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Cohabiter avec des cadavres : une tradition ancestrale made in Toraja.

C'est en Indonésie, et plus exactement dans les montagnes de Sulawesi (ou Célèbes) à Kambira, que s’opèrent d'étranges traditions. En effet, aux antipodes mêmes de notre culture se trouve celle des Toraja, une communauté indigène pour laquelle il est habituel de vivre sous le même toit qu'un cadavre. Cela peut, dans un premier temps, sembler complètement abject et loufoque mais lorsque l'on se penche plus en détail sur le fond spirituel de cette tradition, il semble qu'en réalité celle-ci suive une logique bien particulière. Nos coutumes nous ont inculqué une peur profonde pour le monde des morts et plus particulièrement pour les cadavres, mais cette peur, aussi normale qu’elle puisse paraître, n'est en réalité pas universelle.


Avant d'épiloguer sur le pourquoi du comment, il est primordial de contextualiser et d'expliquer plus en détails à quoi nous faisons référence lorsque nous parlons de cohabiter avec des cadavres. Vous risquez d'être surpris, mais c'est littéralement le cas. Les Toraja, après la mort de leurs proches, gardent précieusement les corps sous leur toit ! Les corps peuvent être conservés de deux façons : à l'aide du formaldéhyde (autrement dit du formol) s'il ne reste dans la demeure que trois mois ou moins, ou grâce à une mixture composée de feuilles s'il reste plus longtemps. Cette différence s'explique simplement par l’odeur. En effet, à la longue, un corps conservé dans du formol dégage une odeur pestilentielle et ne peut donc pas rester longtemps dans une habitation car cela deviendrait invivable. Les corps en question sont disposés dans une pièce où leur famille vient les visiter régulièrement. Ils ont pour habitude de considérer le défunt comme « makula », ce qui signifie « malade ». En effet, l'individu n'est pas réellement considéré comme mort tant qu'il n'a pas eu de funérailles appropriées.


© Claudio Sieber

Pour faire simple, les cadavres sont considérés comme des individus à part entière. Les familles prennent soin d'eux, exactement comme ils prennent soin de leurs proches en vie, et ce de différentes façons. Ils apportent au défunt de la nourriture et des cigarettes, il est aussi nettoyé et changé quotidiennement. Les morts reçoivent également des appels téléphoniques, car leurs croyances soulignent le fait que, même morts, ils seraient aptes à entendre. Bien évidemment, les Toraja s'adressent au corps comme s'il était vivant. Ils discutent et rigolent avec lui et laissent même leurs enfants jouer à côté. Les Toraja n'ont donc pas peur des morts, bien au contraire. Néanmoins, ils ne vivent pas infiniment avec le cadavre. En grande majorité chrétiens, protestants ou catholiques (bien qu’environ 9 % d'entre eux soient musulmans), les Toraja marient avec brio leur catholicisme ancré avec leurs croyances ancestrales.


D'après les croyances des Toraja, l'esprit du défunt (alors toujours présent lorsqu'il « vit » chez eux, puisqu’il est « makula ») ne peut quitter son corps que lors de funérailles/cérémonies bien particulières. Tout au long de leur vie, les Toraja économisent pour ce jour, et les funérailles sont le rituel le plus important à leurs yeux. Cette cérémonie est un rituel primordial pour le bon déroulement du voyage du défunt vers « Puya » (la terre des âmes), lieu pour lequel l'âme quitte la terre afin de se réincarner. Ce voyage est décrit pour la communauté comme long et éprouvant, mais c'est justement grâce à la cérémonie que celui-ci peut, selon le défunt, plus ou moins bien se passer. De plus, d'après leurs croyances, toutes les âmes vont nécessairement à Puya, mais, hélas, il faut disposer de beaucoup de moyens pour espérer y arriver plus vite et plus facilement. Pour faciliter cette divine épopée, des sacrifices de buffles sont opérés durant la cérémonie et cela a bien évidemment un coût. Les personnes décédées les plus aisées et/ou ayant anticipé les coûts liés à leur cérémonie s'en iront entourés de leur famille et leurs amis avec des danses et des chants, de la musique joyeuse et de la nourriture à foison. Plusieurs sacrifices de buffles auront lieu pour que leurs âmes rejoignent le tant attendu Puya.


Vous l'aurez donc compris : plus une personne est aisée, plus sa cérémonie funéraire sera grandiose, et plus facile sera son voyage vers l'au-delà. Concrètement, le nombre de buffles sacrifiés dépend du rang social du défunt. En moyenne, trois buffles seront sacrifiés pour un défunt démuni contre plus d'une vingtaine pour les plus aisés. En plus de cela, le coût des buffles est assez important. Pour un buffle « normal », on comptera environs deux mille cinq cents euros. Pour un buffle albinos, environs treize mille euros. Et pour un buffle noir aux yeux clairs, ceux qui sont les plus adulés, soixante-six mille euros. Pour les plus riches, cette cérémonie sera organisée quelques jours, maximum quelques mois, après leur mort. Pour d'autres, l'âme attendra des années, voire même des décennies pour quitter la terre.


Après ces somptueuses funérailles, il est temps pour les familles d'enterrer leurs défunts. Une nouvelle fois aux antipodes de nos coutumes, leurs morts ne sont que rarement mis en terre. À la place, ils sont entreposés dans des caveaux familiaux ou dans des grottes. Les familles rendent ensuite quotidiennement visite aux défunts en leur apportant des cigarettes et parfois de l'argent. Encore une fois, pour les plus aisés d'entre eux, une statue faite de bois sera créée à leur effigie. Ces sculptures, nommées « Tau Tau » leur seront fidèles en tous points, car en plus d'être sculptées à leur image, elles seront vêtues de leurs habits, coiffées de leurs cheveux et ornées de leurs bijoux. Malheureusement, ces sculptures ont un coût, se situant aux alentours de huit cents euros. Traditionnellement réservées aux familles nobles, il semble que certaines traditions se perpétuent, excluant une nouvelles fois les plus démunis.


Mais la tradition ne s'arrête pas là ! Une fois tous les trois à cinq ans, les familles ont pour coutume de « nettoyer les corps » et ceci s'accompagne d'une cérémonie propre aux Toraja. Appelée « Ma 'nene », ce rituel consiste à sortir les corps de leurs tombes pour, a priori, les nettoyer. Les familles convient ainsi leurs proches et amis à se joindre à une cérémonie durant laquelle ils célébreront une nouvelle fois le défunt. Après l'avoir nettoyé avec attention puis lui avoir fait des offrandes de nourriture et de cigarettes, des photos de famille seront prises en compagnie du défunt.


Il arrive, hélas, que des enfants meurent prématurément. Dans le cas où l'enfant décède avant d'avoir eu le temps de voir ses dents pousser, il sera enterré dans un tronc d'arbre et recouvert de feuilles de palmier car selon les croyances, il aura encore l'opportunité de grandir avec l'arbre.


Pour conclure, ces croyances animistes ancestrales constituent l'essence même de la communauté des Toraja. Même si elles peuvent paraître étranges à nos yeux d'européens, il semble qu'elles facilitent grandement la dure épreuve du deuil pour les Toraja. Comme expliqué par Kelli Swazey (anthropologue mariée à un Toraja) : « La mort n'est pas conçue comme un événement individuel mais comme un processus social progressiste. » Il peut être difficile de comprendre et d'accepter une culture aux antipodes de la nôtre. Ce qui est intéressant, c'est de comprendre que nos coutumes et habitudes ne sont pas universelles et que notre monde regorge de cultures qui nous paraissent étranges mais qui n'en existent pas moins. Similaire au célèbre Dia de Los muertos, la cérémonie des Toraja se veut festive car, eux aussi, associent la mort à la joie, et non à la tristesse.


Ju_Lie