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John List : le Xavier Dupont De Ligonnès américain

Depuis 2011, tout les passionnés du true crime français ont une question qui leur trotte dans la tête : où est passé Xavier Dupont De Ligonnès ? Presque dix ans après le meurtre de sa famille, les enquêteurs le cherchent toujours, inlassablement. John List était le Xavier Dupont De Ligonnès américain. Il a tué sa mère, sa femme et ses trois enfants puis s'est volatilisé. Après dix-huit ans de cavale, il a été attrapé et jugé.


Dans l'Amérique des années 1970, Westfield dans le New Jersey n'est pas une exception. Des villes comme celles-ci ont fleuri dans tout le pays. On y trouve des beaux quartiers pavillonnaires remplis de familles de la classe moyenne. On trouve sur Hillside Avenue la plus belle maison du quartier : Breeze Knolls. Ce n'est pas qu'une maison, c'est un véritable manoir. Après avoir traversé un bout de jardin, un manoir victorien de dix-neuf pièces s'offre à vous.


Nous sommes le 7 décembre 1971 quand la police arrive à Breeze Knolls. C'est les voisins qui ont contacté les officiers. La famille qui y habite, les List, sont en voyage depuis un mois pour visiter un proche gravement malade à l'autre bout du pays. Les lumières qui étaient jusque là allumées commencent à s'éteindre une à une. Les voisins sont inquiets : les List ne reviennent pas et les ampoules sautent. La police arrive à trouver une fenêtre plus faible que les autres. Les officiers pénètrent dans le manoir. Il y fait un froid glacial, le manoir n'est pas chauffé et nous sommes en décembre. Les meubles ont disparu, comme si la famille avait déménagé. Les officiers ont un drôle de pressentiment. La seule chose qui semble fonctionner, avec quelques ampoules qui n'ont pas encore grillé, est l'interphone central de la maison. Dans le manoir résonne une musique d'orgue diffusée par l'interphone.



Breeze Knolls, le manoir victorien des List. © Associated Press

La maison semble vide, à part cette musique qui fait trembler les inspecteurs, à moins que ça ne soit le froid. En avançant, ils trouvent des traces sombres dans la cuisine, puis d'autres dans le garde-manger, ainsi que dans l'un des couloirs. Les officiers vont vers la salle de bal de la maison. Sous une magnifique verrière, les officiers trouvent l'impensable. Quatre corps, côte à côte, sont dans des sacs de couchage. Leurs visages sont recouverts par des serviettes. Les List ne sont pas en vacances, ils sont morts. Leurs corps sont comme bien rangés, tous alignés. Les membres de la famille sont en fait morts depuis plus d'un mois. Les officiers ont trouvé Helen List, la mère de famille de quarante-cinq ans, sa fille Patricia, seize ans, et ses deux fils, John Junior et Frederick, de quinze et treize ans. Tous tués par balle. Helen, Patricia et Frederick ont reçu une unique balle dans la tête. John Junior a lui reçu plus d'une dizaine de coups de feu.


Les inspecteurs craignent le pire. Il manque encore deux membres de la famille List, John le père de famille et Alma sa mère qui vivait avec eux. Les inspecteurs montent dans le grenier aménagé où vivait Alma. Elle est retrouvée morte, allongée à même le sol. Alma avait quatre-vingt-cinq ans. La mère de John était venue habiter chez son fils car elle vieillissait et souffrait d'une arthrose invalidante. Il lui avait aménagé un appartement en haut du manoir. Elle aussi est morte d'une unique balle dans la tête il y a plus d'un mois.


La famille List : d'en haut à gauche à en bas à droite : Patricia, John Jr, John, Helen et Frederick © unioncountyre

Il manque donc un membre de la famille : John List, le père de quarante-six ans. Où est donc John List ? Il n'est pas dans la maison que les inspecteurs arpentent maintenant à la recherche d'indices. Dans le bureau du père de famille, une lettre est adressée au pasteur de John. Son contenu est sans appel : John a tué toute sa famille et s'est volatilisé. Dans cette lettre, il avoue les meurtres et donne un semblant de mobile. Pendant cinq pages, John se justifie. En les tuant tout de suite, ils iraient au Paradis. Il dit "they would die Christians" (ils mourront chrétiens). Le post-scriptum de la lettre est clair : "Mother is in the hallway in the attic. She was too heavy to move" (Mère est dans le couloir du grenier. Elle était trop lourde à déplacer). Évidemment, la police tient son coupable : John List. Il n'y a plus qu'à le retrouver.


En tuant sa famille, John List voulait leur éviter la pire situation : aller en Enfer. John est un fervent croyant. Il était membre d'une église luthérienne où il avait essayé d'entraîner toute sa famille. Malheureusement, il était le seul à être si fervent. Depuis quelques temps, sa femme ne venait plus du tout à la messe. Pire encore, en août 1971, sa fille, Patricia, avait été ramenée à Breeze Knolls par la police. La jeune fille était en train de se balader seule et de fumer au beau milieu de la nuit. Helen l'avait défendue contre son mari. C'en était trop pour John. Toute sa famille était en train de s'éloigner de lui, et pire, de Dieu. En les tuant tous maintenant, ils iraient au Paradis. Mais lui, ne pourrait pas les rejoindre tout de suite. En les tuant, John ne pouvait pas se suicider. Il aurait été en Enfer sinon. Il devait donc rester en vie pour racheter ses péchés.


John List a donc laissé une lettre de confession et quelques indices. On trouve le sang de la famille, des impacts de balles et des témoins qui étaient au courant du voyage familial. On retrouve la voiture de John à l'aéroport. Aucune trace qu'il ait pourtant pris un avion. Où a-t-il pu partir ? L'enquête n'avance pas pendant des jours, des semaines, des mois puis des années. Personne n'a revu John List depuis les meurtres. Il s'est comme volatilisé. John List a disparu de la surface de la Terre. L'enquête traîne, et finit par être délaissée par les enquêteurs. Ils ne peuvent rien faire de plus que d'attendre la réapparition de John.


Le 21 mai 1989, plus de dix-huit ans après les crimes, la chaîne Fox diffuse un nouveau numéro de sa très populaire émission America's Most Wanted. Cette émission très en vogue met en lumière des criminels recherchés aux États-Unis. Ce soir là, un segment de l'émission est consacré à la famille List. Les américains découvrent la barbarie du père de famille que personne n'a jamais revu. L'émission a décidé de donner un coup de pouce à l'enquête. Elle demande à Franck Bender, un sculpteur, de créer un buste de John List. Les traits de l'homme sont repris et vieillis. La technologie de progression de l'âge sur des photos est encore balbutiante à l'époque. Ce buste est lui saisissant de réalisme. Alors que John List a disparu à l'âge de quarante-cinq ans, il en aurait soixante-trois en 1986. Le buste est saisissant : tous ses traits sont repris, jusqu'à sa cicatrice chirurgicale derrière l'oreille. Les spectateurs peuvent observer ce criminel, et se demander s'ils ne l'ont pas déjà croisé.


Dès le lendemain, des centaines de dénonciations arrivent au bureau des enquêteurs. Le FBI qui avait récupéré l'affaire se lance sur toutes les pistes. Au final, plus de trois-cent cinquante pistes sont données aux inspecteurs. Chacun y va de sa théorie : un membre de la famille qu'on a jamais vraiment apprécié, un homme que l'on croise tout les jours dans le bus ou un ancien voisin qui correspond comme deux gouttes d'eau à John List. C'est ce qu'a fait une ancienne voisine de Bob Clark. Elle appelle la police espérant que sa piste soit étudiée : son ancien voisin, Bob, ressemble beaucoup à John List.


John List et son buste reconstitué par Franck Bender © mysteryu

Nous sommes le 1er juin 1989. Le FBI sonne chez les Clark. C'est une femme qui ouvre la porte, Delores Clark. Elle fait entrer les inspecteurs, bien qu'un peu déroutée. Les deux hommes lui présentent un flyer avec une photo. L'homme sur la photo ressemble à s'y méprendre à son mari. Delores ne comprend pas, son mari ne peut pas être l'homme qu'ils recherchent. Son mari n'est pas John List, un homme qui a tué toute sa famille. Il est un simple comptable, pas un meurtrier ! Un des deux agents se rend immédiatement sur le lieu de travail de Mr. Clark. Il y est rejoint par deux autres agents. Ils pénètrent dans la firme comptable Maddrea, Joyner, Kirkham and Woody près de Richmond. Ils y rencontrent Robert P. Clark. Le comptable ne semble pas étonné de les voir là. Il nie cependant être John List, il s'appelle Robert P. Clark après tout. L'homme ne semble ni curieux, ni inquiété par cette situation. Il ne demande même pas qui est ce John List et ce qu'il a fait. Les inspecteurs en sont sûrs : cet homme est John List.


Sans aucune résistance, Robert Clark est emmené au poste de police. Les empreintes digitales sont formelles : il est bien John List. Tout s'enchaîne, le New Jersey demande son extradition depuis la Virginie. L'homme qui prétend être Bob Clark ne reconnaît pas être John List. Il sera cependant extradé dans le New Jersey et jugé pour ses crimes.


Comment John List a-t-il réussi à disparaitre pendant dix-huit ans ? En premier lieu, John List avait préparé son crime. Ce n'était pas un crime pulsionnel, John List est quelqu'un de méticuleux. Il aime que les choses soient bien rangées, que rien ne dépasse. Il en va de même pour son crime.


John avait prévu de tuer sa famille pour les aider. Comme toutes les rumeurs l'ont dit par la suite, son but était bien de les envoyer au Paradis pour qu'ils meurent en chrétiens. Sa femme buvait trop, elle n'était pas sur une bonne pente. Helen aurait aussi été dépressive et n'allait plus à l'église. Sa fille, Patricia, lui causait aussi des soucis. En plus de l'épisode de la police, il pensait qu'elle fumait du cannabis. Patricia sentait que John n'allait pas bien. Elle s'en était confiée à son professeur de théâtre. Patricia avait été claire : son père lui faisait peur.


John avait aussi des problèmes financiers. Il n'avait pas un emploi stable et la maison de Hillside Avenue était en train de le ruiner. Il le savait en l'achetant, mais sa femme avait tellement insisté. John n'arrivait plus à rembourser le prêt, plus de onze mille dollars de dettes s'accumulaient en novembre 1971. John a tout tenté : il avait puisé dans l'ensemble des comptes de sa mère, soit plus de deux-cent mille dollars.


Le jour du crime, soit le 9 novembre 1971, John avait déjà tout prévu. Il avait en sa possession un pistolet de 9 millimètres et un fusil de calibre 22. Il tua en premier sa femme dans la cuisine, puis monta tuer sa mère. Il nettoya la cuisine, mangea et attendit le retour de ses enfants. Un à un, les enfants rentrèrent de l'école, il les tua à leur arrivée. Entre chaque meurtre, il épongeait le sang à l'aide d'essuie-tout. Il plaça ensuite les corps dans des sacs de couchage, les rangea dans la salle de bal bien alignés. Il tenta de déplacer sa mère sans succès, et la laissa finalement en haut du manoir. John fit ensuite disparaitre les armes et s'attaqua à la préparation de sa disparition.


Il contacta les écoles de ses enfants. Il déclara que lui et toute sa famille partaient en vacances prolongées en Caroline du Nord. Ils allaient visiter un proche gravement malade, et ne savaient pas trop quand ils allaient rentrer. John annula ensuite les livraisons de lait et arrêta le courrier. John avertit aussi les superviseurs du travail de ses enfants, ils ne seraient pas là pendant un moment. La dernière étape avant de disparaître fut d'abandonner sa voiture au Kennedy Airport. John espéra que les enquêteurs partiraient sur de mauvaises pistes. Puis, il disparut. Plus personne n'eut aucune nouvelle de John List pendant les dix-huit prochaines années.


Les enquêteurs n'avaient jamais vraiment compris comment John List avait réussi ce coup de maître. Il avait quitté l'état en train puis en bus et s'était réinventé une vie. Nous savons qu'il était devenu Robert P. Clark, un simple comptable. John s'était donné cinq ans de moins dans sa nouvelle identité pour se camoufler plus facilement. De 1979 à 1986, il travaillait pour All Packaging, une entreprise de Denver. Robert était un employé dédié. Il était membre d'une congrégation luthérienne pour laquelle il donnait de son temps. En 1985, Robert Clark se maria avec Delores Miller. Sa femme était une employée de base militaire. Son mari était doux et attentionné, elle ne pouvait rêver mieux. Elle ne savait pas grand chose de son passé, mais le plus important était leur avenir.


Robert fut renvoyé de All Packaging en 1986, remplacé par des nouveaux employés plus à même de gérer des machines modernes. Robert commença à enchaîner des petits emplois. Lui et Delores tendaient vers la pauvreté. En février 1988, il retrouva un emploi de comptable en Virginie. Le couple déménagea dans une petite maison à Richmond en Virginie. C'est à cette porte que le FBI sonnera. John List savait que la fin de sa cavale était proche. Il avait regardé l'émission America's Most Wanted, il savait que les forces de l'ordre étaient sur sa piste. Après dix-huit ans de cavale, John devenait anxieux, il sentait que la fin était proche.


Robert Clark, ou plutôt John List, est donc extradé vers le New Jersey, où il avait commis ses crimes. Un procès est vite organisé, les dossiers attendent depuis des années dans les placards. Le 5 avril 1990, le procès de John List s'ouvre. Celui qui a tué toute sa famille est enfin devant les tribunaux. Au cours du procès, John ne prend pas la responsabilité de ses crimes. Il est désolé de ce qui s'est passé en 1971 mais en rejette la responsabilité sur son état mental qui était perturbé. Dans un premier temps, les experts ne lui découvrent aucun problème, ils disent John faisait une simple "mid-live crisis", ce qu'on apparente en France à la crise de la quarantaine ou de la cinquantaine. Plus tard, ils diront qu'il est atteint d'un trouble de la personnalité obsessionnelle. Le juge n'admet pas ces explications. Pour lui, John List est sans remords et sans honneur. À l'époque des crimes, la situation financière de la famille ne lui laissait que deux possibilités : accepter les aides sociales et perdre son statut de bon père, ou tuer toute sa famille. John a fait son choix.


Après sept jours de procès, la sentence tombe : John List est reconnu coupable. Il a bien tué cinq membres de sa famille. Il obtient une peine de prison à vie pour chaque meurtre. Quand Jean, la sœur de Helen son ancienne femme, lui demande pourquoi il les a tué, John n'a pas beaucoup de réponses à lui apporter. Il dit simplement: "Because there were no other way" (Parce qu'il n'y avait pas d'autre possibilité).


John a survécu à sa famille pendant 37 ans. Il est mort en prison en 2008 après des complications d'une pneumonie. John n'a sûrement pas rejoint sa famille au Paradis comme il l'escomptait.


Des années après leur crime, les criminels peuvent toujours se faire attraper. Bien qu'il était plus simple de disparaitre dans les années 1970, cette histoire est la preuve de ce que peuvent faire les médias pour la famille des victimes. Avec le temps, même les criminels les plus prévoyants peuvent se faire attraper.


Emilie