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L’affaire Elodie Kulik : une enquête controversée

Dans la nuit du 10 au 11 Janvier 2002, les pompiers reçoivent un appel effrayant : à l’autre bout du fil, une jeune femme crie à l’aide tandis que les voix de deux autres hommes se font entendre. Ils ne le savent pas encore, mais les pompiers assistent à l’enlèvement d’Elodie Kulik. Cet appel, de seulement vingt-six secondes, permettra néanmoins de retrouver l’un des coupables dix-huit ans après. C’est le 6 décembre 2019 que se tient le procès de Willy Bardon, reconnu coupable pour enlèvement, viol et séquestration, suivi de mort. L’homme condamné à trente ans de réclusion criminelle tente de mettre fin à ses jours à l’annonce de la sentence mais échoue. Retour sur ce procès, mais encore plus cette affaire hors normes.


Le 12 Janvier, un agriculteur retrouve le corps calciné d’Elodie Kulik. La jeune femme de vingt-quatre ans, directrice de banque à Péronne (dans le département de la Somme) avait disparu deux jours plus tôt alors qu’elle revenait de Saint-Quentin. Sur la route du retour, elle aurait perdu le contrôle de sa voiture et se serait retrouvée dans le fossé. Alors qu’elle est au téléphone avec les secours, elle est enlevée et emmenée dans la commune rurale de Tertry, où elle est violée, étranglée puis brûlée. Le corps est retrouvé dénudé et partiellement calciné, et les enquêteurs remarquent un préservatif usagé près du corps ainsi qu’un mégot de cigarette qui sont évidemment marqués par l’ADN du coupable. Des indices qui permettent aux enquêteurs d’établir un ADN nucléaire très rapidement : pas de mystère donc sur l’auteur des faits. Les gendarmes sont persuadés qu’ils retrouveront le coupable dans les semaines qui suivent. Et pourtant, c’est seulement dix années plus tard que l’on retrouvera le porteur de cet ADN, l’un

des coupables du meurtre d’Elodie Kulik. Et c’est dix-huit ans après sa disparition que le second coupable sera jugé.


L’enquête menée dans cette affaire est considérable : ce sont plus de cinq mille prélèvements ADN recueillis (c’est l’affaire française qui en compte le plus), plusieurs experts scientifiques mobilisés autour de l’enregistrement de l’appel, et surtout l’utilisation pour la première fois en France d’une technique de reconnaissance d’ADN venue tout droit des Etats-Unis. C’est Emmanuel Pham-Hoai, commandant de la gendarmerie chargé du dossier, qui va réussir à identifier l’un des deux agresseurs, dix ans après la disparition d’Elodie Kulik, grâce à cette recherche en parentèle. Concrètement, il s’agit de faire une recherche ADN pour un individu qui match au moins à 50% avec l’ADN de l’homme recherché, autrement dit, quelqu’un de sa famille. Coup de chance, les enquêteurs trouvent un match avec Patrick Wiart, alors emprisonné pour une affaire d’agressions sexuelles sur mineurs. Son fils de vingt-deux ans, Gregory Wiart, est rapidement soupçonné : malheureusement, le jeune homme a été tué un an après la disparition de la jeune femme, dans un accident de voiture.


Les gendarmes se concentrent donc sur le deuxième homme que l’on entend dans l’appel aux pompiers. Ils vont retrouver les amis de Gregory Wiart et les interroger : l’un d’entre eux est forcément son complice. Les gendarmes s’appuient sur l’enregistrement dont ils disposent pour faire concorder la seconde voix entendue avec celle de l’un des suspects : le nom qui ressort est celui de Willy Bardon. Willy Bardon lui-même avoue entendre sa voix, mais nie toute implication dans l’enlèvement d’Elodie Kulik. Il devient le suspect principal dans l’affaire : malheureusement le seul indice des gendarmes est la voix de l’homme. Il est arrêté, passe un an en prison puis deux ans assignés à résidence. Six ans plus tard, en 2019, il comparait devant la cour d’Assise de la Somme pour son procès final : la pièce principale de l’accusation est cet enregistrement, à la qualité malheureusement médiocre. Plus de dix-huit expertises ont été faites, mais aucune n’a pu certifier qu’il s’agissait bien de la voix de Willy Bardon ; l’accusation s’appuie seulement sur les témoignages des six personnes qui affirment le reconnaître.


Le procès de Willy Bardon est largement controversé : la défense remet en question les arguments de l’accusation qui s’appuient largement sur la reconnaissance vocale de Willy Bardon, sans certifications scientifiques. Mais l’avocat de l’accusé pointe également du doigt les méthodes des enquêteurs : auraient-ils forcés Willy Bardon, d’une manière ou d’une autre, à reconnaître sa propre voix alors même qu’il ne pouvait pas être sur cet enregistrement ? Cette affaire, qui a défrayé la chronique, a suscité énormément d’émotions autour d’elle : cela auraitil joué en faveur de la partie civile ? Il y a un mystère évident qui plane autour de cet homme, et sa réaction à l’annonce du verdict ne fait que renforcer ces questions : l’homme a en effet tenté de se suicider en ingérant un produit pesticide, le Temik, alors qu’il était reconnu coupable et condamné à trente ans de prison. Il est rapidement transféré aux urgences, mais la décision des jurys reste la même : l’avocat de la défense affirme qu’il fera appel à son rétablissement.


L’affaire Elodie Kulik, avant d’être une enquête marquante pour les gendarmes, est un drame de plus dans la vie de Jacky Kulik : en 1976, les Kulik perdent leurs deux premiers enfants dans un accident de voiture. En 2002, la mère d’Elodie Kulik tente de se suicider après la mort de sa fille ; elle tombe dans le coma et y reste pendant neuf ans, avant de décéder en 2011. Jacky Kulik semble avoir été frappé d’une véritable malédiction, perdant son entourage tour à tour. Il a mené son combat jusqu’au bout pour retrouver les assassins de sa fille et a réussi : aujourd’hui, justice a été rendue à Elodie Kulik.


Salomé