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Estelle Mouzin, l’affaire résolue dix-sept ans après sa disparition

Estelle Mouzin avait neuf ans lors de sa disparition, le 9 janvier 2003 à Guermantes en Seine-et-Marne. Elle rentrait de l’école à pieds, passant la première moitié du chemin avec ses camarades de classe. Les rues enneigées de la commune étaient désertes et silencieuses.


Estelle Mouzin, disparue le 9 janvier 2003 © AFP

La mère d’Estelle, Suzanne, constatant l’absence de sa fille à son domicile lors de son retour du travail à dix-neuf heures s’empresse d’aller signaler sa disparition au commissariat, après avoir appelé ses proches afin de savoir si sa fille se trouvait chez eux.


Les forces de l’ordre se mettent immédiatement à sa recherche, pensant au départ que la petite fille devait très certainement avoir fait une fugue. Des battues sont organisées, avec plus de trois cents pompiers et policiers, gardes forestiers, une compagnie de CRS, deux brigades canines, une brigade équestre, une brigade cynophile et un hélicoptère, vite rejoints par des habitants de Guermantes venus aider les forces de l’ordre à trouver la petite fille dans un paysage gelé par le froid de l’hiver.


Un recensement de tous les habitants de Guermantes est effectué par les forces de l’ordre. Tous doivent remplir un formulaire indiquant leurs noms, adresses, les coordonnées de toutes les personnes occupant le même logement, ainsi que leur alibi pour le jour de la disparition d’Estelle, soit mille-quatre-cents formulaires. Le 13 janvier, après avoir passé au crible les environs de Guermantes, cent dix hectares pour être exact, les forces de l’ordre commencent à privilégier la thèse de l’enlèvement : le SRPJ (Service Régional de Police Judiciaire) de Versailles, ayant saisi l’enquête vingt-quatre heures après la disparition d’Estelle, installe ses quartiers au sein de la mairie de la commune. Deux compagnies de CRS sont mobilisées et perquisitionnent le village entier par surprise dès six heures du matin.


Eric Mouzin, le père d’Estelle, se retrouve complètement perdu dans le flou de l’enquête, les forces de l’ordre ne lui expliquant pas en détails leur raisonnement ni leurs démarches. Alors, il s’investit personnellement dans les recherches, aidé par la population de Guermantes. Des affiches à l’effigie d’Estelle sont distribuées partout en France.


Le trajet d’Estelle a été reconstitué après les auditions de ses camarades, puis rendu public en mai 2003. Elle serait allée jusqu’à la boulangerie avec un groupe d’amis, puis aurait continué un peu plus loin avec une camarade, de laquelle elle se serait séparée pour prendre la direction de son domicile entre dix-huit heures vingt et dix-huit heures vingt-cinq. Aucun témoin ne l’aperçoit après cette heure-ci.


Les enquêteurs utilisent la technique de l’escargot, en partant de la position de la victime, et s’éloignant petit à petit géographiquement de manière circulaire afin de la retrouver. Plusieurs pistes sont explorées : un accident de la circulation, la piste d’un familier ou bien celle d’un prédateur sexuel. De nombreux suspects sont graduellement éliminés, comme la marraine d’Estelle ou un homme habitant le quartier, ou encore des pédophiles résidant près de Guermantes.


Plusieurs années après sa disparition, une photo apparaît sur un site pornographique localisé en Estonie où une jeune fille ressemblant à Estelle est présente; cette théorie est pourtant vite réfutée par les forces de l’ordre. Un homme originaire d’Avignon passe des appels à la police expliquant qu’un de ses amis et lui ont enlevé la fillette, et qu’ils s’apprêtent à la rendre à leur famille en la faisant monter dans un train. L’homme est retrouvé puis arrêté pour faux témoignage. Un homme s’étant présenté dans de nombreux hôpitaux psychiatriques en clamant qu’Estelle était décédée le soir de sa disparition est également interpellé avant d’être relâché : l’homme avait en réalité perdu sa petite fille et avait visiblement associé son décès à la disparition d’Estelle Mouzin.


Dans une lettre, Michel Fourniret, l’ « Orgre des Ardennes », cherche à rencontrer Eric Mouzin annonçant qu’il a des choses à dire sur la disparition d’Estelle. Il avait à l’époque un alibi : un appel à son fils, à qui il ne parlait plus depuis bien longtemps, le jour de son anniversaire, et passé en Belgique depuis son domicile. Pourtant, des photos d’Estelle parues dans la presse avaient été retrouvées dans son ordinateur ainsi qu’un reportage lui ayant été consacré, et il avait décrit l’une de ses victimes comme portant des habits similaires à ceux d’Estelle. Eric Mouzin est réticent à l’idée de le rencontrer, et les forces de l’ordre lui proposent d’être préparé à la confrontation avec un manipulateur sadique tel que Fourniret par un négociateur du GIGN. Le père d’Estelle accepte, mais ne rencontre jamais le négociateur ni le tueur en série. Fourniret est entendu par la police qui l’écarte de l’enquête, les seuls éléments concrets présents dans l’enquête l’éloignant de Guermantes plus que ne l’en rapprochant. Des pièces à convictions ayant été retrouvées derrière le domicile d’Estelle n’ont jamais été analysées, ce qui aurait pu lier Fourniret à l’enquête. Les constatations sur son téléphone belge n’ont pu être analysées pendant près de dix ans, et ce dû à des manquements dans la gestion de l’enquête.


Le 9 janvier 2018, soit quinze ans après la disparition d’Estelle, son père attaque en justice l’État pour « faute lourde » à la suite de ces manquements. En septembre de la même année, le domicile de Fourniret est de nouveau fouillé dans le cadre de l’enquête, sans résultats probants. En juin 2019, cette piste est pourtant relancée par le tueur en série, qui affirme aux autorités que son implication dans l’affaire « doit être creusée ». Monique Olivier, sa compagne, contredit ses versions précédentes selon lesquelles il aurait été innocent dans cette affaire pour au contraire l’incriminer. Il est mis en examen le 27 novembre 2019 pour l’enlèvement, la séquestration ainsi que le meurtre d’Estelle Mouzin. Le 23 janvier dernier, il avoue à demi-mots, déclarant qu’il fallait le « considérer comme coupable ». Monique Olivier confirme ses dires et infirme l’alibi du coup de téléphone que Fourniret aurait passé à son fils pour son anniversaire, affirmant que c’était elle qui aurait en réalité passé ce coup de téléphone. Le 6 mars 2020 Sabine Khéris, la juge d’instruction en charge de l’affaire, obtient les aveux de Fourniret après trois jours d’audition. Le 21 août de la même année, l’ADN d’Estelle est retrouvé sur le matelas de l’ancienne maison de sa sœur à Ville-sur-Lumes dans les Ardennes. Dix-sept ans après la disparition d’Estelle Mouzin, on sait aujourd’hui qu’elle a été kidnappée, abusée puis assassinée par Michel Fourniret.


Photo utilisée pour l'avis de recherche d'Estelle © SIPA

Grace aux analyses ADN effectuées sur le matelas, plus d’une dizaine de traces ADN inconnues des services de police ont pu être retrouvées. Maitre Didier Seban, avocat d’Eric Mouzin ainsi que de familles d’autres petites filles disparues, a demandé à ce que ces traces soient comparées avec des dossiers à sa charge, ainsi qu’avec ceux des autres petites filles disparues en France. La tâche est fastidieuse, les ADNs n’ayant pas forcément été prélevés à l’époque des disparitions et devant aujourd’hui l’être. Si les dix-sept ans d’enquête ont pu être extrêmement éreintants pour la famille d’Estelle Mouzin, leur persévérance, et notamment celle de son père Eric Mouzin porte aujourd’hui ses fruits. Ce combat pour sa fille devient un succès et redonne de l'espoir aux familles de dix autres petites filles, dont les disparitions n’ont toujours pas été résolues.


Lucile