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L’échelle de Kardashev, ou le classement des civilisations

Dans les années 60, l’astrophysicien russe Nicolaï Kardashev met au point une méthode de classification des civilisations. Sur fond de Guerre froide, le questionnement autour de la recherche extraterrestre bat son plein. Si les extraterrestres nous ont, ou nous rendent visite, c’est que leur technologie est puissante et que l’énergie utilisée pour leurs vaisseaux provient d’une source incontestablement supérieure à la nôtre. Alors, existe-t-il plusieurs types de civilisations et comment les classer ? Où se situe la civilisation humaine sur cette échelle ?



La naissance de l'échelle

L’astrophysicien Nikolaï Kardashev © 2021 Kardashev

Nicolaï Kardashev désire plus que tout répondre à ces interrogations. Astrophysicien soviétique de renom, il met son expertise au service du programme de recherche de signal extraterrestre SETI. Ses réflexions et observations l’amènent à constater que des civilisations surpuissantes pourraient exister dans le vaste de l’Univers. Tandis qu’il façonne ses calculs, Kardashev pose la base de son échelle : la consommation d’énergie. Si l’être humain évolue, c’est surtout grâce à la quantité d’énergie consommée qui change au cours de l’histoire, et aux technologies qu’elle lui permet de mettre au point. De la maîtrise du feu à la fission nucléaire, en passant par l’exploitation du charbon et de l’électricité, la consommation d’énergie et du type d’énergie n’a fait que se complexifier et s’intensifier. Dans les années 60, c’est l’exploration spatiale et la construction de fusées qui sont en plein essor, exigeant une puissance considérable et nouvelle.


Ainsi, Kardashev établit que la croissance d’une civilisation peut être exponentielle grâce à la consommation de l’énergie disponible dans l’ensemble de l’Univers. Aussi, il répertorie l’ensemble de ces civilisations avancées en trois grandes familles. Le premier type, appelé Type I, est propre aux peuples ayant la capacité d’exploiter l’ensemble de l’énergie de la planète qui l’abrite. Dans ce cas, on estime une consommation à hauteur de 1016 watts (c’est-à-dire dix millions de milliards de watts). Le Type II désigne les civilisations qui utilisent toute l’énergie diffusée par leur étoile, soit une consommation de 10²⁶ watts (un milliard de fois plus que le Type I). Enfin, le Type III appartient aux civilisations ayant recours à l’ensemble de l’énergie disponible dans sa galaxie, correspondant à une consommation de 10³⁷ watts (environ dix milliards de fois plus que le Type II).


Cette échelle, qui servira de fondement à l’étude et au profilage de civilisations extraterrestres, sera étayée dans les décennies suivantes par d’autres astrophysiciens ou astronomes comme Carl Sagan. Ce dernier ajoutera même les types IV, V, VI, respectivement l’exploitation de l’énergie de l’Univers, de multivers, et de tout l’espace-temps.



Le Type I : civilisation planétaire


Exemple d’une civilisation de Type I © Medium.com

Ce premier type est celui qui semble le plus familier. Dans cette perspective, la civilisation est dans la capacité d’exploiter l’entièreté de l’énergie disponible sur sa planète. Cela inclut évidemment les ressources naturelles telles que le vent, les marées, les énergies du vivant comme que le bois et le biocarburant ou les énergies fossiles comme le charbon. Sur le plan technologique, cette civilisation dispose des outils nécessaires et adéquats pour puiser la force des cyclones, volcans et autres événements climatiques, de façon à la contrôler et à en tirer bénéfice.


Cela étant, une question se pose : à quel niveau se situe l’être humain ? Car l’histoire montre que la consommation énergétique croît de manière exponentielle. Selon certains scientifiques, notamment Carl Sagan, la civilisation terrestre pourrait se situer à 0,7 sur 1, assez proche, donc, du Type I. Cela signifie, par exemple, que les débuts des voyages spatiaux et les appareils élaborés s’apparentent aux critères du premier type. Toutefois, la manière d’exploiter les ressources de la planète n’est pas encore aboutie. Des chercheurs ont d’ailleurs signalé que la surexploitation des énergies d’une planète pourrait être l’élément déclencheur pour sa civilisation qui la mènerait à explorer l’espace et exploiter d’autres ressources, mutant ainsi au Type II.


Cet argument a encouragé la remise en avant de la théorie du Grand Filtre, imaginée par le chercheur Robin Hanson à la fin des années 90. Le Grand Filtre cherche à expliquer l’absence ou le silence d’extraterrestres qui seraient bien plus avancés sur le plan technologique. Ainsi, l’épuisement des ressources d’une civilisation de Type I ou bien une catastrophe naturelle pourraient constituer ce filtre, ce qui résulterait soit à l’extinction de la civilisation ou bien à sa fuite par le biais du voyage spatial. Une fois le filtre passé, la civilisation serait à même d’entrer dans la phase du Type II.


Certaines critiques envers cet argument indiquent toutefois qu’une civilisation avancée devrait être apte à utiliser les ressources naturelles de sa planète, pas uniquement celles non renouvelables, et à s’adapter de manière harmonieuse au fonctionnement de son environnement. Cela permettrait à une civilisation de s’épanouir davantage sur le plan technologique et de développer sa puissance par-delà sa planète.



Le Type II : civilisation stellaire


La sphère de Dyson, la clé de compréhension du Type II ? © journalduncurieux.com

Une fois l’énergie planétaire pleinement exploitée, entre la phase du Type II. À ce stade, la civilisation se trouve en mesure d’utiliser la puissance de son étoile. Il est difficilement imaginable, voire presque impossible, de concevoir une telle possibilité. Dans ce cadre, il est d’ailleurs précisé que la civilisation ne doit pas seulement puiser le rayonnement de l’étoile dans la direction de la planète, mais l’ensemble de sa diffusion dans le système stellaire. La fusion thermonucléaire correspond à l’énergie d’une étoile qui est à l’origine de son rayonnement à 360 degrés. L’étoile devrait par conséquent être complètement entourée de panneaux solaires pour concentrer son énergie et la manipuler.


Pour cela, certaines hypothèses quant à l’exploitation stellaire font directement référence à la sphère de Dyson, un modèle objet créé par Ferdinand Dyson dans le but de conceptualiser et visualiser un outil doté d’une puissance monstrueuse. Il est calculé qu’il faudrait épuiser les ressources de plusieurs planètes pour bâtir une telle structure, qui plus est, suffisamment solide pour résister aux éruptions stellaires (ou solaires). Pour donner un ordre d’idée, le diamètre de cette structure massive pourrait atteindre cinq cent cinquante-huit millions de fois le tour de la Terre. Dans la culture populaire, on a observé un tel exemple dans le film Avengers: Infinity War (Joe & Anthony Russo, 2018), où une civilisation utilise l’énergie de son soleil pour bâtir des armes indestructibles.


À ce titre, une civilisation de Type II pourrait être hissée au rang de civilisation invincible tant son contrôle sur son environnement serait indéniable. En effet, elle serait en mesure d’accommoder à sa guise les ères et périodes qui jalonnent l’existence du système stellaire ou encore détourner des astéroïdes. Si certains exobiologistes estiment que deux siècles seraient nécessaires pour que l’être humain parvienne au Type II, d’aucuns affirment qu’il sera vraisemblablement impossible d’accéder à un tel niveau, tant la technologie nécessaire dépasse la compréhension actuelle de l’environnement sur Terre.



Le Type III : civilisation galactique


Une civilisation de Type III pourrait-elle exister ? © NASA/ Daniel Rutter

Le dernier stade évoqué dans l’échelle de Kardashev est le Type III. Dans cette phase, le rayonnement puissant de la civilisation pourrait être quasiment observable dans tout l’Univers. De fait, une civilisation de ce type serait capable de manœuvrer et de tirer avantage de l’énergie de toute sa galaxie. De la même manière qu’une civilisation de Type II semble dotée d’une puissance monstre, la force d’une civilisation de Type III serait colossale. Ses capacités dépasseraient l’entendement. À l’instar des civilisations ultra avancées dans Interstellar (Christopher Nolan, 2014), ou dans l’univers Star Wars, les extraterrestres de Type III manieraient sans difficulté l’espace-temps, les différentes dimensions ainsi que la matière noire. L’énergie puisée dans la galaxie leur permettrait de concevoir des trous de vers, ces tunnels de passage vers d’autres galaxies, régnant sans partage sur une partie de l’Univers. Une civilisation de ce type tisserait donc des sphères de Dyson tout autour des étoiles de la galaxie et les dirigerait afin d’en récolter l’énergie. Une véritable hégémonie stellaire, tellement inimaginable qu’il en relèverait presque de l’ordre du divin. Et pourtant, certains affirment que de telles civilisations pourraient exister très loin dans l’Univers. Elles pourraient par exemple loger dans des trous noirs supermassifs de façon à rester indétectables, ou suffisamment loin dans l’Univers pour ne pas être contactées.


Type I, Type II, Type III… L’échelle de Kardashev fait écho à bon nombre d’œuvres de science-fiction modernes qui mettent à l’honneur des civilisations supérieures – presque divines – dans l’Univers. D’autres types plus récemment ont été ajoutés de manière informelle à l’échelle, évoquant des civilisations capables de contrôler un Univers entier, voire un multivers. Si l’échelle nous permet de donner un aperçu quoique difficilement réalisable de l’évolution d’une civilisation, elle rappelle néanmoins la petitesse et la fragilité certaines de la planète Terre, et alerte quant à la manière que ses habitants ont d’exploiter ses ressources. Bien avant de parler de voyages spatiaux et d’exploration galactique, ne serait-il pas plus essentiel de préserver la seule planète sur laquelle l’existence d’une civilisation avancée est avérée ?


- Amandine