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Élisabeth Báthory : quand la cruauté d’une femme défie l’entendement

Même les pires légendes racontées jusqu’à aujourd’hui ne peuvent rivaliser avec la violence inouïe de cette histoire vraie : les crimes de la comtesse Báthory relèvent de l’imaginaire horrifique tant ils sont atroces. Difficile de croire en la véracité de ces faits. Pourtant, celle que l’on appelle la dame sanglante, la comtesse Dracula ou encore l’Ogresse des Carpates, a bien existé. Devenue un véritable mythe, elle a inspiré de nombreuses œuvres littéraires et cinématographiques : en cause, son attrait pour le sang qu’elle considérait comme un véritable élixir de beauté. Élisabeth Báthory, née en 1560 en Slovaquie, est une femme noble, à l’apparence douce et délicate, qui va pourtant s’imposer comme l’une des femmes les plus sadiques de l’histoire. Néanmoins, il est encore difficile aujourd’hui pour les historiens de discerner les simples croyances et rumeurs de la réalité des faits.


Élisabeth Báthory naît dans une des plus anciennes familles de Transylvanie. C’est une jeune fille instruite et puissante, promise très jeune à un comte, Ferenc Nádasdy, de cinq ans son aîné. Le couple s’installe, après son mariage, alors qu’Élisabeth n’est âgée que de quinze ans, au château de Čachtice en actuelle Slovaquie où elle passera le restant de ses jours. Son mari est un chevalier reconnu et adulé, connu sous le nom du Chevalier noir d’Hongrie : intrépide et impitoyable, il mena de nombreux combats en tant que chef de l’armée notamment contre les serbes et les turcs. Souvent absent, il laisse sa femme Élisabeth seule dans son grand château. Elle est toujours accompagnée d’un nain, Ficzko, de sa nourrice Ilona, et de ses gouvernantes Dorko et Katalin qui en plus d’être les complices de la jeune Elisabeth, l’auraient largement influencée dans son obsession pour la cruauté et la torture. C’est à la mort de Ferenc, le 4 janvier 1604, qu’Élisabeth, devenant l’unique maîtresse de son domaine, va enfin pouvoir céder à ses pulsions obsessionnelles sadiques : plus rien ne peut lui être refusé. Les disparitions de jeunes femmes se multiplient. Dans l’enceinte du grand château de Čachtice, on entend des hurlements et des appels à l’aide. Mais personne n’ose parler : la comtesse est trop puissante. C’est seulement en 1610 que l’empereur Matthias 1er réagit : il charge György Thurzó, gouverneur royal, d’enquêter sur Élisabeth Báthory. Il arrive sur les lieux le 30 décembre 1610 accompagné de ses hommes. La comtesse ne cherche même pas à cacher les quelques cadavres qui gisent sur le sol, vidés de leur sang.


Un procès est intenté contre la comtesse Báthory et ses complices : les témoignages révèlent un nombre invraisemblable de victimes (entre cent-cinquante et six-cents). Ce sont d’abord des paysannes qui ont été attirées au château par des propositions d’emplois attrayantes. Puis, la comtesse se tourne vers des jeunes filles de la petite noblesse, qu’elle fait enlever par ses complices, et dont le sang serait plus pur. Toutes ces jeunes femmes subissent des tortures d’une cruauté sans précédent : frappées, brûlées, mordues, affamées, mutilées, elles sont ensuite enterrées la nuit, dans les alentours du château. Mais il faut noter que les complices de la comtesse participaient elles aussi largement à ces tortures, et ont été précisément décrites lors du procès par le nain Ficzko : « Elles (les complices d'Elizabeth) attachaient les mains et les bras très serrés avec du fil de Vienne, et les battaient à mort, jusqu'à ce que tout leur corps fût noir comme du charbon et que leur peau se déchirât. Pour leurs tirer leur sang, Dorko leur coupait les doigts un à un avec des cisailles, et ensuite leur piquait les veines avec des ciseaux. Ilona faisait rougir les tisonniers et les appliquait sur le visage, le nez et l’intérieur de la gorge des victimes. Un jour, la maîtresse elle-même a mis ses doigts dans la bouche de l'une et a tiré jusqu'à ce que les coins se fendent. Elle-même arrachait la chair avec des pinces, et coupait entre les doigts. Elle les a fait mener sur la neige, nues, et arroser d'eau glacée ; elle les a arrosées elle-même et elles en moururent ». Les complices avouent elles-mêmes leur culpabilité et sont chacune condamnée à mort (sauf Katalin qui aurait agi sous la contrainte). La comtesse est graciée par son titre : elle sera enfermée seule dans sa chambre, sans fenêtre ni porte (une petite ouverture seulement permettait de faire rentrer de la nourriture) jusqu’à sa mort, trois ans plus tard.


L’histoire sanglante de la comtesse Báthory, bien qu’elle soit avérée, présente pour les historiens des faits qu’on ne peut réellement vérifier. Déjà, les rumeurs selon lesquelles elle se serait baignée dans des bains de sang ne peuvent être attestées bien qu’une anecdote rapportée par l’une de ses complices va dans ce sens : Élisabeth Báthory aurait un jour giflé une de ses domestiques si fort que du sang se serait retrouvé sur son doigt. Quelques heures plus tard, la comtesse aurait remarqué que sa peau était devenue plus douce à l’endroit où le sang l’avait touchée. Par ailleurs, Élisabeth Báthory avait des accointances avec le milieu de la sorcellerie, mais était-elle convaincue des bienfaits du sang comme élixir de jouvence ? Impossible pour les historiens de le prouver ; d’ailleurs, il n’a jamais été question de ces bains dans les chefs d’accusation, et aucun témoin n’en a fait le récit. Cet aspect de l’histoire aurait été entretenu par les stéréotypes de l’époque, qui voulait que le motif du crime d’une femme fut obligatoirement la vanité. Même les preuves exposées pendant le procès sont à prendre avec prudence : certains historiens pensent que la comtesse Báthory aurait été victime d’un complot de l’empereur qui, souhaitant récupérer les richesses et les terres de celle-ci, aurait élaboré un plan pour l’évincer. Selon l’historien hongrois László Nagy : « Il est possible que les horrifiques chefs d'accusations aient été inventés par certains membres de la famille pour soustraire Erzsébet [Elisabeth] à l'accusation suprême de haute trahison, car elle voulait contribuer avec ses gens d'armes et avec sa fortune personnelle à la lutte de son cousin Gabriel Báthory, prince de Transylvanie, contre les Habsbourg. »


Le récit de sa condamnation fait passer l’histoire d’Élisabeth Báthory de fait-divers à véritable légende d’horreur : emmurée vive, on dit qu’elle ne mourra jamais vraiment. Elle hanterait toujours les ruines de son château, et son histoire participera à la légende des vampires, en particulier avec le roman Carmilla de Sheridan le Fanu et vingt-six ans plus tard le célèbre Dracula de Bram Stoker. Première tueuse en série dont la légende dépasse la postérité, il est aujourd’hui impossible de distinguer la réalité du mythe.

Salomé