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Agnès Marin : en internat avec son meurtrier

Interne au collège Cévenol, Agnès Marin passe de sa vie tumultueuse d’adolescente parisienne au silence de la petite ville de Chambon-Sur-Lignon dans la Haute-Loire. La jeune fille ne pensait pas qu’elle y trouverait aussi le silence éternel, après son viol et son assassinat par un camarade de classe. Comment une succession d’erreurs et un meurtre ont révélé de graves problèmes de sécurité au sein de l’Éducation Nationale ?


Chambon-sur-Lignon se situe dans le Massif Central, à mille mètres d’altitude. Le petit village est réputé pour son bon air, depuis quelques siècles. En 2011, la petite commune de deux mille six cent quarante-neuf habitants accueille les nouveaux élèves de la rentrée, dont Agnès Marin qui a treize ans. Elle vient de Paris, et ses parents l’envoient en internat dans le collège et lycée international de Cévenol afin de résoudre ses problèmes de « rébellion ». Ses parents pensent bien faire en la mettant au grand air, un nouveau départ dans un milieu calme et beau, dans une classe avec un effectif réduit. Quoi de mieux pour remonter sa moyenne? Une bonne idée puisqu’elle réussit à passer en troisième et souhaite continuer encore une année là-bas. Le collège international de Cévenol est créé en 1938 par le Pasteur André Trocmé, qui avait à cœur d’inculquer une éducation humaniste et une ouverture d’esprit. Cent-vingt élèves venant du monde entier y étaient inscrits ainsi que des élèves en difficulté scolaire ayant l’espoir de se remettre dans le droit chemin.


Mais, le collège, en difficulté financière depuis quelques années, n’avait d’autre choix que d’accepter un maximum d’élèves, et ce, en dépit de leurs antécédents. C’est ce qu’il se passa pour le meurtrier d’Agnès, Matthieu âgé de dix-sept ans, qui avait été accepté malgré son instance de procès pour un viol commis deux ans auparavant sur une amie d’enfance. Voilà le jeune homme intégré à un internat mixte. Par manque de suivi, manque d’infrastructures, manquement de l’État, en a résulté l’assassinat d’une jeune fille qui n’avait que treize ans.


Comme tous les mercredis après-midi, les collégiens qui ont l’autorisation de leurs parents sont libres de sortir au village, ils doivent être de retour pour seize heures trente. Cependant, le 16 novembre 2011, le calme de la routine est brisé. Agnès n’est pas rentrée à l’heure. L’inquiétude de ses camarades va en grandissant au fil des heures qui s’écoulent. Ils l’appellent sur son portable, mais seul le silence leur répond. Josiane Escotte, l’une des responsables des élèves appelle la meilleure amie d’Agnès. Estelle, qui vit dans le village, lui répond qu’elle était avec Agnès et que cette dernière venait de partir de chez elle pour retourner au collège. Tout le monde attend jusqu’à dix-neuf heures, tout le monde sent que ce n’est pas normal. La décision est prise de faire venir les gendarmes. C’est un surveillant du collège qui a demandé aux parents d’Agnès s’il se devait de les appeler. Premier couac dans le rouage. Un surveillant débordé qui ne sait plus quoi faire, puisque le directeur et le sous-directeur sont absents.


Les recherches commencent dans le noir. Les jeunes internes quadrillent la forêt sur une trentaine de mètres avec leurs lampes-torches. On peut comprendre que la peur les ait empêchés de s’aventurer au-delà puisqu’ils font demi-tour et continuent leurs recherches en ville avec tous les surveillants. Vers minuit, les internes sont priés d’aller se coucher pendant que le village et les surveillants continuent de quadriller la ville et ses alentours. Les jeunes n’arrivent pas à dormir, ils passent le temps en partageant leurs hypothèses, puis, des rumeurs selon lesquelles Agnès aurait un copain qui serait venu de Paris pour la voir se font entendre. Théorie improbable pour le père d’Agnès qui connaît sa fille et qui sait qu’elle ne serait jamais partie de son plein gré.


Les parents d’Agnès arrivent le lendemain matin après sept heures de route, accompagnés par plusieurs brigades de gendarmerie. Ils décrivent tous un collège singulier, sans clôture, perdu au milieu des bois. Mais c’est lorsqu’ils vont interroger Estelle, qu’ils vont tomber sur quelque chose d’encore plus singulier. Elle avoue qu’elle a menti à la demande d’Agnès et qu’elle ne l’a pas vue de l’après-midi ; les messages échangés entre les deux meilleures amies le confirment. Les gendarmes ont perdu du temps et se retrouvent avec un après-midi complet où personne ne sait ce qui a pu se passer à partir de midi et demi. La thèse de l’enlèvement est alors la plus probable.


Cependant, le comportement étrange d’un élève de première âgé de dix-sept ans va être rapporté par les élèves aux gendarmes. Il s’appelle Matthieu et, le jour de l’enlèvement, est rentré en fin d’après-midi avec des marques sur le visage. Ce ne sont pas des marques de griffures, mais des traces d’ongles qui ont été plantés dans la chair. Selon Matthieu, rien de grave, il serait tombé dans des ronces ou des graviers. Quelque chose cloche, l’adjudant Olivier Dauguet se sent mal à l’aise pendant l’interrogatoire avec lui. Matthieu joue en permanence avec son Yo-Yo, il est dans son monde et raconte qu’il est tout simplement allé fumer un joint en ville et qu’il a fait un « bad ». C'est pourquoi il serait tombé plusieurs fois et serait rentré « défoncé » au collège. C’est à ce moment là qu’il aurait appris la nouvelle de la disparition d’Agnès. Les gendarmes n’en croient pas un mot.


Les élèves révèlent alors que Matthieu avait convaincu Agnès d’aller chercher avec lui des champignons hallucinogènes dans la forêt pour les vendre. Acculé, Matthieu change de version et révèle qu’il aurait croisé Agnès en centre-ville : elle attendait un copain qui devait venir de « Paname ». La gendarmerie décide de fouiller le passé judiciaire du jeune homme mais elle ne trouve rien. Elle le place quand même en garde-à-vue, et va perquisitionner la chambre d’internat de Matthieu. Les gendarmes y découvrent un jean avec des tâches de sang suspectes mais ils doivent attendre les résultats d’analyse avant de se prononcer.


Le lendemain matin, une nouvelle version du garçon voit le jour. Matthieu aurait fumé un joint avec Agnès, puis elle l’aurait accusé de lui avoir volé du « shit », ils en seraient venus aux mains. Avant de rentrer au collège, ils auraient décidé d’aller chercher des champignons hallucinogènes. Ils en auraient trouvé un qu’ils auraient consommé avec un joint. Matthieu aurait perdu connaissance jusque vers seize heures et serait alors rentré à l’internat seul.


N’oublions pas le jean car c’est grâce au sang dont il est tâché que les gendarmes savent maintenant que Matthieu ment. Aucune trace de stupéfiant n’est retrouvée dans son hémoglobine. Matthieu avoue que pendant la dispute, il aurait poussé Agnès dans un ravin, elle aurait juste glissé. Il accepte d’emmener les gendarmes vers dix-neuf heures sur les lieux de l’incident. Tout le monde se dépêche car tout le monde pense qu’elle est vivante, même Matthieu demande aux gendarmes s’ils pensent qu’elle peut être encore en vie. Les gendarmes ratissent la forêt une première fois puis une deuxième, il fait nuit, le terrain est accidenté, jusqu’au moment où l’un d’entre eux crie : « le salaud ! ». Ils découvrent Agnès à moitié nue, à moitié brûlée, agenouillée, la tête vers le sol, mais il est trop tard. Matthieu les a menés en bateau.


S’ensuit une nouvelle version. Cette fois, Matthieu a bien emmené Agnès chercher des champignons hallucinogènes, ils se sont bien embrouillés, mais il l’a frappée à coups de poings. Parcouru d’une pulsion, il l’a bâillonnée avec le fil de son Yo-Yo, et l’a violée. Agnès est encore vivante, alors il la frappe de nouveau, prend le bidon d’essence à Zippo (marque de briquet à essence) qu’elle a dans son sac, l’asperge avec et allume le feu avant de partir. À la suite de l’autopsie, on apprendra qu’Agnès a reçu en réalité dix-sept coups de couteau qui lui ont brisé les deux fémurs, les os les plus solides du corps humain. Une violence extrême, minimisée par le meurtrier. Le couteau ne sera jamais retrouvé. Quant au sang sur le pantalon de Matthieu, c’est bien celui d’Agnès.


Le lendemain lors d’une conférence de presse organisée par Jean-Yves Coquillat, procureur de la République, on y apprend le précédent viol (sous menace d’une arme) qu’a commis Matthieu en août 2010 et pour lequel il est toujours sous contrôle judiciaire après avoir effectué quatre mois en détention provisoire. Dans sa ville natale, Julie sa première victime, faisait aussi partie de son groupe d’amis. Elle le suit dans la campagne, il lui doit dix euros qu’il a caché dans une boîte. Il s’arrête soudain de parler et la menace avec un couteau. Il l’attache à un arbre avec des liens préparés à l’avance et la viole. Matthieu la laisse partir, et Julie porte plainte le jour même. Il a alors quinze ans.


Mais comment Matthieu s’est-t-il retrouvé dans le pensionnat mixte de Cévenol ? La volonté de ses parents de l’éloigner des mauvaises fréquentations du milieu carcéral les pousse à s’orienter vers des internats de garçons. Les refus se succèdent, le père de Matthieu, lui-même enseignant, entend parler du Cévenol. Le proviseur accepte de les rencontrer et leur dit qu’il acceptera si la justice va en ce sens. Les évaluations psychiatriques attestent que Matthieu peut être réintégré à la société, il ne présente aucune pathologie. Matthieu exprime du regret envers sa victime et selon le psychiatre, il s’agit d’un acte isolé, d’une blessure narcissique qu’il a combattu en se plongeant dans les jeux-vidéos. Jusqu’au moment où il a décidé de jouer à son propre jeu qu’il a lui-même scénarisé. Une énième erreur puisque l’avocate de Julie n’a pas demandé de contre-expertise. Matthieu est libéré par la juge et admis au collège de Cévenol le 26 novembre 2010, avec un suivi médico-judiciaire.


Cependant, le personnel du collège ignorait tout du passé de Matthieu, et surtout ils n’avaient jamais eu affaire à un délinquant sexuel. Seul le psychothérapeute de l’établissement avait connaissance des faits. Mais les suivis mis en place sont dérisoires puisque la juge confie Matthieu à la Protection judiciaire de la jeunesse du Gard, alors qu’il va être scolarisé en Haute-Loire. L’éloignement géographique ne leur permet évidemment pas d’assurer un suivi permanent et finalement Matthieu n’aura qu’une visite en un an. De toutes les manières, le compte-rendu psychiatrique qui fait foi est peu fourni. Il n’est même pas mentionné que le viol de Julie a été prémédité. Des liens préparés à l’avance, le prétexte pour l’emmener dans la forêt et surtout le couteau, tant d’éléments qui nous font signe, mais peut-être que le psychiatre y a vu autre chose étant donné la jeunesse de son patient. Mais, surtout, la juge autorise Matthieu à intégrer un internat mixte. Comment un mineur en pleine révolution hormonale et ayant des troubles graves qu’il n’arrive pas à gérer seul peut-il être laissé à l’abandon dans un milieu qui va le faire craquer à coup sûr ?


Le 18 juin 2013, le procès de Matthieu s’ouvre en regroupant les deux affaires dont il est l’accusé. Il est indifférent et froid, un froid qui se propage instantanément à l’ensemble des personnes présentes dans la salle d’audience. On y apprend que tout n’a pas fonctionné concernant le suivi judiciaire. La psychiatre diligentée par la juge, d’origine lituanienne, parle très mal le français et a déduit que Matthieu n’avait pas besoin de traitement. Naturellement, Matthieu est renvoyé vers le psychothérapeute du collège qui n’a aucune connaissance en la matière. Quant à l’éducatrice de la Protection judiciaire de la jeunesse, le jour où elle devait voir Matthieu et le directeur du Cévenol, on ne l’a pas laissée entrer car le directeur gérait un carnaval à l’intérieur de l’établissement. Ce dernier finit par admettre qu’il savait que Matthieu avait un passé « dagresseur sexuel », ce qui est bien différent du terme de violeur.


Il en résulte que le jeune homme a été déclaré par un collège de psychiatres et de psychologues comme étant de personnalité psychotique de type schizoïde, ce qui se traduit par une froideur affective, nullement intéressé par l’autre. De plus, il réifie ses victimes et se doit donc de suivre des soins puisque le risque de récidive est majeur. Matthieu est condamné à la perpétuité avec un suivi socio-judiciaire.


Une succession d’erreurs judiciaires ont envoyé Matthieu vers des psychiatres inadaptés. Le collège Cévenol qui était en difficulté en a profité pour avoir un nouvel élève ; les psychiatres n’ont fait que donner leur avis en fonction des compétences pour lesquelles ils sont diplômés et n’ont pas cherché plus loin. C’est ce qu’a également fait le directeur du Cévenol. Personne n’a creusé puisque le travail devait déjà être fait en amont, mais cela n’excuse pas le fait que personne n’a osé soulever le problème. Enfin, le personnel éducatif qui était au quotidien au contact de Matthieu n’y pouvait rien, puisqu’il n'avait pas été mis au courant de ses antécédents.


C’est une affaire qui met en valeur les dysfonctionnements de la justice et ce qu’il en résulte lorsque les mesures prises ne sont pas adaptées au cas du criminel. Le collège est un dommage collatéral qui a tenté de profiter de cette faille ce qui s’est retourné contre lui. C’est finalement un meurtre qui aurait pu être évité.

Eloïse