'est le plus gros astéroïde qui ai heurté la France. Tout d'abord il est important de différencier une météorite (terme souvent utilisé à tort dans la région) d'un astéroïde. La météorite résulte d'une collision entre deux corps célestes, ce sont les débris, quant aux astéroïdes, ce sont des objets célestes qui gravitent souvent entre Mars et Jupiter dans la ceinture d'astéroïdes. Ils peuvent être énormes.


Le clocher tors de l'église de Rochechouart, avec ses différents types de pierres. C: Eloïse Allemandou

Le début du questionnement remonte à 1808. Lorsque des géologues dressant une carte de la France arrivent à Rochechouart. Très souvent les villes sont construites avec les matériaux les plus proches du lieu de construction, il est donc facile de trouver quelles pierres renferment le sous-sol en regardant simplement les murs de la ville. Ce qui n'est pas le cas à Rochechouart, les géologues constatent que ces roches n'ont rien à faire ici. Les hypothèses fusent mais celle qui sera retenue pendant les cent-cinquante prochaines années est celle du volcan. Le « volcan » de Rochechouart serait celui le plus à l'ouest de la chaîne de volcans du Puy (à cent-cinquante kilomètres de ces derniers). L'érosion aurait totalement effacé du paysage visible les traces de ce géant.


En 1930, le géologue François Kraut se passionne pour le site de Rochechouart. Il s'y rend et penche pour la théorie volcano-sédimentaire, les roches volcaniques auraient été érodées par l'activité d'un cours d'eau mais cela n'explique pas toutes les structures étranges des roches. Dans les années cinquante, la science des impacts de météorites et d'astéroïdes vient d'éclore. François Kraut se rend alors au cratère de Ries (Allemagne), il y découvre de fortes ressemblances avec les roches de Rochechouart. Il revoit sa théorie initiale. Effectivement dans les deux cas, le géologue constate que les cristaux de quartz sont « choqués », c'est-à-dire fissurés. Ce qui résulte uniquement d'une pression gigantesque comme celle générée par l'impact d'un astéroïde. Mais il manque encore des éléments pour prouver sa théorie.


François Kraut. C: Muséum National d'Histoire Naturelle de Paris

François Kraut contacte alors Bevan French (un spécialiste des quartz choqués) qui travaille à la NASA. Ce dernier confirme l'hypothèse de l'astéroïde, mais il faut également trouver ce que l'on appelle des cônes de percussions (ou shatter-cones) dans les roches. Comme le nom l'indique, cette formation rocheuse résulte d'une percussion puissante (on ne les constate que lors d' impacts nucléaires ou d'astéroïdes), qui déforme la roche terrestre, comme lorsque l'on jette un caillou dans l'eau. Sur le zoom de l'image située en dessous, vous pouvez voir cette forme de cône, la partie la plus à gauche était celle orientée vers le centre de l'impact.


Cône de percussion visible sur la pierre d'une maison de Rochechouart. C : Frédéric Michaud

En 1969, une équipe de scientifiques dont François Kraut et Bevan French dont les initiateurs se rendent à Rochechouart, pour trouver ces fameux cônes. Au bout de plusieurs jours, l'équipe découragée de ne rien trouver est prête à jeter l'éponge. Lors d'une dernière pause, François Kraut se repose contre un mur, son équipe le regarde stupéfait, le géologue est juste à côté d'une pierre fichée dans un mur contenant les cônes de percussions ! L'équipe n'avait pas pensé à regarder les pierres des murs. C'est donc prouver, il y a bien eu un impact dans la région, et pas des moindres.


Cet astéroïde qui faisait entre un et trois kilomètres de diamètre et pesait environs six milliards de tonnes, s'écrase dans la région à 75 000km par heure, au lieu-dit de La Judie, il y a deux-cent sept millions d'années. L'onde de choc se déplace de vingt kilomètres par seconde (distance Paris Marseille en quarante secondes) et la puissance de l'impact équivaut à quatorze millions de fois la bombe d'Hiroshima. L'astéroïde s'est vaporisé en touchant le sol, et a provoqué une compression des roches entre dix et trente-cinq giga pascals (unité de pression et de contrainte) sur cinq kilomètres de profondeur ainsi qu'un séisme d'une magnitude supérieur à neuf sur l'échelle de Richter. Des éjectas retombent jusqu'à quatre-cent cinquante kilomètres de là.


Cet astéroïde aurait laissé un cratère d'environ trente kilomètres de diamètre, qui n'est plus visible aujourd'hui à cause de l'érosion.


D'un point de vue plus scientifique, l'onde de choc a provoqué dans les roches cristallines (roches qui constituent généralement le socle sur lequel repose les roches sédimentaires et volcaniques), une fusion ainsi que des fracturations. Mais, elle a surtout provoqué une évaporation des roches en nuage de poussière incandescent qui une fois retombé dans le cratère a constitué une couche de quatre-vingt mètres d'épaisseur, donnant des brèches de retombées.


Toutes formes de vie présentes dans un rayon de cinquante kilomètres de l'impact ont été vaporisées, c'est-à-dire qu'elles passent de l'état solide à gazeux instantanément sous l'effet de l'onde de choc. À une distance entre cinquante et cent-cinquante kilomètres du cratère, la faune et la flore meurent de combustion spontanée et au-delà de deux-cents kilomètres, les animaux et les plantes meurent des conséquences du choc (séisme, onde de choc..). S'il devait se passer la même chose aujourd'hui, Limoges, Angoulême, Poitiers seraient rayées de la carte et il n'y aurait plus aucune forme de vie à Bordeaux.


En 2017, une campagne de forage (de un à cent-vingt mètres de profondeurs) a eu lieu pour récolter des carottes de pierre, parrainer par l'astrophysicien Hubert Reeves. Diriger par Philippe Lambert, un astro-géologue ayant réaliser sa thèse sur l'astéroïde de Rochechouart en 1977, un ancien de la NASA et du BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières), il est aujourd'hui à la tête du Centre International de Recherche des Impacts de Rochechouart (CIRIR) où siège au comité scientifique également le CNRS. Dans le but de connaître la taille exacte de l'astéroïde, sa composition, les roches qui en résultent (peut-être révélatrices de phénomènes inconnus des confins de l'univers) mais aussi comment en impactant le sol, un astéroïde peut détruire et aussi créer de la vie.


Cela permettrait d'expliquer le fait qu'il y ai de l'eau dans les cratères de Mars. Puisque l'astéroïde en amenant sa chaleur et sa force, fait éclater l'eau contenue dans les roches, et l'a répand à la surface. Le séisme provoqué par l'impact crée des fissures qui permettent l'écoulement de cette eau. Il est donc possible à un terrain propice pour la naissance de la vie. En effet, à Rochechouart, le moment qui a immédiatement suivi la phase de compression des roches (par l'impact) s'appelle la détente, des fractures se sont alors ouvertes et ont ainsi permise la circulation de fluides, donnant lieu aux fameuses brèches hydrothermales.


En 2017, une cinquantaine de demandes d'études sur les carottes ont été faites par les meilleurs géologues, planétologues et exobiologistes d'une douzaine de pays. Puisque la particularité rare du site est qu'avec l'absence de couche sédimentaires nous marchons littéralement sur les roches impactées.


À l'époque de l'impact c'était encore la Pangée, la zone de Rochechouart se trouvait alors à quarante kilomètres de la mer, et grâce aux forages, la taille du cratère est fortement remise en question, il ferait quarante kilomètres de diamètre et non plus vingt !


Carte de l'impact et des types de roches retrouvées. C: Frédéric Michaud

Cette carte permet de comprendre comment les roches ont été modifiées par l'impact. La leptynite et le granit sont les roches naturellement présentes dans la région, elles en sont le socle. Les brèches se forment sous une pression de deux giga pascals au minimum, elles sont constituées de fragments de la roche impactées avec différentes proportions de roches plus ou moins fondues. La suévite est une brèche (donc de la pierre fondue) de type vitreux, pour celle de Montoume, elle en contient une bonne quantité. Elle est rouge à cause de la présence d'oxyde de fer. La suévite de Chassenon, présente peu de verre, elle contient de petits fragments de roches (centimétrique et décimétrique), et elle est verte. C'est cette roche qui a servi comme pierre de construction pour les thermes et le temple gallo-romains de Chassenon (Cassinomagus) au deuxième siècle après Jésus-Christ. Il s'agit du site le mieux conservé de France.


Quant à la suévite de Babaudus, elle est vitreuse voir bulleuse. Peu d'éléments rocheux y sont encore identifiables, du fait que les roches aient fondues. Il s'agirait du trente-septième plus grand cratère et du quatre-vingtième plus ancien cratère terrestre au monde sur cent-quatre-vingt-quatre cratères d'impacts répertoriés. Suite aux forages et à l'étude des carottes, le site de l'astroblème de Rochechouart est devenu d'intérêt majeur pour la communauté scientifique. A tel point qu'en 2019, le projet de placer l'endroit au patrimoine mondial de l'Unesco a été porté.


Si toutes ces fouilles ont pris tant de temps, c'est sans doutes à cause du fait que l'étude des météorites reste très récentes. En plus du fait que la région de Limoges est loin de tout et n'intéressait pas grand monde jusque là. Mais c'est de l'histoire ancienne, au vu de l'intérêt scientifique international et même touristique que suscite depuis quelques années Rochechouart.


By Eloïse