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De la mort, du spiritisme et des orteils

Mis à jour : 10 juil. 2020

Depuis toujours, la mort est un concept flou, mystérieux, à tel point que les humains s'y sont intéressés de très près depuis la nuit des temps. La mort interroge, certes ; mais pour beaucoup, elle inquiète. On sait ce que signifie « mourir » dans un sens médical, physique, corporel ; mais la disparition de ce que certains appellent « esprit » ou « âme » est si inconcevable pour nous que nous cherchons à savoir, inlassablement, ce qui se passe après la mort de notre corps. Les diverses croyances ont permis, au fil des siècles, d'accepter l'idée qu'en tant qu'être vivant, notre passage sur Terre n'est qu'éphémère : avec la promesse d'une « vie après la mort », mourir n'est plus une fin en soi, et ne représente alors qu'un moment de transition entre notre vie terrestre et celle qui nous attend après l'essoufflement de notre cœur.


En réalité, l'humain n'a jamais supporté l'incompréhension : nous avons ce besoin irrésistible de trouver des explications, de mettre des mots sur le choses. L'inconnu nous angoisse, l'inexplicable nous terrifie ; très souvent, au lieu d'accepter de ne pas savoir, on prétend avoir la réponse à nos questionnements, et cela suffit à nous rassurer. « Il y a une vie après la mort, donc je n'ai pas à avoir peur d'elle. »


Malgré le fait que vie et mort soient deux concepts diamétralement opposés, nous les avons toujours reliés, l'un ne pouvant exister sans l'autre. Plus que cela : ils existeraient l'un dans l'autre. L'imaginaire des humains a toujours été débordant de monstres, de créatures et de fées ; mais il existe une entité qui fascine et intrigue bien plus nos esprits que ses consœurs : l'entité du fantôme.


Ah, les fantômes. Existe-t-il vraiment des histoires d'horreur plus frissonnantes que celle narrant le retour maudit d'une morte ou les plaintes d'agonie d'un être invisible hantant les murs d'un vieux manoir grinçant ? Qui, enfant, ne s'est jamais assis en cercle avec des amis dans une pièce sombre, éclairée par la flamme vacillante d'une bougie, préparée avec précaution à l'occasion d'une soirée d'Halloween pleine d'histoires d'esprits frappeurs ? Et, bien sûr, qui n'a jamais imaginé – non sans effroi – que le craquement du vieux plancher était peut-être dû au vil fantôme qui hante la maison ? Des livres, des films, des musiques et même des médias se font une folle joie de parler de silhouettes sombres, de portes s'ouvrant toutes seules ou de voix terrifiantes résonnant dans une maison vide. Les fantômes fascinent parce qu'ils représenteraient la preuve qu'il existe, en effet, quelque chose après la mort. Mieux que ça : ils seraient la mort elle-même, incorporée à la vie. La mort, dans la vie. Ces questions, malheureusement rarement prises au sérieux, font tout de même l'objet de petites recherches, aussi bien philosophiques que scientifiques : on ne peut nier que, parfois, l'inexpliqué reste inexplicable. Si ce domaine reste très controversé, c'est non seulement parce qu'on ne le comprend pas, mais également parce que bien souvent, toutes les données que l'on possède (phénomènes, apparitions, toutes ces choses inexpliquées) ne sont le fruit que de témoignages. Et on sait à quel point un témoignage ne représente pas une preuve.


On appelle « spiritisme » ; la croyance en l'existence de ce genre d'entités ; et par extension également, la pratique qui consiste à tenter d'entrer en contact avec elles. C'est une « doctrine » beaucoup plus populaire qu'on ne le pense, rassemblant de nos jours environ une quinzaine de millions d'adeptes. Certes, la pratique de spiritisme semble être vieille comme le monde, et les humains n'ont pas attendu de mettre un mot dessus pour en faire ; mais si on s'intéresse un peu aux origines du spiritisme aux États-Unis, certaines questions s'étoffent quelque peu...


Avez-vous déjà entendu parler des sœurs Fox ?

Elles étaient trois sœurs vivant à Hydesville aux États-Unis au milieu du XIXème siècle, et ce sont elles qui furent à l'origine du mouvement spirite aux États-Unis.



Elles devinrent célèbres parce qu'elles étaient parvenues à entrer en contact avec l'esprit frappeur qui habitait leur maison de Hydesville, qu'elles avaient baptisé « Mr Splitfoo » (Monsieur Pied-Fendu) et qui disait d'appeler Charles B. Rsoma. Elles disaient que Mr Splitfoot leur racontait avoir été enterré dans les soubassements de leur maison. Lorsqu'on fouilla à cet endroit, seuls quelques résidus d'os furent retrouvés mais tout le monde prit cela pour preuve que les sœurs Fox avaient la capacité inédite et incroyable de communiquer avec les esprits. A partir de cela, les sœurs devinrent très célèbres et commencèrent à faire des sortes de séances publiques où elles communiquaient avec des esprits, devant les yeux ébahis des spectateurs venus des quatre coins du globe pour les voir. Tous les témoignages concordaient: lorsque les sœurs posaient des questions aux esprits, ces derniers répondaient clairement avec des craquements. Vous savez : un coup pour oui, deux coups pour non… C’était donc la naissance du spiritisme. Les séances de « tables tournantes » se popularisèrent très rapidement et très fortement, et dans tout le pays naissaient de nouveaux spécialistes de communication avec les esprits, des « médiums » et autres spécialistes de l’au-delà. Les gens appréciaient beaucoup cette pratique et, surtout, lui faisaient confiance. Ils y croyaient.


Près de 40 ans plus tard, Margaret et Kate étaient devenues alcooliques après la perte de leurs maris respectifs, tandis que Leah était devenue une personnalité éminente du mouvement spirite. Cette dernière s'était brouillée avec ses sœurs, et c'est à ce moment-là que la légende des sœurs Fox s'est éteinte : Kate et Margaret avouèrent que tout ce qu'elles avaient raconté, tout ce qu'elles avaient fait à propos des esprits et du spiritisme n'était que supercherie. A grand renfort de démonstrations, elles expliquèrent comment elles faisaient semblant, sur scène, que les esprits donnaient des coups pour répondre à leurs questions : elles s'étaient entraînées à développer une technique de craquement d'orteils qui leur permettait de faire dire ce qu'elles voulaient à « l'esprit » interrogé. Leurs pieds dissimulés sous leurs longues robes, personnes n'avait pu démasquer la supercherie. Les deux sœurs firent des démonstrations de leur canular devant des médecins et des scientifiques, afin qu'ils puissent avérer ou non les aveux des deux jeunes femmes ; ce qu'ils firent. Les fondatrices du mouvement spirite, celles que l'on croyait posséder un don incroyable, n'étaient en fait à l'époque que trois adolescentes imaginatives en quête de reconnaissance, entraînées sans retour par la spirale infernale de leur invention.


Malgré ces confessions, beaucoup d'adeptes du mouvement fermèrent les yeux sur les aveux des deux sœurs, et le mouvement continua de se répandre et de se populariser même au-delà des frontières américaines. D'autant plus que quelques années après les aveux, Margaret était revenue dessus, se désavouant : ses « capacités légendaires » lui ramenaient quand même beaucoup d'argent à l'époque de la supercherie ; argent dont elle manquait cruellement. Cet acte de désaveu fut pris comme preuve que Margaret avait été forcée par sa sœur Kate d'avouer leur prétendue supercherie, et les adeptes se confortèrent dans leur croyance. Margaret mourut dans le mensonge en 1893 à l'âge de 55 ans, complètement ruinée, tout comme sa sœur Kate une année plus tôt.


La recherche de communication avec l'au-delà est en continuel mouvement de va-et-vient et jongle constamment entre information et désinformation. La croyance est une chose superbe, mais elle peut être dangereuse parce qu'elle n'a pas de limite : sans vigilance, on peut croire à tout et n'importe quoi. L'histoire des sœurs Fox est une assez belle synthèse du message que je tente de passer : leur histoire tenait la route, elles avaient des « témoins » et étaient devenues une véritable figure d'autorité puisqu'elles étaient à l'origine (et, quelque part, à la tête) du mouvement spirite. Et pourtant, malgré la crédibilité apparente de leur histoire, malgré tous les adeptes et toutes les « preuves » qu'elles pouvaient avoir, tout s'est révélé être faux. Est-ce que cela veut dire que les esprits n'existent pas ? Non, pour la simple et bonne raison qu'on ne peut pas prouver l'inexistence d'une chose (essayez de prouver l'inexistence des licornes bleues à trois têtes, vous verrez.) Par contre, cela nous prouve que l'on doit être vigilants : l'existence des fantômes et de cette vie après la mort est une idée plus qu'attrayante, et on peut très facilement avoir envie d'y croire ; mais nous ne devons jamais oublier que si l'on veut croire à quelque chose, on y croira, mais cela ne voudra jamais dire que l'on est dans le vrai. On peut chercher la vérité tout en cherchant le mystère : le monde en est rempli. Mais ne cédons pas à notre besoin maladif d'explications et acceptons, tout simplement, qu'il reste encore bien des choses qui ne s'expliquent pas. Et d'ailleurs : n'est-ce-pas encore plus palpitant de savoir qu'il nous reste encore des réponses à trouver ?


Pour les plus optimistes d'entre vous, sachez tout de même qu'en 1904, en jouant dans la cave de la maison où les sœurs Fox avaient habité, des enfants ont découvert un squelette humain dissimulé dans un mur. Bien que l'hypothèse d'un nouveau canular fut largement considérée et qu'aucun homme du nom de Charles B. Rosma n'ait disparu à cette époque, certains ont vu dans cette découverte la preuve que, finalement, l'histoire des sœurs Fox n'était peut-être pas si fausse que cela...


Laure